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Burano

Aussi incroyable que cela puisse paraître, je n’étais jamais allée à Burano, découragée à l’idée de devoir affronter les troupes de touristes d’un jour que cette île attire comme un aimant. Autant à Venise on peut les semer, autant cela m’a toujours semblé plus difficile sur cette ile minuscule. Mais la pandémie ayant eu au moins le mérite de tenir à distance les hordes de barbares, je me décidai à quand même y passer une journée.

Levée très tôt, je filai prendre le vaporetto sur les Fondamente Nove. Une petite demi-heure de marche sans croiser grand monde – heure matinale oblige – par les chemins connus de la Celestia et de San Zanipolo. Arrivée sur le ponton je déchantai quelque peu. Une vingtaine de touristes déjà épuisés par la chaleur attendaient le vaporetto pour Burano, des français pour la plupart à l’exception d’une tonitruante famille d’allemands dont le petit dernier avait été affublé d’une casquette de marin portant l’inscription « Venezia ». Pauvre gosse. On repère vite les gêneurs qui nous gâcherons à coup sûr un moment sensé être agréable. Ceux-là allaient s’avérer très doués et par malchance, ils eurent la bonne idée de s’installer non loin de moi. La mère, regard vide et méchant, parla fort pendant tout le trajet interpellant de temps à autre ses gros adolescents avachis quelques sièges plus loin. Petit enfer. Avais-je eu une bonne idée en me rendant à Burano ? Je commençais à en douter. Je changeais de place et tentais d’oublier les affreux.

J’avais prévu de descendre à Mazzorbo pour rejoindre Burano par le pont qui relie les deux îles après y avoir flâné et déjeuné. C’était une bonne idée. Je fus en effet la seule à descendre du bateau. Le quai était vide et le calme absolu. Seul le bruit du vent dans une chaleur de désert. Les jardins des quelques maisons faisant face au chenal débordaient de glycines et de jasmins et, un peu plus loin, une rangée de pins parasols bordait l’allée longeant le mur d’enceinte des jardins de Venissa. Cet endroit me plût immédiatement. Il est comme ça des lieux qui concentrent tout ce qui nous plait et nous correspond : sobriété des lignes graphiques des pins et du canal, bleus-vert de la lagune, air iodé chauffé à blanc et ombres nettes des maisons dans un soleil de presque midi. A la pointe de l’île un petit jardin public à la pelouse râpée et aux grands arbres offrait un refuge d’ombre fraiche sous le chant des cigales. J’y restai un moment, absorbant simplement le charme du lieu. J’avais le temps. Une table m’attendait chez Venissa et j’avais devant moi une longue après-midi que je comptais d’ailleurs étirer jusque très tard car la lumière est toujours plus belle à la fin du jour.

Arrivée à Burano, je choisi d’éviter les ruelles les plus touristiques et d’en explorer d’abord la périphérie – si l’on peut dire, tant cette île est petite –, là où les couleurs des maisons sont parfois un peu délavées et la peinture écaillée. Les portières de toile jaune citron ou bleu vif se gonflent sous le vent, et bougainvillées et plumbago grimpent le long des murs. Pas un chat, il est encore tôt dans l’après-midi. Silence de village Cycladique.

Plus loin, les couleurs des maisons claquent et explosent. C’est beau mais, là où les touristes affluent, un peu trop repeint à mon goût, trop neuf, trop impeccable. Il faut alors s’éloigner, emprunter les ruelles perpendiculaires, traverser l’île de part en part et s’apercevoir que la couleur est partout et fait véritablement partie de Burano mais d’une manière moins factice. Les plus petites maisons des plus petites ruelles, celles cachées au fond d’une impasse ou face à la lagune là où aucun touriste ne passe, arborent des couleurs de bonbons, vert pistache, fuchsia, jaune citron ou en gardent les traces, magenta évanoui, outremer délavé. Et c’est cela qui est beau et montre que la ville est bien vivante : la juxtaposition du neuf et du décrépi, du pimpant et de l’abandon des couleurs au passage du temps. Les quelques ruelles qui semblent destinées presque uniquement aux touristes (et où l’on trouve d’ailleurs les inévitables boutiques de dentelle et de biscuits), ne sont finalement qu’une part infime de l’île, un décor léché que l’on expose pour pouvoir vivre tranquillement derrière la carte-postale.

Derrière le décor, je m’y posai un moment, sur un banc rouge face à la lagune, attendant la lumière propice à la photographie et me reposant de la chaleur. Sur le banc voisin vinrent s’asseoir deux vieilles dames, avec mots croisés et tricot, se parlant peu, sans doute habituées l’une à l’autre autant qu’au lieu. Une troisième, beaucoup plus jeune, un sourire dans les yeux et aux lèvres les rejoignit et me demanda si elle pouvait s’asseoir à côté de moi. Oui, oui bien sûr, je me levais lui laissant toute la place car après tout, ces bancs face à la lagune et à l’arrière de leurs maisons étaient les leurs en quelque sorte. Elle m’intima gentiment l’ordre de me rasseoir et m’expliqua qu’elle ne resterait de toute façon que le temps d’équeuter ses haricots verts. Elle posa effectivement un panier sur ses genoux et se mis au travail. Je lui dis qu’elle avait choisi le meilleur endroit pour préparer son repas du soir. « Si ! » répondit-elle en me montrant d’un geste de la main la lagune et le ciel. Ne pas parler la langue de l’autre n’empêche nullement l’échange. Je comprends un peu l’italien et baragouine quelques mots, elle ne parlait pas français. N’empêche, la conversation alla bon train avec force sourires et mimiques expressives ; elle m’expliqua notamment que son fils était un peintre très connu de Burano spécialisé dans les portraits. Le fils en question fit d’ailleurs une apparition, baba cool maigrelet aux cheveux longs, qui s’inquiéta de l’heure du dîner avant de repartir aussi rapidement qu’il n’était arrivé. Je souri intérieurement me disant qu’on a beau être grand peintre, on n’en aime pas moins la cuisine de maman.

La lumière perdant en intensité et les ombres s’allongeant, je repris ma balade. Il ne restait que quelques touristes et les habitants avaient repris pleine possession des ruelles, sortant chaises et fauteuils de jardin pour se réunir entre les rangées de maisons. Des enfants jouaient au ballon sur la piazza Baldassarre devenue vaste terrain de jeux. L’atmosphère étaient intime, une ambiance de village où l’on est entre-soi.

Je rentrai en rebroussant chemin vers Mazzorbo pour y reprendre le bateau vers Venise. Le vent était tombé, le soleil couchant dorait le quai et l’air était délicieusement doux. Aucun bruit. Juste le clapotis léger de l’eau. C’était un de ces soirs d’été parfaits dont on voudrait qu’ils ne finissent jamais. Ces îles m’avaient charmée et en cet instant tout semblait vouloir m’y retenir encore un peu.

Sur le bateau presque vide du retour, je griffonnais dans mon carnet : « Si je devais choisir, ce serait une maison sur l’île de Mazzorbo ou Burano, face à la lagune. Il y a le vent, les verts et les bleus, les cigales en concert dans les pins parasols. Ça ressemble à la Grèce, aux îles grecques en Italie. Il y a cette qualité de silence dans la chaleur de midi, les parfums de pins, l’air iodé légèrement poisseux. Et il n’y a presque pas de pigeons … ».

Comme quoi …

1 commentaire

  1. Denis Demouge dit

    j’ai fait la même chose, descendre à Mazzorbo, me perdre en rêveries et rejoindre la grande sœur voisine avec également une histoire d’autochtones… Charmant, je choisirais également cette endroit pour y finir (commencer (?) ma vie.

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