De Florence, où je séjournai en ce début d’été, que me restera-t-il?
Pas grand-chose.
Je ne retrouvai pas la ville de mon souvenir – lointain certes – et encore moins celle de A room with a view ce film que j’aime tant de James Ivory. Il ne fallait pas rêver. Je retrouvai au contraire une ville sale et envahie de hordes touristes. Je m’étais pourtant dit que tout commençait bien en m’apercevant que le taxi qui m’emmenait de l’aéroport au quartier du Duomo portait le nom de Venezia (le chauffeur m’avait appris que chaque taxi de Florence portait le nom d’une ville italienne). Ce ne pouvait donc qu’être un bon signe, un clin d’œil comme un pont entre les deux villes. Ce ne fût pourtant pas le cas. Le jour de mon arrivée, au sortir du couvent où je logeais, je fis une longue balade dans la ville et je fus déçue. Trop de touristes, trop de ces jeunes avachis sur les places et les trottoirs un verre de spritz à la main, trop de queues devant focaccerie incontournables selon, j’imagine, les guides touristiques, trop d’effluves d’urine séchée et de trottoirs crasseux, trop de groupes braillards, trop de tout ce que je déteste. Je fis de mon cœur une brique comme aurait dit ma grand-mère et ravalai ma déception, me disant que j’étais là pour la peinture et les fresques de Fra Angelico et que le reste avait somme toute peu d’importance. Je filai au caffè Gilli et y commandai un thé et un gâteau qui s’avéra tout aussi décevant que la ville. Aux tables voisines, des japonaises surexcitées se photographiaient en poussant de petits cris aigus assez pénibles et une famille en short dégustait de grandes coupes glacées. Je pensais à James Ivory. Je pensais à celle que j’étais, ici même, à quinze ans, éblouie et ravie. Nous y avions séjourné avec mes parents durant près d’un mois, écumant toute la ville et la campagne toscane alentour et avions alors presque pour nous seuls la piazza della Signoria et la Loggia dei Lanzi et les églises et les musées. J’y étais retournée ensuite, bien plus tard et mal accompagnée, et le charme s’était alors déjà un peu évaporé. Je bus mon thé à petites gorgées en me disant que tout change, hélas, et que cela est dans l’ordre des choses, mais que la peinture, elle, au moins, tient toujours ses promesses. Et j’étais là pour ça.
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Je passai donc près d’une semaine entre la galerie des Offices, le palazzo Pitti, la basilique San Marco et autres musées et autres églises mais aussi, quand même, dans les jardins – du décevant Giardino di Boboli au délicieux Giardini delle Semplice – ainsi qu’à l’Erbario Centrale Italiano dont le très séduisant conservateur m’ouvrit les portes alors que ne n’était pourtant ni étudiante ni chercheuse en botanique … Ah, et puis je fis de Rivoire mon café où très tôt chaque matin, je prenais, al bancone, un espresso et un croissant à la pistache. A cette heure, j’avais pour seuls voisins de comptoir des italiens pour la plupart très élégants – je notai les costumes en lin bleu foncé, les mocassins en cuir fauve portés pieds nus, la simplicité parfaite des belles matières, l’allure chic et décontractée et cette nonchalance affichée alors qu’une attention extrême a pourtant été portée à l’apparence … Je réglai ensuite mon café auprès de l’imposante Anita qui telle une grande prêtresse officiait haut perchée derrière sa caisse, gratifiant les clients de grands sourires et de buona giornata chaleureux puis m’en allais vers de nouvelles découvertes picturales …
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Chaque jour, deux ou trois découvertes ou redécouvertes dont certaines furent tout simplement exceptionnelles. Comme les fresques de Fra Angelico au couvent San Marco ou celles de Benozzo Gozzoli au cœur du Palazzo Medici Riccardi. Entre deux musées, entre deux églises ou palais, je parcourais la ville dans une chaleur de fournaise, ne m’arrêtant que pour un caffè shakerato glacé à souhait. Le soir venu je me réfugiais dans le jardin du couvent et, installée sous un grenadier, relisais mes notes et préparais mes visites du lendemain. J’avais pour seule compagnie le jardinier, si vieux et si lent que je craignais toujours de ne pas le revoir le lendemain et les sœurs rassemblées dans la chapelle chantant à l’unisson des Ave Maria. L’endroit idéal en somme pour se protéger des hordes de touristes et ne penser qu’à la peinture.
Le dernier jour, je traversai l’Arno pour me rendre à l’église Santa Maria del Carmine dans le quartier de l’Oltrarno. Je voulais revoir les fresques de la chapelle Brancacci. Je ne me souvenais de rien, ni de l’église à l’austère façade de brique et de pierre, ni du cloitre arboré que l’on traverse pour atteindre – par un couloir comme un passage secret – l’extrémité du transept droit où se trouve ce chef d’œuvre de la Renaissance. « Trenta minuti signora ! » m’avait annoncé la dame derrière sa caisse et pas une minute de plus pour seulement une vingtaine de visiteurs à la fois. J’y restai beaucoup plus longtemps. L’unique gardienne semblait de toute façon n’avoir que faire des visiteurs et de son travail de comptage tant elle semblait fatiguée et blasée. Ces fresques, elle devait peut-être en être lassée après tout et n’avoir qu’une hâte : rentrer chez elle en disant à son mari que la peinture c’est bien beau mais qu’elle en avait sa claque de voir toujours ces mêmes personnages et qu’elle voulait se changer les idées devant la TV …
Moi, j’aurais souhaité y passer la journée, m’assoir sur une chaise et laisser mes yeux passer d’une fresque à l’autre, inlassablement. Car ces fresques peintes par Masaccio, Masolino et Filippino Lippi sont inépuisables et leur intérêt va au-delà de ce que l’on peut en lire. Alors oui, bien sûr, il faut savoir que ces fresques commandées par Felice Brancacci furent peintes au tout début du 15ème siècle d’abord par Masolino et Masaccio puis près de soixante ans plus tard par Filipino Lippi qui compléta le travail inachevé de ses ainés. Un travail à trois mains que seule une étude attentive des fresques peut révéler. Masolino dont la grâce et la délicatesse des personnages est merveilleuse, Masaccio, le précurseur, qui montra la réalité des corps dans toute leur dimension à la fois physique et sensible et Filippino Lippi dont l’étonnante expressivité des visages nous les rend terriblement vrais, humains, comme cet ange guidant Saint Pierre ; Saint Pierre lui parle et l’ange écoute mais il pense, on le voit, et l’on devine sous sa douceur de la détermination et un certain détachement. Un ange avec du caractère. Un ange sur lequel mon regard revenait sans cesse. Tout comme sur cet autoportrait de Filippino Lippi dans « La querelle avec Simon le Magicien ». Lui, on le voit presque tout de suite, il attrape notre regard et ensuite ne nous quitte plus des yeux. Dans cette fresque, la douzième et toute dernière, Saint Pierre et Saint Paul avec Simon le Magicien se disputent, plusieurs personnages sont présents et tout à droite, presque caché par un homme vêtu d’une ample toge vert véronaise, d’un bonnet et de chausses également rouges (contraste magnifique de ces couleurs complémentaires), Filippino est là qui nous regarde. Le seul de cette scène à n’y être pas présent. Il n’écoute ni Pierre ni Paul, il ne les regarde pas, non, c’est nous qu’il regarde, témoin silencieux, à tout jamais présent au présent de la fresque, à cette année 1484 où elle fut peinte, et à nous aujourd’hui. Il est là à l’extrémité de la dernière peinture, comme pour y mettre un point final ; autoportrait d’une modestie égale au respect dont il fit preuve envers Masaccio et Masolino dont il achevait le cycle sur la vie de Saint Pierre.
La gardienne tapotait sur son téléphone et les autres visiteurs avaient gagné les chaises disposées en contrebas de la chapelle. Nous n’étions plus que trois devant les fresques, silencieux et concentrés. Je regardai lentement, chaque détail, chaque personnage, les visages, les paysages lointains et les maisons florentines, la beauté de l’ange et celle de Filippino. La beauté de Filippino. Depuis plus de cinq siècles il nous regarde. Combien de religieux, de nobles florentins, de peintres et de voyageurs a-t-il contemplé ? Témoin silencieux dont la beauté et le regard légèrement mélancolique en font cependant un personnage inoubliable. Je me dis en souriant que Filippino avait dû faire tourner les cœurs et que son charme ne devait pas laisser les florentines de l’époque indifférentes, comme maintenant encore j’imagine. Mon amie Sophia ne s’était-elle pas exclamée, découvrant la photo que j’avais prise de lui, « waouh, pas mal ! ». Son exclamation montrait bien que son charme agissait encore aujourd’hui.
Moi, sa mélancolie et sa douceur me serraient le cœur. J’aurais voulu pouvoir lui parler, le voir peindre et vivre, être à cette époque, comprendre le mystère de sa peinture et … photographier son si beau visage.
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Le temps, aujourd’hui, hier, les siècles ne comptent pas finalement. J’avais voyagé au quinzième siècle et me résignai enfin à quitter la chapelle, un peu groggy, laissant à regret ces fresques derrière moi.
Je passai par la boutique donnant sur le cloître et y achetai plusieurs cartes-postales ainsi qu’un petit livre consacré à la chapelle puis pris la direction du Palazzo Guadagni. Là, attablée sur la loggia qui domine l’Oltrarno, ce quartier où vécu Filippino, je commandai un vin blanc glacé. Cette halte était nécessaire comme lorsque au cinéma l’on reste à regarder l’entièreté du générique de fin d’un film qui nous a chamboulé. Rester immobile pour mieux y repenser et analyser nos émotions, parfois pour ne pas pleurer et souvent pour ne pas retrouver trop vite la vie réelle. Je bus lentement une gorgée de mon vin blanc et, m’en souvenant soudain, sorti de mon sac le petit livre que j’avais acheté. Je le feuilletai puis m’arrêtai sur le portrait de Filippino. En pleine page son beau visage. Je le regardai longuement. A la fois étranger et familier, et d’une beauté qui m’aurait fait chavirer à quinze ans et rêver à n’en plus finir. Aujourd’hui la vie m’avait appris le Temps et son indissociable mélancolie. Et c’est peut-être pour cela que cette rencontre avec Filippino m’avait autant touchée. Je refermai le livre et bu une nouvelle gorgée de vin. L’année prochaine je reviendrai me dis-je, oui je reviendrai, juste pour les fresques, juste pour lui. Il est des décisions qui nous rassurent s’agissant des liens qui ne seront pas rompus. Je commandai une salade caprese car j’avais faim tout à coup, ce qui pour moi est toujours bon signe, mon appétit agissant comme un baromètre de mon humeur, et puis cette terrasse au dernier étage d’un ancien palais était merveilleuse, suspendue entre passé et présent, comme je l’étais encore en quelque sorte. En apesanteur et tellement heureuse en fait.
Que me restera-t-il de Florence ? L’essentiel.


