Auteur : Virginie M.

Une robe jaune à Venise

J’ai toujours trouvé très kitsch l’idée de Venise ville des amoureux. La guimauve d’un romantisme convenu ne lui sied pas ; la ville mérite mieux, de la passion discrète ou du sexe brûlant, ou les deux, oui, mais sans le mièvre et les violons qui en font rêver beaucoup. Moi qui ne supporte pas que l’on me prenne la main en public et déteste les effusions ostentatoires, j’ai parfois frémi à l’idée que monsieur Bruxelles puisse m’embrasser place Saint Marc – mais, me connaissant, il ne s’y est jamais risqué. J’ai bien le souvenir d’un retour nocturne qui nous vit traverser la ville les doigts enlacés, mais nous étions seuls ! L’air était d’une douceur qui invitait à un certain laisser aller, à une mollesse d’après diner quand le vin, les pâtes et le tiramisu ont fait leur œuvre. Le reste du temps un regard, un frôlement léger suffisaient. Pas besoin de se donner en spectacle. Cependant, et cela pourra sembler contradictoire, je regarde toujours avec une certaine tendresse ces femmes qui, installées avec leurs compagnons aux …

Tous les lilas de mai

C’était à l’automne dernier, je partais au travail, j’étais en retard, comme d’habitude, et d’une humeur de chien ou plutôt d’une tristesse noire. Pourquoi ? Je ne m’en souviens pas mais je sais qu’il est dans ma nature de passer de la joie la plus extrême à la mélancolie la plus sombre. Je me connais. Je devais alors me sentir coincée entre travail et contraintes, mécontente de ma vie, seule, sans avenir, sans la moindre perspective heureuse … Bref, j’étais en pleine déprime. J’écoutais la radio – la voiture étant le seul endroit où je l’écoute – et pianotais sur l’autoradio, résignée à ne rien entendre qui me plairait car tout m’irritait. Mon doigt avait finalement enfoncé la touche 7, France Inter, où Augustin Trapenard annonçait que son invitée du jour allait se mettre au piano. Au point où j’en étais, j’écoutais, ne m’attendant à rien de bien. Ce fut tout le contraire. Quelques notes de piano, puis ces paroles On ne peut pas vivre ainsi que tu le fais, d’un souvenir qui n’est plus …

Désagréments

Mon lave-vaisselle vient de me lâcher tout comme mon four la semaine précédente. Adieu poulet rôti et bonjour vaisselle à la main ! Et un désagrément n’arrivant jamais seul, ma Lancia fait depuis quelques jours un bruit de mobylette trafiquée, le pot d’échappement vraisemblablement. C’est la vie, ou plutôt la loi des séries. Et cela n’est pas bien grave. Je peste juste à l’idée de devoir courir chez Boulanger et claquer près de deux mille euros dans de l’électroménager et d’avoir à remplacer un pot catalytique dont le prix est supérieur à un aller-retour Bruxelles-Venise … Cela dit, faire la vaisselle à la main est somme toute assez relaxant, voire une forme de méditation. J’en avais d’ailleurs déjà fait l’expérience à Doudeauville où le lave-vaisselle a eu la bonne idée de tomber en panne la veille de Noël nous forçant à renouer avec une activité dont nous nous croyions débarrassés à tout jamais. Et c’est là que j’ai redécouvert, non pas la joie, mais le bénéfice d’une telle activité qui n’est somme toute que concentration, organisation …

Confiture du Nouvel An

Qui adresse encore ses vœux en prenant la peine de les écrire sur une jolie carte et de l’expédier en ayant pris soin de coller un beau timbre sur l’enveloppe ? Plus grand monde, malheureusement, et je peux compter sur les doigts d’une main les cartes que je reçois. Cette année encore, les textos reçus – et dont on devine qu’il s’agit d’un envoi en nombre tant ils sont rédigés de manière impersonnelle afin d’être adressés à l’entièreté d’un carnet d’adresses téléphoniques (amis, collègues, … plombier et fournisseurs !) – m’ont laissée consternée. Et que dire de cette formule à la mode « belle année » qui me hérisse au plus au point. L’adjectif bonne est-il trop traditionnel, trop simple ? Vraisemblablement. Certains doivent, j’imagine, penser faire preuve d’une originalité folle en remplaçant bonne par belle. Insupportable. Moi je veux qu’on me souhaite une bonne année, point barre. Et quant à savoir si elle sera belle, il faut la laisser passer car c’est bien au travers du filtre du temps, des expériences heureuses et malheureuses que l’on pourra dire : « mes …

La forêt, les Vosges, la liberté

Mardi 7 septembre – Nous marchons depuis plus d’une heure sur un étroit sentier serpentant entre rochers et buissons de myrtilles. Le soleil filtre à travers les branches des sapins et des hauts pins sylvestres éclaboussant le sous-bois de tâches de lumière mouvantes. Il fait chaud, incroyablement chaud en ce début septembre, comme si l’été s’était enfin décidé à faire son travail après nous avoir infligé un temps catastrophique durant tout le mois d’août. Une mauvaise blague faite aux écoliers mais qui fait mon bonheur. L’été, la forêt s’offre d’une manière plus douce à ceux qui veulent s’y réfugier, permet la sieste le dos confortablement calé contre le tronc d’un arbre ou la pause thé que l’on étire à loisir car l’air est d’une douceur qui donne presque envie de pleurer. Je ne me suis pas sentie aussi bien depuis longtemps. Marcher, s’arrêter, regarder, humer le parfum de résine, ne penser à rien si ce n’est à mettre un pied devant l’autre en évitant de buter sur les rochers ou d’écraser des scarabées cheminant vers …

Burano

Aussi incroyable que cela puisse paraître, je n’étais jamais allée à Burano, découragée à l’idée de devoir affronter les troupes de touristes d’un jour que cette île attire comme un aimant. Autant à Venise on peut les semer, autant cela m’a toujours semblé plus difficile sur cette ile minuscule. Mais la pandémie ayant eu au moins le mérite de tenir à distance les hordes de barbares, je me décidai à quand même y passer une journée. Levée très tôt, je filai prendre le vaporetto sur les Fondamente Nove. Une petite demi-heure de marche sans croiser grand monde – heure matinale oblige – par les chemins connus de la Celestia et de San Zanipolo. Arrivée sur le ponton je déchantai quelque peu. Une vingtaine de touristes déjà épuisés par la chaleur attendaient le vaporetto pour Burano, des français pour la plupart à l’exception d’une tonitruante famille d’allemands dont le petit dernier avait été affublé d’une casquette de marin portant l’inscription « Venezia ». Pauvre gosse. On repère vite les gêneurs qui nous gâcherons à coup sûr un moment …

Venise encore, Venise toujours

17 juin 6h20. Mon avion décolle de Bruxelles direction Venise. J’y retourne enfin, soulagée que ce voyage soit finalement possible. Les frontières sont restées ouvertes et l’Italie a levé la quarantaine imposée jusqu’en avril aux voyageurs. Il aura quand même fallu montrer patte blanche, se plier à nouveau au goupillonement nasal, remplir des questionnaires, montrer des attestations puis attendre, légèrement angoissée, au comptoir d’enregistrement de Brussels Airlines des vérifications on ne peut plus pointilleuses mais maintenant, ça y est, je suis partie. L’avion a traversé l’épaisse couche de nuages flottant au-dessus de Bruxelles et vole dans le bleu ciel d’un petit matin de juin. Dans moins de deux heures je serai là-bas, enfin. *** Pourtant en octobre dernier, alors même que je quittais Venise, je m’étais dit que je n’y reviendrais pas de sitôt. Il me semblait en effet avoir eu mon content de balades, de peintures, de lumière matinale sur les ocres-roses des maisons et les marbres des palais, de calli désertes et de cette musique si particulière de la ville … J’avais la …

Un gâteau vénitien …

C’est bizarre la vie d’une recette. Enfin, celles que l’on griffonne sur un bout de papier alors que nous en suivons, hypnotisés, la réalisation dans une émission de cuisine. On les oublie, puis un jour on s’en souvient, les redécouvrant au hasard d’un classement militaire de nos nombreuses fiches culinaires. Ce fût le cas de cette recette de Nigella Lawson dont je suivais – il y a de cela des lustres – les émissions (en anglais, ça ne fait pas de mal) sur Cuisine TV. J’étais fascinée par son côté décomplexé, faisant de l’approximatif une qualité et d’une simplicité opulente, mais néanmoins très smart, un synonyme de convivialité. Et puis, la fin de chaque séquence la montrant se relevant la nuit, ouvrant son frigo pour déguster debout et en pyjama un reste de gâteau, de crème ou de poulet, me réjouissait. Mais je reviens à cette recette de gâteau vénitien. Je le réalisai pour la première fois un samedi après-midi de pluie à Bruxelles, légèrement dubitative quant au résultat. On trouvait en effet dans la …

Les détails

La peinture ancienne est énigmatique. On a beau tenter d’en percer les mystères, je pense que finalement, elle ne livre jamais tout. On peut passer des heures enfermé dans un musée, se planter devant une toile et la regarder jusqu’à épuisement, eh bien on en ressort souvent bredouille ou plutôt avec plein de questions. Et finalement ce n’est pas si mal. Les historiens de l’art nous éclairent, oui, et c’est tant mieux, mais seulement un peu. Car tout est question de regard, d’interprétation, de supputation. Replacer les œuvres dans leur contexte, s’intéresser à l’histoire, à la géographie, cela va de pair pour comprendre Carpaccio, Bellini, Brueghel ou Memling. N’empêche que, sauf à se télé transporter dans le passé et atterrir dans leur atelier, personne ne saura jamais vraiment … Et que dire des visages de ces peintures et des détails qui sont parfois autant de trésors pour qui veut vraiment regarder. Les détails, fabuleux indices, clins d’œil, témoignages de la vie d’alors, messages envoyés par le peintre à travers les siècles … ils me fascinent. …

Gypso …

Lorsque je suis à la campagne, loin de la métropole lilloise et de ses territoires perdus, j’oublie pour un temps la violence et l’agressivité de ceux qui, la bave aux lèvres et la haine dans le regard, massacrent votre voiture à coups de pied car vous avez eu l’impudence d’actionner l’ouverture automatique de la grille de votre parking alors qu’ils passaient par là. Je sais de quoi je parle puisque j’en ai fait l’expérience récemment et, soit dit en passant, cela m’a coûté la bagatelle de mille euros en réparation de carrosserie… Rien d’extraordinaire me direz-vous ; cette violence faisant maintenant partie du quotidien des grandes villes. D’ailleurs on vit avec, adoptant des comportements défensifs et anticipant les agressions possibles. Cela dit, parfois je n’en peux plus et me félicite de pouvoir filer à la campagne. Là, c’est encore un autre monde. La plupart des gens sont assez placides, se saluent au supermarché et engagent facilement la conversation. Quant aux jeunes du village, ils se retrouvent dans la cabine de bus en face de la maison …