Fin mai je partais dans les Vosges du Nord. Toute seule.
Je m’étais lancé ce modeste défi de randonner sans compagnie, ne comptant que sur moi-même, mes cartes au vingt cinq millièmes et ma bonne connaissance du terrain. N’empêche, tout le monde, hormis ma cousine Pauline, m’en avait dissuadée. « Trop dangereux par les temps qui courent et puis si tu avais un accident ? ». Les mises en garde m’avaient quelque peu refroidie et j’avais hésité. N’avaient-ils pas tous raison ? La forêt c’est quand même quelque chose et s’y perdre est facile. Et puis les rencontres peuvent y être inquiétantes et les chiens mordeurs – comme ce braque hongrois qui planta un jour ses crocs dans le gras de ma cuisse … Je tergiversai donc pendant plusieurs semaines et décidai finalement de partir ; le contraire eut sonné comme un échec et je savais que j’aurais alors gardé en tête le regret de n’avoir pas osé …
Le dix huit mai, je retrouvai la maison près de la forêt, les prairies alentour couvertes de mauves, de scabieuses, de trèfle rose, de marguerites et d’achillées, les chênes centenaires, ma place sur la terrasse où le soir j’aime à regarder le ciel se teinter de rose en sirotant une tasse de thé et, à la nuit tombée, le hululement des chouettes et la lune en croissant. Tout allait être parfait.
***
Le premier matin, ouvrant grand les fenêtres, j’aperçu une cigogne. Elle volait tranquillement, décrivant de larges cercles au dessus de la maison, alternant battements d’ailes et long vol plané. Je pouvais distinguer son long cou, ses ailes ourlées de noir et ses pattes, ses petites pattes rouges jointes dans un alignement parfait comme pour quelque élégante chorégraphie dont j’étais ce matin là la seule spectatrice. Je la suivis longuement du regard, ravie, car même si les cigognes sont à nouveau de plus en plus nombreuses en Alsace, les apercevoir est toujours un petit évènement ; comme le furent toutes les cigognes de nos voyages passés, celles de la campagne roumaine, partout dans les villages d’Olténie ou celles de Castille, posées par centaines sur le jaune des champs moissonnés sous un ciel d’azur et de nuages énormes. Pour l’heure, l’une de ces cigognes me souhaitait la bienvenue.
Et je me dis que c’était un signe, un très bon signe.
***
Durant une semaine je marchai tous les jours dans la forêt. Mon programme était simple : petit-déjeuner, randonnée et pique-nique puis retour à la maison pour une fin d’après-midi consacrée à la lecture.
Le tout premier jour, j’avais choisi de démarrer en douceur sur un chemin que je connaissais bien. Seulement six petits kilomètres et un dénivelé raisonnable pour me tester et mesurer ma peur. J’avais mon vieux sac à dos bleu et jaune celui là-même qui m’avait accompagnée sur bien des chemins de la Grèce à l’Ecosse et qui s’était finalement avéré beaucoup plus pratique qu’un modèle technique acheté à prix d’or au Vieux Campeur et remisé au grenier la veille du départ. J’avais également abandonné les bâtons de marche qui m’auraient encombrée afin de cheminer les mains libres, sans contrainte. En revanche j’avais consenti à rassurer mes parents en emportant un sifflet (sur les conseils avisés de ma cousine : « si tu tombes dans un ravin tu pourras alerter en sifflant ! ») et une bombe au poivre afin de neutraliser un éventuel sanglier ou un malfrat des bois. Pour le reste, j’avais mes indispensables : polaire, carte au vingt cinq millièmes, appareil photo, foulard, casse-croûte, eau de source et thermos de thé. J’étais fin prête.
Je retrouvai la forêt comme on rentre chez soi.
Et ce fût facile. Dès les premiers pas, une évidence.
J’ai toujours apprécié marcher avec qui me ressemble, partage un même goût pour la nature et le silence. Cependant, marcher seule permet, de manière encore plus accrue, la contemplation, de pouvoir s’immobiliser pour écouter la forêt, le silence habité de la forêt, de s’assoir sur un rocher de grès rose et de prendre le temps, tout le temps d’être simplement là sous les arbres, de fermer les yeux et de respirer à plein poumons le parfum de résine des pins sylvestres chauffés à blanc par le soleil de midi. Et les scarabées, et les écureuils et les petites souris des bois et la mousse vert électrique. J’étais seule sur les chemins et je n’avais pas peur, juste une légère angoisse qui n’avait pas lieu d’être mais il est des expériences passées qui nous font développer une angoisse qui ensuite ne nous quitte plus. François et moi nous étions perdus dans les Vosges centrales après avoir emprunté des sentiers non balisés, errant durant des heures dans le brouillard, sans réseau. Ce fût un chasseur, à l’affût – nous intimant l’ordre de nous taire car « les bêtes étaient là » dans un creux de la forêt – qui nous indiqua où nous nous trouvions. Nous avions ce jour là marché plus de vingt kilomètres, passant d’une vallée à l’autre en tentant de revenir sur nos pas alors que la nuit allait tomber.
J’imagine que cet enfermement – le fait d’être ainsi retenue dans la forêt – dû réveiller en moi quelque ancien traumatisme, peut-être vécu dans une vie antérieure, qui sait ? Me sentir enfermée étant pour moi la pire des choses.
Et puis restaient également dans ma mémoire certaines rencontres effrayantes, comme celle que je fis devant une petite chapelle perdue au milieu des bois. J’étais seule, attendant mon compagnon parti à la recherche de champignons, et lisais tranquillement assise sur un rocher. C’est en levant les yeux de ma page, ayant dû sentir une présence, que j’aperçu une haute silhouette noire s’avançant vers moi. Notre cerveau perçoit très vite l’étrangeté d’une situation ou un danger potentiel et cela même bien avant que nous puissions le mesurer et l’identifier clairement. Il déclenche alors chez nous la réaction primaire, héritage j’imagine de nos lointains ancêtres, de se tenir, comme un animal, prêt, au combat ou à la fuite. Là, le danger avait l’apparence d’un homme, un homme en soutane noire.
Je le voyais s’avancer lentement sur l’étroit chemin descendant vers la clairière où je me trouvais. Une image de film avais-je pensé car qui mon dieu se balade en soutane dans les bois ? Un fou, le déséquilibré du coin en mal de mauvaise blague ou de mauvais coup ? J’avais pensé très vite que, zut, ça tombait sur moi, ça m’arrivait et que c’était con, que j’allais mourir là dans la forêt sans personne pour me porter secours. J’étais tétanisée (comme nos réactions nous semblent étranges ensuite !) et l’avais regardé s’avancer sans pouvoir me lever. Ne pas bouger, ne pas faire de bruit. Il avançait lentement, inexorablement, semblait flotter sur le chemin. Fuir me paraissait impossible. J’avais mal aux genoux et n’aurait pu courir très longtemps et puis, il était si grand et si costaud, il aurait eu vite fait de me rattraper. Je décidai alors de jouer la décontraction comme lorsqu’il s’agit d’amadouer un chien hargneux en dissimulant sa peur et, tandis qu’il arrivait devant la chapelle, lui criai d’une voix étranglée « bonjour monsieur ! ». Il tourna vers moi un visage anguleux assez austère et me salua à son tour de manière normale, très normale, puis s’engouffra dans la chapelle.
Mon compagnon revenu, j’osai y entrer à mon tour et appris que ce (véritable) prêtre célébrait la messe ici même et enseignait la religion dans un tout proche internat catholique traditionaliste ; ce qui expliquait la soutane, dans les bois …
Cette année, seule sur les chemins, je ne rencontrai ni soutane ni chien mordeur seulement d’autres randonneurs plutôt très sympathiques avec qui je pique-niquais parfois de concert. Je restais cependant sur mes gardes, prudente, et m’en voulais de trimballer cette méfiance comme un poids. Il me fallu quelques jours pour m’en délester, me dire que rien ne pouvait m’arriver – la probabilité d’un criminel embusqué derrière un sapin étant assez faible – et me sentir plus confiante. La forêt, je l’ai souvent dit, est un monde en soi, mystérieux et parfois inquiétant ; alors ressentir de la peur – cette peur ancestrale inscrite au plus profond de notre être – n’est que bien naturel. Et puis la forêt est un amplificateur de sensations qu’il s’agisse de nos angoisses ou de nos émerveillements.
Angoisse et méfiance s’estompèrent finalement assez vite et j’en fus la première surprise. Je marchais maintenant dans la forêt avec la même aisance que dans mon propre jardin. J’étais chez moi. Et puis, il me suffisait de suivre la course d’un scarabée ou d’apercevoir le léger balancement d’une feuille de charme sur le ciel, vert chartreuse sur bleu céruléen, de me dire que cela était d’une beauté rare pour que mes craintes se dissipent. Je savais la forêt comme j’ai toujours su, du plus loin que je me souvienne, la goûter, l’écouter, la humer, la caresser car y marcher sans la savourer ne présente que peu d’intérêt.
Je pensais tout savoir de la forêt.
Je ne savais pas tout …
La nuit je ne savais pas.
***
Le vendredi suivant mon arrivée je rencontrai Manuela. J’avais découvert sur le Net les activités proposées par cette sophrologue guide en thérapie forestière et l’avais appelée deux jours auparavant, un peu dubitative je l’avoue. « Thérapie forestière », je n’avais pas besoin de cela, je savais faire, je n’avais rien à apprendre, sauf la nuit. Et cette expérience Manuela la proposait, marcher la nuit dans les bois – ce que je n’envisageais pas de faire seule tant la forêt nocturne m’était étrangère, il me fallait juste être accompagnée par la bonne personne. La voix ne ment pas, les mots disent beaucoup. Je sus d’emblée que Manuela était cette bonne personne. Nous avons longuement parlé, de la forêt, du rapport que nous entretenons avec elle, nous trouvant de nombreux points communs : un goût pour le silence, la contemplation, la simplicité et la lenteur et surtout la certitude du lien ancestral qui nous uni à la nature et aux arbres. Et de la vie aussi, de cette liberté que l’on acquiert avec l’âge et de notre soif d’authenticité. Date fût prise. Je ne pouvais plus me dérober.
A vingt et une heure tapantes en ce vendredi soir, je me rendis donc à l’orée de la forêt jouxtant sa maison. La nuit s’annonçait belle. L’air était doux et le ciel sans nuage. Manuela m’attendait, sourire aux lèvres et longue tresse brune, avec à ses côtés un grand chien de berger blanc crème aux long poils et aux yeux noirs. J’ai toujours eu peur des chiens même des plus petits qui s’avèrent bien souvent assez mauvais. J’eus donc un mouvement de recul quand Joe bondit vers moi. « Il n’est pas méchant ! Et je pense qu’il veut nous accompagner ce soir ! ». La nuit, un chien, cela faisait beaucoup mais l’animal semblait placide, un peu vieux et il ne semblait pas s’intéresser à moi plus que ça. Pendant que Manuela rassemblait grand sac et polaire j’enfilai mes chaussures de marche en me disant ok Virginie, tu es là, vis le truc à fond, arrête de t’angoisser, tout ira bien.
L’on se mit donc en route, Manuela, Joe et moi, empruntant d’abord un large chemin forestier qui, devenant plus étroit, bifurqua assez vite vers le cœur de la forêt. La nuit n’était pas encore tombée mais le soleil avait disparu. Tout se teintait de gris, les couleurs s’estompaient, les contrastes s’affaiblissaient. La lumière était comme filtrée par quelque vélum géant, créant une atmosphère étrange et assez morne. J’avais imaginé du bleu de Prusse et le hululement des chevêches, pour l’heure il n’en était rien. Arrivés dans une petite clairière cernée de grands hêtres, Manuela me fit poser mon sac, nous allions, me dit-elle, respirer, ouvrir grand nos bras vers le ciel, détendre chacun de nos muscles, faire le vide, ne plus penser, écouter le silence. Ce que je fis. Moi, si hermétique à ces pratiques …
Ce n’était pas tout.
« Maintenant nous allons enlever nos chaussures ». Je répondis à Manuela que cela me serait difficile. Elle insista. « Essayez ! Ne restez pas prisonnière de vos a priori ! ». Je m’exécutai, après tout, n’avais-je pas décidé de jouer le jeu ? Je délaçai mes chaussures et y fourrai mes grosses chaussettes de laine. Je me retrouvai pieds nus, les orteils légèrement recroquevillés afin qu’ils ne touchent pas le sol. Il le fallait bien pourtant, mon équilibre en dépendait. Alors, les pieds bien à plat, je pris place, ma place au centre de cette clairière au cœur de la forêt. Et cela me plût, immédiatement. La fraicheur du sable rose, le craquement des feuilles, les aiguilles sèches des conifères, je sentais tout, ressentais tout et cela me sembla la chose la plus merveilleuse et la plus naturelle du monde. Je m’étais souvent moquée des adeptes des méthodes alternatives que j’avais parfois croisés sur des sentiers de randonnée, chaussures à la main. J’avais eu tort. Manuela avait raison. Les pieds ancrés dans l’humus frais, je levai la tête et les bras vers le ciel, gonflai ma cage thoracique absorbant tout l’air qu’il m’était possible d’inspirer, fermai les yeux et m’abandonnai à être là, simplement là, pieds nus dans la forêt avec Joe à mes côtés. Me regarder m’aurait sans nul doute fait sourire. Là je m’en foutais. « Vous allez vous connectez à l’énergie de la terre » m’avait dit Manuela. C’est ce que je faisais. Et plus rien d’autre n’avait d’importance.
Nous reprîmes notre marche, pieds nus.
La lumière avait baissé et tout semblait se fondre, les arbres, les buissons, les fougères, le bord du chemin. Seule la cime des arbres se détachait en ombres chinoises sur le ciel. Nous avancions – sans l’aide d’aucune source lumineuse m’avait prévenue Manuela -, en silence, lentement et je fus surprise de la facilité avec laquelle je m’adaptais. Jugeant très vite où mes pieds pouvaient se poser, évitant les ornières emplies d’eau noire ou les passages caillouteux et m’étonnant de la diversité des sensations. Moelleux du sable, de la terre humide, caresse de l’herbe et crissement des feuilles sèches que j’écrasais en passant. Joe marchait à mes côtés en soufflant très fort. Ce chien devait être vraiment très vieux avais-je pensé mais il était là, malgré tout, comme poussé par une force propre à la forêt et heureux de suivre Manuela. Nous marchions côte à côte et je trouvais ce compagnonnage merveilleux, évident, naturel. Le souffle de cette bête, sa présence rassurante, c’était comme un retour aux sources de la nature sauvage, une réminiscence venue du fond des temps …
J’avais consulté, avant de partir, les phases de la lune sur l’application installée sur mon téléphone. Premier croissant, illumination 28%, âge 5.29 jours, signe lunaire du Lion. Et la lune était bien là, au rendez-vous, haut perchée dans un ciel devenu vers l’Est d’un délicat bleu turquin. Joe à ma gauche, la lune à ma droite, jaune pâle, apparaissant et disparaissant derrière les arbres au rythme de ma marche. J’aurais pu cheminer de la sorte pendant encore très longtemps mais Manuela s’arrêta en bordure du chemin et, d’une voix très basse qui me surprit tant le silence nous avait jusqu’alors enveloppés, me dit : « maintenant nous allons attendre ici l’arrivée de la nuit, choisissez, comme un animal le ferait, un endroit où vous vous sentirez bien, un arbre où vous adosser, un creux où vous assoir et nous allons attendre la nuit au son de mon tambour ». Je décidai de continuer à jouer le jeu, qui en fait, à ce stade, n’en était plus un. Je quittai le chemin, fis quelques pas et m’assis en tailleur au pied d’un arbre dont je ne distinguais que la grande masse sombre. Cette position, je m’en rendis compte assez vite ne convenait pas, je me sentais comme au spectacle à tenter de distinguer Manuela extirpant de son sac un grand tambour dont elle se mit à jouer, bom, bom, bom … Joe fureta un temps dans le sous bois puis fini par se coucher. C’était cela, oui, il fallait s’abandonner complètement, s’allonger au creux de la forêt sur un lit de feuilles mortes et de mousse. C’est ce que je fis, les mains croisées sous ma nuque, les pieds nus, tout mon corps au plus près de la terre, tournée vers le couchant je regardais le ciel s’obscurcir. Bom, bom, bom, le tambour rythmait le temps. Bientôt la nuit noire serait là, nous l’attendions et cela me sembla assez beau.
Combien de minutes sommes-nous restés là, Manuela, Joe et moi ? Je n’aurais pu le dire et de toute façon peu importait. Le tambour avait résonné longtemps – peut-être un peu trop avais-je pensé – puis la nuit avait avalé la forêt et le ciel à l’ouest viré au bleu sombre. Manuela avait alors cessé de jouer et le silence m’avait une fois de plus étonnée. Il était différent, plus profond, inhabité, sans les chants d’oiseaux et tous les sons de la forêt que nous connaissons bien. Joe devait s’être assoupi, confiant, comme chez lui dans les bois. Je restai allongée encore, m’amusant des bruits de petite souris dans les feuilles mortes tout à côté de moi jusqu’à ce que retentisse le signal donné par Manuela ; le ding aigu et pur d’une petite cloche tibétaine qui résonna longuement dans le silence. Je me relevai, cherchant à tâtons chaussures et chaussettes car la nuit était là et, quant à cheminer pieds nus, mes limites atteintes. Enfin, presque …
« Pour que vous fassiez vraiment l’expérience de la nuit dans la forêt, je vais vous laisser marcher seule en prenant un peu d’avance » me murmura Manuela. « Je serai à une cinquantaine de mètres devant vous, suivez le chemin jusqu’à une petite descente, je vous y attendrai ». Prise un peu au dépourvu, j’avais acquiescé et n’allais pas tarder à le regretter.
Manuela se remit en marche, Joe à ses côtés. Je les laissai partir et comptant jusqu’à dix – cela suffisait m’étais-je dit, tout à coup un peu inquiète – me mis à avancer sur le chemin. Au loin, le pelage blanc de Joe m’indiquait la bonne direction et cela me rassura. Je trichai un peu mais je me connaissais et sentais monter en moi cette angoisse désagréablement familière. Je continuai toutefois d’avancer, un pas après l’autre distinguant de moins en moins les limites du sentier. Mon rythme devait être trop lent car je m’aperçu assez vite et non sans effroi que Joe avait disparu englouti dans la pénombre. Je n’avais plus aucun repère ! J’avançai encore, la lune sur ma droite avais-je noté, me houspillant « allez Virginie, c’est tout droit ! » puis m’arrêtai net. Je ne voyais plus rien, ni le chien, ni les limites du chemin, juste des arbres, des silhouettes d’arbres tout autour de moi, noires dans le noir. L’expérience ne me plaisait plus du tout. Je tentai de me raisonner, de respirer de rester calme mais ce fût plus fort que moi, je paniquai. Seule enfermée dans le noir. J’appelai « Manuela ! Manuelaaa ! ». Pas de réponse. Le silence. Un silence épais, hostile. Je pestai, trouvant tout à coup ridicule cette expédition nocturne. Pas de lumière artificielle ? C’est ce qu’on va voir ! J’extirpai mon téléphone et activai fébrilement la fonction lampe de poche. Cela ne me fut d’aucune utilité si ce n’est de m’apercevoir que le sentier n’était plus là. Je composai le numéro de Manuela mais tombai sur sa boite vocale. Je la maudis. J’attendis un moment, l’appelai à nouveau. Silence. Me traversa alors l’esprit que, comme dans les contes, l’on m’avait volontairement perdue. J’étais ridicule et m’en rendait compte. J’appelai encore « Manuelaaaa ! » puis décidai de rebrousser chemin, la lune sur ma gauche cette fois allait me guider. Je me mis en route et m’arrêtai assez vite. Où aller sans plus de chemin à suivre ? Je pleurai presque de peur et de colère, tournai sur moi-même comme pour trouver une issue. C’est alors que j’entendis « Hou hou ! Hou hou ! ». Manuela, enfin.
Je lui expliquai ma peur, mon angoisse, ma panique, pas très fière, honteuse même. Je n’y étais pas arrivée. Manuela me rassura « Je suis là, repartons ». Je lui emboitai le pas, Joe à nouveau à mes côté. Mes yeux, comme ceux des chats, s’étaient habitués à l’obscurité et je distinguais mieux la forêt alentour, les grands sapins, les petits talus couverts de fougères et la bande herbeuse au milieu du sentier. Le dos clair de Joe, ce très grand chien qui en d’autres circonstances m’aurait effrayé, ondulait devant moi dans la nuit, suivant Manuela que je ne quittais pas des yeux. Je pus ainsi, durant les derniers kilomètres, être véritablement présente à la nuit, à cette sensation si particulière et que je ne suis pas prête d’oublier, de cheminer au plus près de l’intimité de la forêt, d’y être une invitée privilégiée à qui l’on entrouvre les pièces les plus secrètes de sa maison.
Durant les derniers mètres, la forêt se fit moins dense laissant place à de larges bosquets de pins sylvestres. Nous arrivions au terme de notre marche. Alors Manuela s’immobilisa et posa son sac. Je l’imitai. Encore un instant, un petit instant pour savourer la nuit, le silence et la lune qui nous éclairait tous les trois …
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A six ans, me rendre, la nuit, au fond du jardin de mon grand-père me semblait la chose la plus terrifiante au monde. « Tu sais, tout y est comme le jour » m’avait dit Paul un vieil ami de la famille qui m’y avait accompagnée en me tenant par la main. J’y étais allée, rassurée par sa présence, mais n’y étais ensuite jamais retournée toute seule …
Retournerai-je dans la forêt la nuit ? Non. Car j’ai toujours six ans en fait … Preuve m’en a été donnée.
En revanche, je ne remercierai jamais assez Manuela de m’avoir presque obligée à cheminer pieds nus. J’avais oublié qu’à six ans, à huit ans à dix ans, je gambadais pieds nus dans le jardin de mon grand-père et que cela me plaisait infiniment.
Alors, oui, j’ai depuis marché à nouveau sans chaussures dans les bois devenant cette randonneuse que les autres regardent avec un sourire en coin. Mais je m’en fiche …
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