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La forêt, la forêt, la forêt …

La nuit, souvent, je pense à la forêt.

Je me couche tard, toujours trop tard, à l’heure où la ville est absolument silencieuse livrée aux chats, aux chauves-souris et au vent qui s’engouffre dans ses artères désertes, et là, avant que le sommeil ne vienne, je pense à ma forêt, ma forêt des Vosges du Nord ou plutôt de ce territoire, si l’on veut être géographiquement précis, que l’on nomme Vasgovie.

J’aime imaginer qu’à quelques centaines de kilomètres, dans la nuit si noire de la forêt, les arbres bougent doucement sous le vent. J’aime m’imaginer collant une oreille contre leurs troncs – parfaites caisses de résonance -, fermant les yeux pour y écouter les craquements de navire de leurs branches mouvantes. La nuit, je suis dans la forêt, sur le chemin qui mène au Falkenstein, je peux sentir sous mes pieds le moelleux du sol sableux, je peux caresser le grès rose du château, cette roche rugueuse, froide et dure comme le ciel et les étoiles qui depuis des siècles veillent sur ce fragment de temps arrêté. Je pense à ce jeu « Papier, ciseaux, caillou ». La pierre gagne toujours. Le papier enveloppe la pierre, certes, mais pour un temps seulement … La roche, elle, est immuable, raconte le passé de la Terre et l’Histoire des hommes. Poser la main sur ce grès rose, en effleurer la surface de sable figé qui râpe les doigts, se délecter justement de sa dureté, c’est comprendre – mieux que ne le ferait un long discours – la place qui est la nôtre dans la forêt et dans la nature.

Je pense aux scarabées, bijoux sur pattes minuscules aux carapaces lustrées, que nous observions sur les sentiers et dont j’admirais la ténacité. Feuilles, brindilles, cailloux, rien ne semblait pouvoir les empêcher d’avancer, d’atteindre lentement mais avec obstination quelque but mystérieux. Dorment-ils ces petits courageux au plus profond de la nuit ? Il faudra que je me documente sur la vie des coléoptères … Et puis cette martre rousse, à la fois inquiète et nonchalante, longue bête à belle fourrure aperçue sur la route forestière de Wengelsbach, dort-elle roulée en boule dans un nid de mousse ?

Penser à la forêt. Respirer. S’endormir.

Et non, je n’ai pas besoin de cours de relaxation, de m’initier à la méditation, au zen, au lâcher-prise, de jeûner ou de suivre les pas d’un gourou barbu. D’ailleurs l’évocation même de ces pratiques pour gogos occidentaux lancés dans une quête presque indécente du bien-être me donne envie de hurler. Il faut « se ressourcer, se recentrer, se retrouver … faire le vide » ! Pour faire le vide et ne plus penser à rien, attendons la mort, elle s’en chargera. Pour l’instant tant que je suis stressée, je suis vivante. D’aucuns diront que du coup je ne ferai pas de vieux os. Oui, peut-être et alors ? Le tapis de yoga, les tisanes d’herbes et les bols tibétains, très peu pour moi. Je préfère m’épuiser (et là je sens mon corps), boire du Gigondas et avaler trois gâteaux de chez Meert. L’excès plutôt qu’une retenue méditative somme toute assez assommante. D’ailleurs, il suffit de pénétrer dans un spa, « temple du bien-être », pour s’apercevoir que cette quête de la zénitude est loin d’être une partie de plaisir : concentration extrême et visages fermés des candidats au lâcher-prise. A cela je préfère la piscine – sans les remous mon dieu ! – afin de nager comme un poisson.

Et puis je ne suis pas persuadée que l’on s’épanouira en se concentrant sur son nombril. Non, non, les amis. Pensez aux autres et oubliez-vous, voilà la clef. Et si moi je pense à la forêt avant de m’endormir c’est juste parce que la forêt est une maison dans laquelle je peux être un enfant …

Dans ma forêt justement, nous y étions à la fin du mois d’avril et le printemps explosait. J’avais, après maintes hésitations et tergiversations, choisi cette période, me disant que les feuilles des arbres seraient déplissées et le soleil peut-être au rendez-vous. Il le fût. Et je retrouvai ma forêt comme on arrive à bon port. D’ailleurs, la première balade que nous fîmes autour du Wintersberg me fit pousser des cris de joie et j’avançai sur le sentier avec un sourire béat tous les sens en éveil. J’ai remarqué que dans la forêt ma perception des sons, des odeurs, des couleurs est comme aiguisée. Peut-être grâce à son silence, un silence propre à la forêt, enveloppant, prenant, et qui invite à se taire, à faire silence justement comme lorsque l’on pénètre dans une église ; un silence habité des milles bruits, parfois ténus, de la nature : bruissement doux des feuilles, plocs secs que font les pommes de pins en tombant sur le sol et chants de printemps des oiseaux. Il m’était rarement possible d’apercevoir les mésanges dont je reconnaissais les vocalises mais, quel concert ! Nous nous figions parfois, posions nos sacs, devenions muets, respirions à peine pour laisser une mésange invisible nous régaler de son chant.

Mais pour cela, il faut marcher sans presque échanger un mot, s’arrêter parfois, souvent, d’abord pour reprendre son souffle mais surtout pour écouter et regarder très loin, très haut et là tout près, à nos pieds. Se laisser envahir, imprégner. Et puis cette fois nous avions décidé de prendre notre déjeuner dans la forêt. Chaque jour, quand la faim commençait à nous tenailler, nous déballions le pique-nique préparé par l’hôtel. Juste quelques sandwiches, des fruits et du thé brûlant. Mais, dégustés dans la forêt, quel festin ! J’ai le souvenir précis d’une halte au pied du Rothenbourg – château dont ne subsistent que des pans de muraille en ruine accrochés sur un piton rocheux devant lequel, traversée par le sentier d’accès, une clairière semblait nous attendre. Nous nous y sommes installés, au soleil, sur un tapis de mousse sèche, les pieds dans les myrtilliers et jamais jambon-beurre ne m’a semblé si bon.

A l’inverse des randonneurs suréquipés que nous croisions parfois (bâtons de marche, vêtements techniques – décidément hideux – et sacs à dos de couleurs criardes), dotés pour les plus vieux d’une énergie artificielle car il faut « se maintenir en forme et marcher pour rester jeune ! » … je préfère une certaine lenteur contemplative. Non que je sois un limaçon, je marche vite et suis, je pense, en dépit de mon peu d’entrainement, assez en forme mais suis hermétique à toute injonction à faire du sport pour être en bonne santé.

Je préfère marcher à mon rythme vêtue d’un pantalon noir et d’un pull en cachemire (ma seule concession au dressing sportif étant des chaussures de marche pour lesquelles je n’ai absolument pas lésiné sur la qualité), sans maquillage mais avec quand même un soupçon de rouge Dior sur les lèvres et en bandoulière une besace Longchamp superbement patinée, idéale pour ranger Olympus et carte d’état-major. Ma tenue n’est pas faite pour courir (quelle idée !) sur les sentiers mais pour prendre le temps de déguster la forêt ; et ce dans tous les sens du terme. Car j’aime en effet, et je l’avoue quitte à ce que l’on émette des doutes sur ma santé mentale, suçoter des bourgeons de sapins au goût puissant de résine, porter à mes lèvres une jeune feuille de hêtre pour en sentir la douceur de soie, caresser sur les arbres la mousse rase, sèche et rugueuse comme le pelage de certaines bêtes, ramasser un caillou, le tenir dans la paume de la main pour en observer les veinures puis le glisser dans ma poche. S’arrêter et découvrir sous les feuilles des violettes en fleur, petits bijoux d’un mauve délicat de robe pour soirée viennoise, des fougères en crosse et des pervenches aux fleurs en étoiles, cachées dans les ruines des châteaux de grès rose, vestiges dit-on de leurs anciens jardins …

Penser à la forêt. Respirer. S’endormir.

Et se promettre d’y revenir, très vite.

 


 

En novembre dernier, avant notre précédent séjour et alors que j’exprimais mon envie de forêt, Diane était allée chercher dans sa bibliothèque un ouvrage de poésies, se souvenant de celle-ci qui, avait-elle dit, était pour moi :

La forêt voilà la forêt
Malgré la nuit je la vois
Je la touche je la connais
Je fais la chasse à la forêt
Elle s’éclaire d’elle-même
Par ses frissons et par ses voix

Chaque arbre d’ombre et de reflets
Est un miroir pour les oiseaux

Paul Eluard

S’il me fallait comprendre pourquoi j’aime tant la forêt … la réponse est dans le cadeau de ce poème ou plus exactement dans la lecture que Diane m’en fit au petit-déjeuner, comme lorsque j’étais petite. Car c’est bien cela, ce goût me vient de l’enfance ; une enfance nourrie de poésie, de merveilleux, de contes, de liberté et de l’apprentissage de la forêt. Grâce à Diane.

 

 

Asperges à la flamande

Pour moi, les asperges sont synonyme de printemps. Les vertes notamment que je trouve en accord parfait avec les feuilles toutes neuves, tendres et de ce vert acide qui donne envie de les manger. Alors, déguster des asperges c’est un peu comme croquer le printemps.

Pour les accompagner rien ne vaut bien-sûr une sauce hollandaise. Mais c’est un peu long et délicat à réaliser, alors je les prépare à la flamande, à la fainéante devrais-je dire tant cela est simple et rapide. Et puis l’alliance des œufs, du persil, du beurre fondu et des asperges est tout bonnement divine.

C’est l’entrée parfaite en cette saison.

Voilà la recette :

Asperges à la flamande
Pour une entrée généreuse pour 4 personnes

– 1,5 kg d’asperges blanches et vertes
– Environ 125 g de beurre
– Un bouquet de persil plat
– 4 œufs
– Sel et poivre

Eplucher les asperges.
Cuire les œufs durs puis les refroidir, les écaler et les écraser grossièrement à la fourchette, faire fondre le beurre dans une petite casserole (attention, il doit être tiède mais ne doit pas cuire), effeuiller et hacher le persil. Réserver le tout.
Cuire les asperges environ 15 minutes (ou un peu plus ou un peu moins en fonction de leur grosseur).
Quand elles sont cuites, stopper la cuisson dans de l’eau froide, les égoutter puis les disposer joliment dans les assiettes. Les arroser d’une ou deux cuillères à soupe de beurre fondu, salez, poivrer, les parsemer d’œuf dur haché et de persil plat. Voilà, c’est prêt !

Certaines recettes préconisent de mélanger œufs hachés, persil (ou cerfeuil) et beurre afin d’obtenir une « sauce ». Pour ma part, je trouve que dissocier les ingrédients permet de dresser de plus jolies assiettes. Le résultat est identique mais plus « propre ».

C’est simple non ? Et très bon !

 


 

 

 

 

 

 

 

Pour ce qui est de la cuisson des asperges, il est conseillé de les cuire en botte, pointe en haut voire dans un récipient spécialement dédié à la chose … Je ne fais rien de tout ça. Je fais simple. Je plonge mes asperges dans un fait-tout rempli d’eau frémissante, enclenche mon minuteur et contrôle la cuisson (avec la pointe d’un couteau) au bout de 13 à 14 minutes. Lorsqu’elles sont cuites (mais néanmoins encore fermes), je les transvase (à l’aide d’une large écumoire afin de ne pas les abimer) dans un plat rempli d’eau froide ; ceci pour en stopper la cuisson. Je les ressors ensuite très vite et, après les avoir égouttées, les dispose sur les assiettes. De cette manière la cuisson est parfaite.

 


 

Parlez-vous belge ?

Monsieur Bruxelles est exotique. Il me surprend tous les jours en truffant nos conversations d’expressions typiquement belges ou de mots de brusseleir, ce parler bruxellois qui tend à disparaitre mais que l’on peut encore entendre chez les vrais autochtones (mon Bruxelles est de ceux-là).

Des exemples ? Allez ! Un petit récit prétexte, juste pour vous faire sourire et vous laisser deviner le sens de mots parfois si étrangement comiques …

Dimanche dernier, nous étions invités à un barbecue avant l’heure – je pourrais même dire très très avant l’heure, car, pour moi, sortir un barbecue par 10°c en plein mois de février, c’est un peu tôt. Mais le Belge est ainsi fait, qu’au premier rayon de soleil, c’est l’été et on l’entend s’exclamer, alors qu’il sirote une bière en terrasse : »Ah, mais qu’est-ce qu’il fait doef ici ! ».

Pour tout vous dire, je n’avais pas trop envie de m’y rendre à ce barbecue mais Suske* (mon bruxellois) ne résiste pas à l’appel de la viande grillée. « Allez fieke ! Tu vas voir ça va être tof ! J’ai déjà sorti les vélos du kot et si on file volle gaz, on y est en dix minutes, c’est juste de l’autre côté du ring ! ». Je ne bronchais pas, faisant mine d’être absorbée par le livre ouvert devant ma tasse de thé. Le chat, installé sur la table entre la corbeille de fruits et la théière, me regardait fixement ; de ce regard propre aux chats, interrogateur et réprobateur à la fois, comme s’il lisait dans mes pensées. Cela me mit légèrement mal à l’aise et je les soupçonnai même tout à coup d’être de mèche tous les deux, Suske et le chat. Me voir fermer mon livre, c’était l’assurance d’une entrecôte grillée pour l’un et d’une maison silencieuse pour l’autre … Je ne pouvais pas refuser. À contrecœur donc mais bonne fille, j’ai enfilé mon manteau (10°c quand-même) alors que Suske, tout à coup très prévenant car soulagé et heureux, me lançait : »Eh chou ! N’oublie pas ton pinnemouche, il fait un peu cru quand même hein ! ».

Mon pinnemouche sur les oreilles nous nous sommes alors mis en route vers ce qui ne s’annonçait pas comme une partie de plaisir … Et c’est peu dire.

En quelques tours de roues nous sommes arrivés sur le lieu des festivité. « Dommage que ce soit une maison de dikkenek !  » a grommelé Suske. Mon bruxellois aime les grillades, un peu moins la prétention de certaines architectures – à moins que ma mauvaise humeur n’ait été contagieuse …

Alors que nous rangions nos vélos devant la grille en fer forgé et les lions de pierre – ce qui laissait effectivement supposer que le propriétaire des lieux était un dikkenek -, la porte de la maison s’est ouverte d’un coup, un gamin (moustaches de chocolat et mine renfrognée) a déboulé, s’est planté devant nous et nous a observé sans dire un mot. Suske crut alors bon de me mettre en garde et m’expliqua à mi-voix que : « Ce ketje tout krollé eh ben, c’est Jack ! Le fils de la maison. Et fais gaffe hein, parce qu’il a toujours les mains plek … ». Effectivement, Jack m’a tendu une main plek – vraiment très plek – et alors que je tentais d’attraper kleenex et solution hydroalcoolique au fond de mon sac, il a ouvert son autre main – qu’il tenait jusqu’à alors bien fermée : « Tiens madame, une spinnekop pour toi ! ». Une araignée de belle taille semblait assoupie au creux de sa paume poisseuse (l’art d’offrir version ketjes ai-je pensé). « Amaï ! C’est une mygale ou quoi ? s’est étonné Suske, en tous cas, elle est répugnante, bèke !!!! ». Je me contentai quant à moi, de manière un peu fourbe je l’avoue, de trouver le spécimen « intéressant ». On ne se méfie jamais assez des enfants …

Dirk, notre hôte, surgit alors derrière son fils, lança à l’attention de Suske : « Salut fieu ! Super temps aujourd’hui hein !? » et me fit la bise à la mode belge, c’est-à-dire sur une seule joue (me laissant comme toujours l’autre joue en suspens, dans une attitude un peu ridicule – je ne m’y habituerai jamais à leur bise unique  ; d’ailleurs le Belge s’excuse à chaque fois : « ah, oui, vous les français, c’est deux ! »). Après avoir houspillé le petit Jack (« Nom de djû, tu vas remettre tout d’suite ta saloperie de spinnekop dans le kotche sinon j’te l’écrase d’un coup de slache ! », il nous invita à rejoindre les autres invités au jardin.

Comme nous traversions la maison, et s’adressant à moi cette fois : « Sorry Virginie pour tout le brol mais j’ai vraiment pas eu le temps de ranger ! ». Bah, je l’avais constaté … « En fait, j’ai passé toute la matinée à déboucher l’évier et, pas d’bol, ça a spité partout ! Mais alors partout ! Et l’eau sale, eh ben, ça stink à mort ! Du coup Anneke a piqué sa crise, elle m’a hurlé que j’étais qu’un pauv’ snul et que ménant j’avais intérêt à kocher vite-fait toute la cuisine sinon elle allait m’zigouiller. Tiens, regarde, j’ai encore ma loque à la main. » Suske prit l’air contrit de celui qui comprenait et lui donna même une petite tape sur l’épaule dans un élan de solidarité masculine qui me fit sourire. Dirk reprit : « Pourtant c’est quand même pas d’ma faute si le siphon était bouché par des restes de chicons ! Y’en avait partout, mais alors partout ! J’ai même dû sortir l’escabelle ! … Ben ouais, ça avait spité jusqu’au plafond … ».

Nous arrivâmes au jardin où trônait un barbecue de la taille d’une Fiat 500. Dirk avait repris du poil de la bête : « Tiens voir Suske, c’est pas du buchte ça hein ! Question barbecue, c’est la Rolls ! On peut faire rôtir un mouton entier dit ! ». Pas de doute, je n’étais pas chez des végétariens, encore moins chez des vegans. Suske, légèrement impressionné (lui qui s’obstine à griller nos côtelettes sur un foyer à même la pelouse – façon indien ou homme des bois – car « un barbecue c’est un truc pour les vieux » …) s’exclama : « Oufti ! Je dirais même que tu peux faire rôtir un mouton avec tous ses agneaux ! ». Je cru m’évanouir.

Bon, je dois reconnaitre que le déjeuner ne fût pas si atroce et les amis de Suske plutôt sympathiques et attentionnés : « Alleï Virginie, sers-toi un beau stuck de bœuf seulement, avec de la salade de blé ! Et le stoemp, ça te goûte ? Ah, et puis tiens, prends donc un des pistolets d’Anneke. Elle les a sorti du four tantôt mais y’a aussi des pains français si tu préfères ».

De plus, devant ma réticence à faire ami-ami avec l’araignée que leur charmant bambin s’obstinait à vouloir m’offrir, ils lui intimèrent l’ordre d’aller jouer ailleurs : « Godverdoeme manneke ! Laisse cette bête tranquille ménant sinon pas d’dessert ! Tes gosettes, j’te les fous à la poubelle. Compris ? ».

Moi des gosettes aux pommes, j’en ai mangé trois. J’avais bien droit à une récompense.

D’autant que leur chien – ils avaient un chien, croisement hideux de Yorkshire et de rat d’égout – avait copieusement bavé sur mes chaussures neuves et ce, en dépit des ordres répétés de son patron : « Arrête espèce de zinneke !! On voit bien que tu viens de chez les baraquis toi ! ». Devant ma mine interrogative, Dirk se sentit obligé de m’expliquer que cet affreux cabot avait été recueilli par Anneke alors qu’il errait sans collier du côté de Schaerbeek et que dès qu’elle l’avait vu, bien qu’il fût puant et crotté, elle avait eu un boentje pour « ce petit con qui, me dit-il, restera malgré tout un baraqui toute sa vie ».

Après le déjeuner (ou plutôt le « dîner », car en Belgique, on déjeune puis on dîne et enfin on soupe), ce fût tournoi de volgel-pick, dégustation à l’aveugle de bières trappistes puis visite de l’atelier d’Anneke (artiste à ses heures et en pleine préparation de sa prochaine exposition). Suske lui ayant confié que l’art contemporain était ma tasse de thé, elle brûlait d’impatience de me montrer ses dernières productions : « Tiens Virginie, on va faire un tour dans mon kot que je te montre mes dernières pièces une fois ! ». Bon, moi je voulais bien, ça me permettait d’échapper à Jack et au cabot. Cela dit, une nouvelle épreuve m’attendait, celle de trouver les mots. Habituellement, je sais très facilement sembler captivée et admirative (même si intérieurement je suis atterrée), là ce fût difficile. Je fis donc parler Anneke : « Bon, ben tu vois, on dirait des craboutchas hein, mais en fait c’est un portrait de Josy ma femme d’ouvrage. J’ai utilisé de la mayonnaise en guise de peinture et pour faire ses cheveux, ben c’est les franges de son mop … Josy elle dit que c’est un peu du brol mais moi, je dis que c’est peut-être mon œuvre la plus politique tu vois… ». Je me contentais, à nouveau un peu lâchement, de répondre : « Ah, oui, c’est très intéressant … ».

Il était plus de 18 heures quand il nous fût possible de prendre congé. Dirk et Anneke nous firent jurer de revenir le mois prochain pour un nouveau barbecue. « Non peut-être ! » avait dit Suske. Mais là, il faut être bruxellois pour comprendre. Suske venait d’accepter l’invitation …

 

***

* Suske [suss-ke] : François en bruxellois.
La mère de mon bruxellois l’appelle ainsi depuis le jour de son baptême lorsque l’abbé qui officiait s’était exclamé (après avoir demandé comment se prénommait ce joli nourrisson) : « Ah un François ! Eh bien on va l’appeler Suske alors ! ».


 

Petit lexique

les mots typiquement bruxellois sont précisés (Bxl).
Pour ce qui est de la prononciation : le « oe » se prononce « ou » et le « sj » se prononce « che ».

Allez / Alleï ! (Bxl) : allez, pouvant être prononcé alleï à Bruxelles est extrêmement courant. Il ponctue bon nombre de phrases dans différentes situations.
Amaï : exclamation servant à exprimer l’étonnement, l’incrédulité, l’admiration ou la consternation.

Bèke ! [bèè-ke] : pouah ! beurk ! Marque le dégoût. Le « è » est souvent appuyé : bèèke !
Boentje (Avoir un) [bountch-e ] (Bxl) : être amoureux, avoir un béguin pour quelqu’un.
Brol (Bxl) : désordre, bazar, foutoir, choses sans valeur. D’usage très courant.
Bucht [bukte] (Bxl): mauvaise qualité.

Ça te goûte ? : ça te plaît ?
Chicons : endives.
Chou : je ne sais pas si cela est typiquement bruxellois mais « chou » est très souvent utilisé pour interpeller ou s’adresser à quelqu’un de manière affectueuse : « Comment tu vas chou ? Eh chou, où t’as mis les allumettes ? Allez chou, fais pas la tête ! ». Ce « chou » est prononcé en chuintant légèrement le « ch » et en trainant sur le « ou » : chhooouuu.
Craboutchas : gribouillis.
Cru : froid (en parlant des conditions météorologiques).

Dikkenek : de « dikke » (gros) et « nek » (cou), gros cou : un prétentieux, un frimeur, un vantard.
Doef [douf] (Bxl): lourd, étouffant, chaud et humide.

Escabelle : grand escabeau.

Femme d’ouvrage : femme de ménage.
Fieu (Bxl) : vieux, mon vieux, mec, gars (en interpellant) « eh, fieu ! ». Très courant dans le langage bruxellois. Utilisé pour s’adresser de manière familière à un homme, à un garçon.
Fieke [fîî-ke] (Bxl) : féminin de « fieu » utilisé familièrement lorsqu’on s’adresse à une femme.

Godverdoeme [god-v(f)er-dou-me] : « Nom de Dieu » (juron).
Gosette : viennoiserie / chausson fourré (en général aux fruits). Equivalent de notre chausson aux pommes.

Ket / Ketje [ket-che] (Bxl) : gamin, garçon. Un ketje (avec le diminutif « je ») désigne plutôt, de manière affectueuse, un petit garçon.
Kocher (Bxl) : nettoyer.
Kot (Bxl) : studio, chambre, cagibi, bureau ou atelier (dans un contexte professionnel ou de travail). A Bruxelles, une chambre d’étudiant est un kot (on peut lire « kot à louer » dans les annonces immobilières) et kot a d’ailleurs donné le verbe kotter (vivre dans un kot).
Kotje, kotche (Bxl) : débarras.
Krolle, krol (Bxl) : boucle de cheveux. Krollé : bouclé.

Loque (Bxl) : torchon, serpillère, tissu utilisé pour le nettoyage. On parle parfois de loque à reloqueter (à nettoyer).

Manneke (Bxl) : gamin.
Ménant (Bxl) : maintenant.
Mop : balai à franges.

Nom de djû : « nom de dieu » (juron).

Oufti ! : interjection qui marque la surprise, l’étonnement ou le soulagement.

Pain français: baguette.
Pinnemouche (Bxl) : bonnet pointu. Et, par extension différents couvre-chefs (bonnets, bérets …). Ne concerne toutefois pas les chapeaux.
Pistolet : petit pain rond.
Plek (Bxl)° : colle. Pleker : coller (çà plek : ça colle).

Ring : périphérique, rocade.

Salade de blé : mâche.
Slaches (Bxl) : pantoufles, savates, plus généralement, chaussures.
Snul (Bxl)° : nul, crétin, idiot, imbécile.
Spinnekop (Bxl) : araignée.
Spiter (Bxl) : éclabousser, jaillir.
Stoemp [stoump] : purée de pommes de terre et de légumes.
Stuk (Bxl)° : morceau (stukske : « petit morceau).

Tantôt: tout à l’heure.
Tof (Bxl)° : super, chouette, beau, sympathique.

Vogel-pick : jeu de fléchettes.
Volle gaz / Volle speed / Volle petrol (Bxl)° : aller vite, à toute vitesse, vite.

Zinneke (Bxl)° : bâtard, corniaud.


 

La Poste …

Je déteste aller à la poste. Et cela dit, je m’y rends rarement. Parfois pour retirer un colis ou une lettre recommandée ou, comme hier, pour poster une carte de vœux, car sinon je m’arrange toujours pour avoir des timbres sous la main, à la maison, au bureau, dans mon sac, et pour n’avoir qu’à glisser mes courriers déjà affranchis dans une boite aux lettres.

Me rendre à la poste est toujours une épreuve. Je sais d’avance que j’y ferai la queue, bien souvent coincée entre une Dame aux camélias – qui semble devoir expulser ses poumons à chaque quinte de toux –, un marmot braillard qui, de manière légèrement sadique, vous défie du regard tout en s’égosillant – le monstre ayant compris que vous ne pouvez ni le frapper, ni lui intimer l’ordre de se taire – ou un semi-clodo dont la dernière douche doit remonter à plusieurs mois. Ces jours là, pour parfaire la « punition », il pleut à torrent et l’air est saturé d’humidité (vecteur parfait – je l’imagine toujours avec effroi – de miasmes divers et variés dans lesquels je suis contrainte d’infuser). Je sais également que n’ayant pas trouvé de place de stationnement, ma Lancia aura dû être abandonnée en double file ou sur une zone de livraison et fera le bonheur d’une contractuelle zélée. Ma nervosité sera alors à son comble mais je resterai néanmoins immobile, le nez dans mon écharpe (les miasmes !), respirant par à-coups et tentant une pratique zen de survie par le refuge en moi-même. Une véritable épreuve, oui.

La semaine dernière donc, prenant mon courage à deux mains et en dépit de la pluie (il pleuvait, forcément), je profitai de ma pause déjeuner pour filer au bureau de poste le plus proche. Je devais en effet faire affranchir une carte à destination du Canada et suis toujours plus rassurée quand une vraie postière pèse ma lettre, me confirme que, oui madame votre lettre arrivera d’ici dix jours et que non, le tarif est le même pour tous les pays hors Europe. Un peu comme si la préposée au guichet, telle une déesse antique, disposait du pouvoir d’accorder à ma correspondance le droit d’effectuer un voyage transatlantique sans encombre. Et puis, je voulais un beau timbre ; le beau timbre étant la cerise sur l’enveloppe, une petite attention supplémentaire, comme une politesse esthétique. Cela dit, j’ai toujours pensé que tant qu’à faire les choses autant les faire bien et soigner les détails. J’étais donc décidée et pleine de courage.

Lorsque j’arrivai, je poussai presque un soupir de soulagement. Seulement trois personnes devant moi et deux guichets ouverts ! À l’un d’eux je reconnu le jeune-homme un peu enrobé qui m’avait déjà vendu un carnet de timbres quelques mois plus tôt. À l’autre, choucroute blond cendré et œil de biche une postière ancienne génération officiait. Qui allait me servir ? Œil-de-biche ou le petit-jeune? Lequel des deux aurait le plus de patience ; patience de me présenter tous les beaux timbres et surtout d’attendre que je choisisse. Car, lorsque vient mon tour, j’oublie la pluie, l’inévitable PV sur mon pare-brise et les microbes ambiants ; je m’accoude au comptoir, sors mon enveloppe comme s’il s’agissait d’une missive royale et ne suis plus que concentration extrême alors que j’examine les timbres que l’on me présente. Ceux-ci doivent répondre à plusieurs critères : couleurs, thème et format afin d’être en totale adéquation avec l’enveloppe, son contenu et le message.

La première personne de la queue fut servie par ma postière. Plus que deux personnes devant moi. Le petit-jeune avait disparu, parti chercher un colis dans l’arrière-poste, cet antre mystérieux dans lequel tant de préposés disparaissent pour un temps qui vous semble toujours durer un siècle. Je me lançai alors dans de savants calculs, évaluant le temps qu’il lui faudrait pour revenir puis servir un autre client. Il ne resterait ainsi plus qu’une personne avant moi. Cinq bonnes minutes plus tard, il revint se déplaçant mollement, mais avec bonhomie, et s’activa même tout à coup, servi une puis deux personnes. Ça y est. Ça allait être mon tour ! Soupir de satisfaction. J’extirpai enveloppe et porte-monnaie de mon sac à main, le cœur battant. Qui allait me servir ? Je voulais que l’on comprenne l’importance que j’accorde au détail, que l’on manipule ma carte avec précaution au lieu de la balancer comme un vieux papier dans la corbeille des lettres en partance et surtout, surtout, je voulais un très beau timbre.

Lorsque le client d’Oeil-de-biche quitta son comptoir, je franchi la ligne jaune derrière laquelle on nous oblige à attendre et m’élançai comme on entre en scène. En quelques enjambées, je me retrouvai, sourire aux lèvres, devant la préposée. Un sourire pour amadouer, comme on sourit à certains chiens certes mignons (les loulous de Poméranie ou les bichons par exemple) mais que l’on soupçonne malgré tout d’être quelque peu irascible et d’avoir la canine bien affutée. Un sourire et un bonjour que je lançai avec chaleur ; deux précautions valant mieux qu’une et puis, elle me semblait finalement bien sympathique, Oeil-de-biche. La soixantaine, tout en bijoux et en volumineux cheveux blond-roux et une voix à l’avenant. Une voix comme dans ces films d’avant guerre, à l’opposé de celles formatées des jeunettes d’aujourd’hui, parlant trop vite et haut-perché avec un maniérisme absolument insupportable. Œil-de-biche était une nature ; une de ces postière d’avant la privatisation, syndiquée à coup sûr, n’ayant pas la langue dans sa poche et prenant le temps de parler aux clients car le rendement à tout crin, elle devait s’assoir dessus. Ça se voyait au premier coup d’œil. D’ailleurs, alors que je posai mon enveloppe dorée devant elle, elle interpella le client suivant qui, un colis sous le bras, se dirigeait vers l’autre comptoir : « eh, ben, ça fait longtemps qu’on ne vous a pas vu ! Vous n’avez plus rien à envoyer ? Faut quand même venir nous voir, hein ! ».

L’enveloppe dorée contenait une carte pour Terri ; Terri ou la perfection et la simplicité chic incarnées. Nous partageons toutes deux l’amour des beaux papiers, des cartes de vœux, d’anniversaire ou tout simplement des cartes reproduisant les œuvres d’art qui nous plaisent et que nous échangeons en apportant un soin extrême au petit objet postal qui voyagera au dessus de l’Atlantique et se doit d’être le reflet de l’affection que nous nous portons.

J’avais soigneusement inscrit au feutre noir l’adresse de mon amie, veillant à ce que le pavé de texte se trouve harmonieusement placé sur l’enveloppe carrée puis avais disposé tout autour – veillant à nouveau à réaliser une composition équilibrée – des petits cristaux de neige en papier gaufré ; des cristaux dorés eux-aussi mais d’un doré légèrement plus clair et plus mat que celui de l’enveloppe. L’effet n’était pas si mal, sobre et poétique. C’est ce que je voulais : être en accord avec le contenu ; c’est-à-dire la carte où il était justement question d’attraper les étoiles et les cristaux de neige …

« Bonjour ! J’ai une lettre à affranchir pour le Canada, en tarif express … enfin, je voudrais que ça arrive vite, donc pas en tarif lent …
— Ah, pour le Canada ! … Bon, ben de toute façons y’a plus qu’un seul tarif hors Europe … Le Canada, c’est la zone monde et pour le délai, comptez bien dix jours ; mais bon, dix jours environ parce que nous on sait quand ça part mais après ça dépend de la poste là-bas hein ! Sinon, vous pouvez aussi l’envoyer en Chronopost ou en lettre suivie si vous voulez. »

Là, je visualisai tout à coup ma belle enveloppe défigurée par une abominable étiquette lettre suivie.

« Non, non, en lettre normale, ça ira. Même si pour le Canada c’est toujours long, parfois ça met presque un mois pour arriver, vous vous rendez compte ! …
— Eh ben ! À croire qu’ils font la distribution en traîneau à chien là-bas !
— Je vais vous embêter mais j’aimerais bien avoir un beau timbre, je ne sais pas ce que vous avez en ce moment ?
— Attendez, je regarde … bon, ici j’ai pas grand-chose mais… vous avez deux minutes ? J’vais aller dans la réserve en chercher d’autres ! »
Bien sûr que j’avais deux minutes, même dix ou vingt.

Œil-de-Biche pris son temps (je les soupçonne d’avoir dans leur réserve une machine à café) mais revint avec un classeur volumineux qu’elle laissa tomber sur le comptoir. Elle le tourna vers moi et m’invita d’un geste à faire mon choix. Un peu comme s’il s’agissait d’un catalogue de tissus ou de papier-peint. Œil-de-biche avait compris et faisait équipe avec moi.

« Bon, on n’en a pas trop des beaux en ce moment mais vous allez peut-être quand même trouver vot’ bonheur! ».
Je tournais toutes les pages de l’imposant classeur, revenais à certaines planches, hésitais. « Vous avez raison, y’a rien de terrible … ».

J’avais le choix entre des timbres représentant Mickey à la façon de Mondrian (quelle drôle d’idée), les ponts de France, un général inconnu ou les Casques bleus. Rien ne me plaisait et Oeil-de-biche acquiesçait à mes remarques convenant même que tout cela n’était pas très festif. Un seul timbre me sembla acceptable. Je chaussai mes lunettes pour mieux l’examiner. Une femme tout de noir vêtue posait dans ce qui semblait être un musée et une rose se détachait sur le fond clair juste à côté d’un nom : Rose Valland.

« Celui-là est finalement pas mal, je ne sais pas qui est Rose Valland mais il est assez beau. Je prends celui-là et je suis vraiment désolée de vous avoir embêtée !
— Mais vous ne m’embêtez pas du tout, une belle enveloppe comme ça il lui faut un beau timbre !! Et puis, j’vais vous dire, ça m’fait plaisir car, vous savez quoi ? Des beaux timbres, on n’en vend presque plus ! Plus personne les achète.
— Quel dommage ! Cela dit, plus personne n’écrit et on ne reçoit plus que des factures et sur les factures, malheureusement, ils ne mettent pas de beaux timbres !! ».
Œil-de-biche parti d’un grand éclat de rire et me lança : « Ah ! C’est bien vrai ! ».

Elle me laissa coller moi-même mon timbre, me regarda faire sans afficher la moindre impatience et quand j’eus payé, pris délicatement mon enveloppe entre deux doigts, la contempla puis, d’un ton assuré de connaisseur, me dit : « ah ben, c’est beau, très bon choix ! ».

Je l’aurais presque embrassée.

Finalement j’avais eu tort de penser que ce passage à la poste serait une épreuve. Ce fût le meilleur moment de ma journée.

Il est comme ça des vrais gens qui vous réconcilient avec l’humanité …

 

***

Bien évidemment j’ai souhaité savoir qui était Rose Valland. En quelques clics j’appris qu’elle fût conservatrice au musée du Jeu de Paume et une grande résistante française. Elle participa, pendant la seconde guerre mondiale, au sauvetage et à la préservation de plusieurs dizaines de milliers d’œuvres spoliées par les nazis.

Les choix ne sont jamais le fruit du hasard. Ce petit timbre élégant disait beaucoup : l’art, la résistance, le courage et la détermination. Cela était parfait pour une carte de vœux.

 

Vosges du Nord, des châteaux et la forêt

Peut-on se passer de la forêt ? Je ne crois pas. À un moment ou à un autre, on y revient toujours. La forêt est en nous, refuge ancestral, territoire des fées, berceau des mythologies, à jamais mystérieuse et secrète. La forêt est un monde en soi, un animal végétal. La forêt nous accompagne, nous protège, nous console. La retrouver c’est se retrouver. Et là, dans cette petite portion d’un territoire délimité par la frontière allemande, le département de la Moselle et la plaine d’Alsace, je m’y retrouve. C’est un retour aux sources, mon « recours aux forêts », à ma forêt.

Et si je dis ma forêt, c’est que j’y suis un peu chez moi tout comme les biches, les écureuils roux et les mésanges qui la peuplent. Ils y sont nés, y sont chez eux. Moi, je pourrais presque y être née. Je n’avais en effet qu’un peu plus de huit mois quand mes parents m’y promenèrent durant tout ce qui fût mon premier été, tirant (j’imagine non sans mal) ma poussette sur les chemins forestiers ; ma mère en robe claire et mon père en pantalon de toile et chemise bleue – tous les deux très jeunes, très beaux et d’une élégance qui pourrait aujourd’hui (à l’heure des vêtements techniques qui rivalisent de laideur) sembler saugrenue et pourtant la seule qui vaille face aux beautés de la nature.

Je découvrais alors le monde. Les verts et les bleus des feuillages, les vibrations de l’air, la fraicheur des sous-bois tapissés de mousse, les parfums d’humus et d’épicéa, la voûte rassurante des arbres, le vrombissement musical des insectes et le grès rose des rochers et des châteaux, tout cela dut s’imprimer en moi. Tout cela s’est imprimé en moi. De manière indélébile.

Et puis, chaque année nous y retournions dans cette forêt, comme dans une maison de famille. Et c’est là que je fabriquai sans m’en rendre compte (on ne s’en rend jamais compte au moment où l’on vit les choses) mes plus beaux souvenirs. Nous étions parfaitement heureux et la forêt y était pour beaucoup.

***

3 novembre, week-end de la Toussaint.

La salle du petit-déjeuner est encore calme. Il faut dire que j’avais prévenu Bruxelles dès le jour de notre arrivée : on ne va pas passer la matinée à dormir, réveil à 7h30, petit-déjeuner à 8h15 et départ en balade à 9 h. Il avait ouvert des yeux ronds et répondu que mon organisation était militaire et qu’il fallait prendre le temps de se laisser vivre et ne pas se mettre la pression, nous étions en long week-end après tout et il fallait en profiter. Eh bien oui, il faut prendre le temps de vivre lui avais-je asséné et ce n’est pas en restant couché que l’on profitera de la nature, de la forêt, des couleurs et des parfums d’automne. Tout était là, à nous attendre, la forêt, les châteaux de mon enfance et j’étais impatiente. En novembre, la nuit tombe vite et cela aussi nous devions en tenir compte. Il m’a écoutée, marmonné je ne sais quoi et m’a suivie.

Pour l’heure nous sommes attablés devant un petit-déjeuner pantagruélique. Bruxelles déguste œuf coque, saucisse grillée et fromage. Je sirote quant à moi ma troisième tasse de thé accompagnée de deux belles tranches de kougelhof et de confiture de mûres. Mon organisation est peut-être militaire mais prévoit toujours de pouvoir prendre le temps et de savourer l’instant présent. Par la fenêtre j’aperçois l’ancien bâtiment à colombage de l’hôtel, là où se trouve notre chambre dont je peux voir le balcon de bois. Cette chambre, nous l’avions occupée souvent par le passé – que ce soit mes parents, mon frère et ses fiancées ou moi-même – et je me dis que l’occuper aujourd’hui c’est être encore un peu hier. J’ai toujours la nostalgie de cette époque et je sais que la vie ne sera plus jamais aussi joyeuse, insouciante et pleine de promesses qu’alors. Mais j’ai cette capacité d’abolir la frontière temporelle. Je me déplace en pensée de mes dix, quinze ou vingt ans jusqu’à aujourd’hui. Ce qui fût hier perdure encore maintenant ; la force des souvenirs sans doute. Et ce, en dépit des transformations inévitables car l’hôtel a été agrandi, rénové, et la nouvelle aile flanquée d’une piscine et d’un spa. Mais de tout cela je m’en fiche, moi je sais que j’ai encore dix ans. Après le petit-déjeuner j’emprunterai le même couloir qui mène à la chambre 6 en riant intérieurement car je sais que sur le palier du premier étage s’était un jour trouvé abandonnée une revue qui titrait Demis Roussos : comment j’ai perdu 50 kilos en mangeant six poulets par jour et que je ne peux pas gravir l’escalier sans y penser. Je n’en ai rien dit à Bruxelles ; cela aurait été trop long à expliquer et j’aurais été déçue qu’il ne s’esclaffe pas comme Antoine et moi le faisons encore aujourd’hui. Certaines plaisanteries ne doivent pas sortir du clan familial.

Je déplie ma carte au 25 millième et me plonge dans l’étude des sentiers que nous emprunterons aujourd’hui. Étudier une carte et concocter le meilleur itinéraire possible en fonction du dénivelé, de l’orientation et de la durée a toujours été l’un de mes plaisirs. Mais j’ai de qui tenir ; mon père, sur les mêmes chemins (sans presque de balisage à l’époque), ouvrait la marche, carte d’état-major et boussole en main. Depuis quelques années, avec son aide – il faut nous voir penchés sur nos cartes IGN tels deux maniaques de la courbe de niveau -, je réalise même des fiches pour chacune de mes randonnées : extrait de carte sur laquelle figure l’itinéraire choisi, la liste des chemins et des balisages correspondants. Bruxelles ne comprend pas le plaisir que j’éprouve ainsi à tout préparer dans les moindres détails : repérer les vallées et les routes qui les relient, calculer les distances – et donc le temps qu’il nous faudra pour atteindre en voiture le point de départ de nos balades. Méticulosité extrême mais teintée d’autodérision car je garde toujours en mémoire les propos de ma cousine Lucile lançant un jour à son père (atteint du même syndrome et qui potassait depuis des mois ses cartes du Kamchatka) : « ben, ce n’est plus la peine de partir, tu connais déjà tout ! ». Oui c’est vrai … et non en fait. L’étude des cartes, c’est comme préparer Noël, un plaisir avant l’heure. Et puis, confronter la réalité du terrain, du paysage et de la végétation à nos projections cartographiques est assez enthousiasmant car le décalage est assuré.

Bruxelles m’arrache à ma contemplation cartographique et me demande où je compte l’emmener ce matin puis si le kougelhof vaut le coup qu’il le goûte, lui qui n’aime pas trop le sucré. Je lève un œil et lui répond que, et pour le kougelhof, et pour la balade, il ne sera pas déçu. Il se lève, se dirige vers le buffet et se sert une tranche raisonnable – il est toujours raisonnable –puis revient avec son assiette, un exemplaire des Dernières nouvelles d’Alsace sous le bras et un sourire aux lèvres – il est toujours de bonne humeur.

Pour notre séjour relativement court (4 jours) j’avais prévu de visiter cinq châteaux médiévaux, enfin plutôt leurs ruines plus ou moins bien conservées : Wasenbourg, Falkenstein, Hohenbourg, Schoeneck et Grand Arnsbourg. Cinq châteaux que l’on atteint après une marche de une à trois heures dans la forêt.

Et c’est d’ailleurs ce qui me plaisait petite et me ravit toujours : marcher, grimper (la pente est parfois rude) sur les chemins de sable rose, parmi les chênes, les hêtres, les sapins et les rochers de grès, découvrir parfois une source, apercevoir une biche, entendre le martellement d’un pic-vert et s’immobiliser pour l’écouter, marcher encore, en silence, et au détour d’un lacet, apercevoir un pan de muraille, le vestige d’une tour, avancer alors plus vite, impatient et curieux.

Le jour de notre arrivée, j’avais voulu me rendre à la Wasenbourg. D’abord parce que le chemin qui y mène démarre non loin de l’hôtel et que l’accès en est aisé mais surtout parce qu’il s’agissait de retrouver l’un de mes châteaux préférés, un lieu de mon enfance qui nous voyait revenir presque chaque année. Un pèlerinage donc.

Et puis les vestiges de la Wasenbourg concentrent tout ce qui fait le charme et le mystère de ces anciens châteaux-forts : des fenêtres à coussièges (dotées de bancs) sur lesquels nous pouvons nous poser et remonter le temps, une large baie à neuf lancettes – dont il semblerait qu’elle porte la marque d’un tailleur de pierre ayant également œuvré à la construction de la cathédrale de Strasbourg -, une énigmatique tête sculptée, des portes en arc brisé et, au dehors, si l’on botanise un peu à la belle saison, le souvenir de son jardin d’agrément (certaines plantes ayant traversé les siècles jusqu’à nous).

Chose surprenante venant de quelqu’un d’aussi casanier et peu enclin aux découvertes que lui, Bruxelles s’est pris d’une passion pour ces châteaux-forts et j’ai été très étonnée de le voir arpenter les vestiges comme il le fait dans les musées où il étudie comment ont été conçus les systèmes d’accrochage ou de sécurité ou lorsqu’il tombe en pâmoison devant une soudure parfaite. Là, il tente de comprendre comment ont pu être bâties de telles forteresses, imagine la vie des seigneurs, ce qu’ils mangeaient et s’étonne avec un intérêt propre aux enfants et à la gente masculine, de l’évacuation directe des latrines à l’extérieur de certains châteaux …

Souvent nous rentrions à la nuit tombée. Nous avions passé trop de temps à explorer une ruine et à contempler le paysage qu’elle surplombe, admirant la forêt à perte de vue et les nuances de feu du soleil couchant, oubliant que plus d’une heure était nécessaire pour redescendre dans la vallée et que d’ici peu la nuit serait là. Je pressais alors Bruxelles, soudain un peu inquiète, et lui lançais qu’il était quand même idiot d’avoir oublié son sac à dos et donc sa lampe frontale, son couteau et même le thermos de thé, lui reprochant – injustement, je l’avoue – de ne penser à rien, que si nous nous faisions trucider ce serait de sa faute, que nous n’avions même pas de réseau et que je le détestais ! Mon imagination est plutôt débordante quand il s’agit d’imaginer le pire alors que nous n’étions, somme toute, que dans une paisible forêt des Vosges du Nord.

Oui, mais quand la nuit tombe, la forêt se referme, s’enveloppe d’obscurité comme d’un manteau de velours. Les forestiers et les promeneurs sont rentrés ; ne restent que les bêtes et le bruissement des arbres qui conversent. Bruxelles marche devant. Nous avançons vite car nos pupilles se sont étonnement adaptées à la pénombre. Nous ne trébuchons pas, distinguons parfaitement les rochers et les branches en travers du chemin. Nous sommes silencieux, chacun devant penser que s’égarer serait facile et qu’il faut donc se hâter. Parfois, je m’arrête, laisse Bruxelles avancer puis me retourne pour savoir ce que cela fait d’être perdue dans la forêt la nuit. Je reste immobile quelques secondes, pour me faire peur, de cette peur venue de l’enfance, celle des contes et des loups noirs comme la nuit, aux dents acérées et aux prunelles froides comme des étoiles. Je les imagine filant entre les arbres, silencieuses bêtes des bois, éclairs de fourrure soyeuse et de pattes de velours ou tapis sous les roches observant nos petites silhouettes vulnérables. Les hommes du Moyen Age, pour qui la terre était plate et le ciel une énigme, devaient eux-aussi éprouver cette peur de la forêt, une peur ancestrale inscrite au plus profonds de notre être, en chacun d’entre nous.

La forêt est inquiétante oui, mais à la fois tellement rassurante. Elle nous entoure, nous enveloppe, nous apaise. Elle nous tient en elle loin du monde, nous en protège. La forêt est une maison.

***

Je replie ma carte et m’accorde encore quelques gorgées de thé. Le ciel est clair, d’une pureté glacée et le soleil qui se lève rose-orangé. La journée sera belle, la journée sera parfaite. Il ne nous reste plus qu’à sauter dans nos chaussures de marche, dans moins d’une demi-heure nous serons dans la forêt …

 


 

Château de la Wasenbourg

Depuis la salle principale

Le balisage réalisé par le Club Vosgien

Pierre à cupule

Chemin vers le Falkenstein

Depuis le Falkenstein

Château du Falkenstein

Château du Shoeneck

Sur les parois de grès des barres rocheuses (sur lesquelles ont été érigés les châteaux) l’érosion crée ces formes caractéristiques.

Vers le Hohenbourg (on aperçoit, au centre, le château voisin du Fleckenstein)

Château du Hohenbourg

Hohenbourg, porte Renaissance

 


 

Les château forts des Vosges du Nord

« Nous avons affaire à une extraordinaire ligne de 25 anciens châteaux forts construits (entre le 12ème et le 13ème siècle) sur un axe Sud-ouest Nord-est entre Lichtenberg et Wissembourg sur 30 km ; une sorte de « ligne Maginot » du Haut Moyen Age pour reprendre l’expression d’E. Mandel (1). Ces châteaux longeant la frontière palatine furent en grande partie détruits par le baron de Monclar en 1689 lors de la dévastation du Palatinat ordonné par Louis XIV.

Ces châteaux ont la particularité d’avoir été construits sur des pitons ou des barres rocheuses situés sur les sommets des Vosges du Nord (occupant ainsi une position défensive stratégique) – certaines pièces étant même parfois aménagées dans des cavités naturelles (on parle alors de châteaux semi-troglodytes). »

CM.

(1) Les ruines des châteaux forts des Vosges du Nord, leur origine et histoire, 1966, Niederbronn les Bains

Pour situer

https://www.geoportail.gouv.fr

Pour en savoir plus, deux sites très bien faits :
Châteaux forts d’Alsace (site de l’association des châteaux forts d’Alsace)
Vosges du Nord (site de deux frères passionnés par le patrimoine de leur région. Le site propose aussi de belles idées de randonnées). Voir notamment l’article, très bien documenté, consacré au château de la Wasembourg.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

Le temps de Bellini

J’aime les hasards qui n’en sont pas, les enchainements de circonstances, les ricochets que propose la vie pour finalement nous mener à ce que nous attendions sans même parfois en avoir conscience.

En février dernier, je partais à Venise car Venise me manquait mais aussi parce que je voulais y découvrir une certaine peinture de Giovanni Bellini. C’était là un des buts de mon voyage.

Ce qui me mena à Bellini ? La musique.

Quelques mois plus tôt, en décembre et alors que je me rendais au travail, je pianotais comme à mon habitude sur l’autoradio passant de radio Classique à France Musique, cherchant une musique en accord avec le froid vif et le ciel gris-bleu, avec ce temps d’avant Noël dont la magie, même là, enfermée dans ma Lancia, était bien palpable. Je voulais Bach ou Vivaldi, je voulais une musique comme venue du ciel, une musique qui élève l’âme et transcende le temps, nous projette dans un espace mental où la médiocrité n’a plus de prise, loin de la trivialité de nos petites existences et pourtant si pleinement dans la vie. Ce fût Bach. L’oratorio de Noël, comme un cadeau du hasard. Magnifique.

Je me dis alors qu’il me faudrait le réécouter, à Noël justement mais que … zut, nous ne l’avions pas dans notre discothèque.

Je profitai donc de ma pause-déjeuner pour filer à la Fnac où j’affrontai une foule quasi hystérique ; les chants de Noël diffusés à plein volume et la chaleur de serre régnant dans le magasin excitaient les clients et les poussaient à une consommation débridée. Vite, remplissons notre panier avant que les autres ne s’emparent de ces piles de DVD ou que l’on ne succombe aux 26 degrés ambiants engoncés dans notre doudoune polaire, voilà ce qu’ils devaient se dire, tout en jouant des coudes, l’air à la fois hébété et hargneux. La magie de Noël était loin.

J’atteignis non sans mal le rayon classique dont je me dis que, compte tenu de sa taille de plus en plus réduite, il n’allait pas tarder à disparaitre pour de bon. L’époque de la Boite aux disques de mon enfance où l’on pouvait écouter un 33 tours avant de l’acheter, discuter avec le disquaire et se faire conseiller sur les meilleures interprétations d’une œuvre était malheureusement révolue. La Boite aux disques tenait d’ailleurs plus du salon pour amateurs de musique que du magasin et lorsque j’y accompagnais mes parents, les attendre dans cette atmosphère feutrée entourée de disques et d’instruments de musique n’était nullement une punition ; bien au contraire.

Casier des B, Bach. Je cherchai mon oratorio. Rien. Je jurai intérieurement, pestai contre la Fnac qui oblige à tout acheter sur internet quand mes yeux se posèrent sur un panier « sélection prix spéciaux ». Je décidai de tenter ma chance car après tout nous n’étions pas dans un temple dédié à la musique et il était fort possible de trouver des pépites jetées de manière irréfléchie avec le tout-venant commercial (Alagna chante Noël par exemple ; même si au demeurant je trouve Alagna assez sympathique). Je passai en revue quantité de CD et, n’en croyant pas mes yeux, tombai sur mon oratorio. De plus, il s’agissait d’une version dirigée par René Jacobs. C’était inespéré. Une fois encore le hasard faisait bien les choses.

Plus tard, à Doudeauville, dans le calme de la campagne, je l’écoutai, religieusement. J’écoutai vraiment, comme je l’ai toujours fait quand j’écoute, c’est-à-dire sans rien pour me distraire, comme au concert. Je fixai simplement la pochette ne pouvant détacher mes yeux des visages qui y étaient reproduits : la Vierge et l’enfant Jésus. Il s’agissait d’un détail mais de quelle peinture? de quel artiste ? La pochette ne le précisait pas … juste un titre « La présentation de Jésus au Temple » et un lieu : Fondation Querini Stampalia, Venise. Tiens, Venise …

Je voulais savoir. Qui avait peint ces visages ? Ces visages d’une pureté, d’une douceur et d’une beauté absolues. Internet se révéla bien utile et je n’aurais de toute façon eu de cesse que d’obtenir une réponse.

Bellini. Il s’agissait de Giovanni Bellini.

La peinture qui, par la magie de deux clics de souris, était apparue toute entière sur l’écran de mon ordinateur me fascina d’emblée. Comment, mais comment, avais-je pu passer à côté de ce chef-d’œuvre ?

Je me fis alors la promesse d’aller voir cette peinture en vrai, un jour, tout en me disant que, oui, des fils invisibles sont décidément tendus entre passé et présent entre ici et là-bas entre musique et peinture et que le hasard toujours nous guide …

Nous étions en décembre et ce jour arriva finalement très vite puisqu’en janvier je décidai de retrouver Venise dès le mois suivant, au plus fort de l’hiver. Bellini n’était pas étranger à ma décision ; j’avais gardé en tête la promesse que je m’étais faite à Noël, persuadée de toutes façons que voyager c’est avant tout se fixer un but, organiser un rendez-vous secret (entre nous et un lieu, une œuvre, un paysage), satisfaire une curiosité nourrie de lectures, d’histoires familiales, de souvenirs ou simplement de rêve – un simple nom de ville pouvant suffire tant il est parfois évocateur (Karlovy-Vary, Saint-Pétersbourg, Mantoue …). Là, c’était décidé, j’avais rendez-vous avec Venise et à Venise avec Giovanni Bellini …

***

Dès le lendemain de mon arrivée, je pris le chemin de la piazza Santa Maria Formosa où se trouve le palais Querini. Je connaissais déjà ce palais – qui reste somme toute un endroit assez confidentiel – pour y avoir visité des expositions pendant la biennale d’art. Étonnamment, je ne m’étais pas alors arrêtée dans les salles consacrées à l’art ancien trop pressée sans doute de courir mon marathon d’art contemporain. C’était idiot. Mais bon, la découverte d’une œuvre étant toujours une question de moment, de disponibilité et de cheminement intérieur, la rencontre aurait peut-être été prématurée et je serais alors passée à côté de cette peinture sans l’apprécier vraiment …

Là, j’étais bien décidée à la voir, à la contempler et à en enregistrer chaque détail, dussé-je droguer le gardien et les autres visiteurs afin de ne pas être dérangée et de pouvoir prendre mon temps.

Cela ne fût pas nécessaire. Le palais était presque désert.

Je ne croisai que deux gardiens, l’air las et absent, qui m’indiquèrent où se trouvait le Bellini. Je traversai plusieurs pièces sans même m’arrêter aux peintures qui en couvraient les murs, sans un regard aux vases anciens, aux meubles précieux et aux lustres de cristal. J’avais rendez-vous.

Ma peinture était isolée – chef d’œuvre oblige – dans une salle minuscule comme une réduction des autres pièces à la différence qu’elle ne contenait aucun meuble, aucune décoration mais seulement « La présentation de Jésus au Temple » posée en son centre sur un chevalet.

Je fus tout d’abord déçue. Pourquoi diable avoir installé cette œuvre sur un chevalet ? S’agissait-il d’une contrainte d’accrochage, d’une mise en scène ? Si tel était le cas, je trouvai cela un peu ridicule … et pourquoi pas aussi la palette et les pinceaux ? Et puis, impossible de s’en approcher ; un cordon de velours rouge empêchant l’accès à la petite salle. C’est donc depuis l’encadrement de la porte qu’il m’allait falloir la contempler.

Je ravalai ma mauvaise humeur car après tout, ce n’était pas si grave. La peinture était là, j’étais seule avec elle et j’avais tout mon temps.

Je sais par expérience que certaines œuvres ne se laissent pas épuiser et que, bien au contraire, elles nous happent, nous emportent, nous fascinent voire nous hypnotisent ; cela tenant aux multiples lectures que l’on peut en faire, au traitement même du sujet, à la composition mais surtout à leur intemporalité et leur contemporanéité – un portait de Memling est fascinant car il est, au-delà des codes de son époque, d’une humanité sidérante.

Certaines peintures racontent une histoire.

Et cette présentation au temple nous raconte effectivement un épisode de la vie de Jésus. Mais là n’est pas pour moi le véritable sujet, la véritable histoire. Ce que cette peinture nous raconte va au-delà de l’histoire religieuse : elle est un instantané, un arrêt sur image qui rend visible l’ineffable. Des personnages unis par la même détermination farouche et douce, celle-là même qui rassemble afin d’accueillir et de protéger une vie nouvelle, pas n’importe laquelle certes – il s’agit de Jésus- mais pouvant être n’importe laquelle. C’est de famille, de groupe dont il s’agit, d’une force commune nourrie par chacun des personnages.

Et puis, vous faites, que vous le vouliez ou non, partie du tableau. On vous regarde. Joseph, d’abord, tout au centre, qui observe la scène et vous y englobe du regard puis ce personnage à droite qui vous fixe. On dit d’ailleurs de cet homme au manteau rouge qu’il s’agit d’un autoportrait de Bellini. Le peintre vous regarde donc ou plutôt jette un œil dans votre direction – regard rapide et légèrement courroucé – comme pour vous surveiller. Vous êtes spectateur, oui, mais on vous signifie que vous devez néanmoins rester à distance. Ce qui se joue là est l’affaire du groupe – chacun regardant dans une direction différente, au-delà du cadre, dans un hors-champ auquel nous n’avons pas accès et qui restera à jamais mystérieux, sans échanger le moindre regard et pourtant unis et soudés autour de Marie et de Syméon.

Et cette composition ! Un fragment de cadre dans le cadre (la balustrade de marbre) sur lequel Marie est appuyée devenant ainsi le personnage visuellement le plus important (bien que légèrement décentré), la barbe blanche du vieillard qui répond à la forme oblongue de Jésus emmailloté, ce fond noir dramatiquement neutre qui ne laisse pas l’œil se disperser et se perdre dans les détails d’un paysage … Notre attention est toute portée aux personnages qui font bloc, chacun fixant au-delà des limites du cadre le monde alentour, la vie d’alors, les autres – absents du tableau mais que l’on devine.

Peu d’œuvres sont à ce point à la fois limpides et impénétrables.

Je restai près d’une demi-heure dans l’encadrement de la porte à contempler ce tableau, à tenter de le comprendre ; mon regard passant d’un personnage à l’autre, s’arrêtant sur le détail d’une main ou d’un visage. Je m’éloignai aussi parfois quelques minutes mais pour mieux y revenir et tenter de saisir pourquoi cette peinture me fascinait tant.

Mes questions restèrent toutefois sans réponse. La peinture ne se livrerait pas et resterait finalement close sur elle-même, sur son mystère. Et après-tout c’était bien ainsi. Il faut parfois accepter de ne pas comprendre et puis, j’avais pu accéder pour un temps au temps de Bellini et ce n’était déjà pas si mal …

En fin d’après-midi je quittai le palais Querini – non sans en avoir fait le tour au pas de course, glissant sur le sol en terrazzo, passant d’une pièce à l’autre, un peu comme on le fait avant de quitter une maison de vacances et d’en verrouiller la porte jusqu’à l’été prochain. Je croisai à nouveau les deux gardiens – maintenant presque assoupis – et les saluai.

Dehors, une pluie glacée s’était mise à tomber. J’hésitai un moment. La journée n’était pas finie et j’avais encore devant moi quelques heures avant le diner, je pouvais très bien me balader, pousser jusqu’à l’arsenal et prendre un café au Leon Bianco ou passer à la nouvelle librairie recommandée par Lorenzo mais je grelottais et le jour commençait à décliner. Je décidai donc de rentrer. Mon esprit de toute façon restait prisonnier de la peinture et cela ne me déplaisait pas. Il me fallait seulement un sas de décompression, une bulle de calme. Je pris le chemin de la Calcina et à peine arrivée commandai un thé brûlant. Le salon de l’hôtel m’offrait le refuge désiré. Je me calai confortablement dans le velours sombre d’un fauteuil et sorti de mon sac la reproduction que j’avais achetée à la boutique du musée. Je la posai contre la théière de manière à pouvoir la regarder tout en sirotant mon Earl Grey.

Et c’est là, dans ce salon à l’ambiance ouatée, les mains refermées sur ma tasse, m’abandonnant comme un chat à la chaleur et au moelleux des coussins que je réalisai que, bien plus que la découverte d’un tableau, c’est d’une rencontre dont il s’agissait. Une rencontre par-delà les siècles avec les hommes et les femmes du tableau, figés comme sur un instantané photographique et dont la présence, l’humanité, n’avaient d’égales que leur indifférence au spectateur. Plus tard je devais lire que les deux femmes sur la gauche du tableau étaient en fait les portraits d’Anna et de Nicolosia Bellini (mère et sœur de Giovanni), que le Saint Joseph n’était autre que Jacopo Bellini (le père de Giovanni) et que l’homme à droite de Syméon, le peintre Andrea Mantegna (époux de Nicolosia). Un tableau de famille en quelque sorte.

Et puis, il y avait l’homme au manteau rouge, Giovanni Bellini lui-même, à la présence singulière voire légèrement intimidante ; nous scrutant, moi et tous les autres, ceux des siècles passés, ceux qui, à l’heure où j’écris ces lignes, contemplent le tableau, et ceux aussi qui, traversant le palais sans un regard à la peinture, ne se savent pas pourtant observés…

Je souris intérieurement et me dis que oui, Bellini était au rendez-vous et que d’une certaine manière je l’avais même bel et bien rencontré … Mais ça je n’allai le dire à personne. Qui aurait compris ?. C’était un secret. Et puis … « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » …

Je me resservis une tasse de thé et rangeai soigneusement ma carte postale.

***

 


 

Giovanni Bellini
(Venise ca. 1438/1440 – 1516)
La présentation de Jésus au Temple
Huile sur bois, ca. 1469

Fondation Querini Stampalia
Campo Santa Maria Formosa, 5252
30122 Venezia VE, Italie

 


 

Petites crèmes au citron

Il y a quelques semaines, alors que je composais le menu d’un déjeuner d’inspiration italienne devant réunir mes parents et des amis, je buttais sur le choix du dessert. Je souhaitais quelque chose de léger car j’avais prévu après le potage de tomates jaunes (une délicieuse invention de Diane) et le risotto à l’estragon et aux pignons grillés, des filets de rougets accompagnés d’une caponata, le tout suivi par du Gorgonzola proposé dans sa version classique et dans sa version cremoso ; c’est-à-dire plus affinée et si crémeuse qu’il se sert à la cuillère comme le Mont d’Or. Le dessert se devait donc de clore le repas sans plus alourdir les estomacs. J’écartais ainsi Cassata, cannoli, tiramisu, torta … Il me fallait plutôt un dessert acidulé et léger mais toujours d’inspiration italienne.

Je passais des heures plongée dans nos livres de recettes et sur internet à la recherche du dessert adéquat. Un vrai casse-tête. D’autant que parmi mes amis je compte des intolérants au gluten et un sportif on ne peut plus sympathique mais très difficile en matière de nourriture. Finalement ce fût Diane qui, après avoir consulté le Larousse Gastronomique (une bible), me proposa de faire une simple crème au citron. « Qui n’aime pas la crème au citron ? » me dit-elle. « Et puis, tu la serviras en petites quantité, y reviendront ceux qui le souhaitent ! ».

Je testais la recette du Larousse le jour même et fût heureusement surprise du résultat : une crème citronnée à souhait, à la consistance parfaite et d’une belle couleur jaune frais. J’avais mon dessert !

Le jour J je servis cette crème dans de petites coupes à champagne anciennes, les décorai d’une belle fleur de pensée jaune citron et les accompagnai de biscuits italiens à la pistache. Si j’en crois les « hummm » et les « c’est bon ! » et surtout le silence qui se fit au moment de la dégustation (il est des signes qui ne trompent pas …), tout le monde les apprécia ; même mon ami sportif !

Depuis, j’ai à plusieurs reprises refait ce dessert ; comme la semaine dernière à la campagne (les photos ont été prises ce jour-là). Il présente l’avantage d’être rapide à réaliser et ne nécessite que quelques ingrédients que l’on a toujours chez soi. La seule chose un peu difficile est d’attendre que les crèmes soient refroidies pour les déguster !

Voilà la recette :

Crème au citron
Pour 6 personnes
Ingrédients
2 citrons bio
5 œufs
130 g de beurre
170 g de sucre semoule

Râper les citrons (afin d’obtenir l’équivalent d’une grosse cuillère à café de zeste) puis les presser. Battre les œufs à la fourchette.

Dans une casserole, faire fondre le beurre sur feu très doux, ajouter le sucre et le jus des citrons. Porter à ébullition. Verser ce mélange sur les œufs battus tout en fouettant vivement pour obtenir une crème très lisse. La remettre dans la casserole, ajouter le zeste râpé et porter de nouveau à ébullition sur feu très doux et en fouettant. Lorsque la crème commence à épaissir après avoir atteint l’ébullition, baisser puis couper le feu, tout en continuant à remuer la crème (afin d’éviter la formation de grumeaux).

Verser ensuite la crème dans de jolies coupes individuelles, laisser refroidir puis les entreposer au réfrigérateur (cette crème se déguste bien froide).

 

Si vous prévoyez un repas d’inspiration italienne, vous pouvez faire suivre vos petites crèmes au citron de biscuits aux amandes, puis d’un espresso digne de ce nom et enfin … d’un petit verre de Limoncello bien frappé. Vous verrez, rien de tel pour vous transporter en Italie le temps d’un déjeuner !

 

Rentrée

M

on retour à la réalité du travail est toujours un traumatisme.

J’ai beau m’y préparer, retrouvant les vieux réflexes et les habitudes apprises dans l’enfance, rien n’atténue la difficulté du retour en prison.

D’ailleurs, ce matin, alors que je buvais à petites gorgées ma tasse de thé, les yeux dans le vague du ciel désespéramment gris, j’ai senti monter une angoisse sourde, un malaise indéfinissable, une nausée familière. La nausée de la rentrée. Depuis que j’ai six ans, depuis l’école primaire, tous les ans, la même angoisse et aujourd’hui encore. Rentrée au travail, rentrée à l’école : même combat. Et ce n’est pas là un vain mot. Car c’est bien d’un combat à mener contre ma nature profonde dont il s’agit. Se contraindre, s’obliger, s’enfermer.

Alors, comme tous les ans, j’anticipe, ne laissant rien au hasard pour ne plus devoir y penser ensuite.

Hier soir, j’ai ainsi préparé, avec une rigueur toute militaire, vêtements, chaussures, sac et bijoux (ma tenue de combat) et même mon casse-croûte – rêvant de glisser dans mon panier une mignonnette de cognac (que j’adorerais dégainer au plus fort d’une réunion ennuyeuse, sous l’œil évidemment effaré de mes collègues …). J’ai également ressorti du placard le mug bleu que je réserve au bureau, une boite de thé vert et l’indispensable remède au stress du retour : du chocolat noir. Mes affaires d’école étant prêtes, je pouvais alors tenter d’oublier pour un temps le retour imminent au travail.

Anticiper permet de gagner du temps et donc de pouvoir en perdre … Et je me connais, le matin de la rentrée, je dois pouvoir m’accorder quelques minutes de liberté ; faire comme si j’avais le temps, comme si cette journée m’appartenait encore. Alors oui, les yeux dans le vague, une boule au ventre mais me laissant distraire par le spectacle modeste mais oh combien passionnant se déroulant sous mes fenêtres. Pollux, l’un des matous du quartier, – croisement de siamois et d’angora et que j’ai ainsi baptisé en raison de sa ressemblance avec le Pollux du Manège enchanté – traverse tranquillement le parking. Il ondule, pose une patte devant l’autre, museau pointu et fourrure blonde ébouriffée, petit lion, prince-chat, ne se souciant de rien d’autre que d’atteindre le poste d’observation qu’il s’est choisi et d’affirmer par sa seule présence qu’il est ici chez lui.

Encore quelques gorgées de thé, encore quelques minutes de liberté.

***

Lorsque j’étais petite, à chaque rentrée, j’étrennais une nouvelle paire de chaussures. J’ai toujours aimé les chaussures et détesté l’école, alors, pour adoucir mon retour en classe, Diane m’emmenait à la Botte Chantilly afin que j’y choisisse mocassins, bottes ou richelieus.

Je me souviens d’ailleurs parfaitement d’une paire de derbies dont le coloris d’écureuil et le cuir brillant, comme glacé, me consolèrent d’une rentrée en CM2. J’arrivais dans une nouvelle école et m’y sentais étrangère, comme abandonnée en pays inconnu et tout en moi refusait d’être là. Pourtant il me fallut bien endurer cette première journée. De mon institutrice, de ce que l’on m’enseigna ce jour-là, des autres élèves, je n’en ai aucun souvenir. En revanche, j’ai encore en mémoire la récréation précédant l’étude du soir. Pour la première fois de ma jeune vie, je devais rester à l’étude, c’est-à-dire ne pas quitter l’école tout de suite après la classe mais faire mes devoirs avec d’autres camarades d’infortune sous la surveillance d’un maître. Mes parents avaient dû s’y résoudre car nous venions de déménager et ils ne pouvaient tout simplement pas – étant eux-mêmes enseignants dans une autre ville – venir me chercher plus tôt. Je déambulais donc dans la cour où traînait une poignée d’élèves, solitaire, avec au cœur une tristesse vague, n’ayant envie de rien, ni de parler ni de jouer mais seulement le désir de rentrer à la maison au plus vite, d’en finir avec cette première journée. Ma seule consolation fût d’avoir aux pieds mes nouvelles chaussures. Je les trouvais magnifiques. Tout en elles me plaisait : l’originalité de leur couleur, le cuir lustré, les œillets de laiton vieilli. Et puis, elles étaient en accord parfait avec les marrons qui jonchaient le sol, bijoux dans leurs bogues vert acide, et l’odeur âcre d’un feu dans un jardin voisin. Les chaussures d’automne par excellence. Le jour déclinait peu à peu ajoutant à la mélancolie de l’instant mais l’air était doux, immobile et les grands marronniers de la cour rassurants. Je me souviens avoir alors extirpé de la poche de mon tablier le goûter préparé par Diane : une part de gâteau aux pommes et à la cannelle. Mordre dans ce gâteau c’était retrouver le goût réconfortant de la maison et du bonheur. Je le dégustais un œil sur mes chaussures écureuil et cela me sauva. Cette journée n’était rien, une obligation dans ma vie d’enfant – et dont il faudrait ensuite s’accommoder, c’est-à-dire apprendre, se faire des amies et aussi, en guise de rébellion, les quatre cent coups – mais ce n’était nullement ma vraie vie. Il est comme ça des certitudes qui sans même être pensées – je n’avais que dix ans – s’ancrent en nous dès le plus jeune âge. Est-ce les évènements qui nous façonnent ou notre nature profonde qui nous guide ? Les deux vraisemblablement … En tous cas, du plus loin que je me souvienne j’ai toujours éprouvé une sensation de solitude, d’isolement et d’abandon à être ainsi enfermée loin du clan familial et amical. L’école n’était pas pour moi et je ne reprenais vie qu’à l’heure de la sortie. Alors, manger ce gâteau, me fût d’un réconfort absolu.

***

Pollux en un bond souple et silencieux a sauté sur le toit de ma voiture. De là, il pourra guetter l’arrivée de Choupette, la chatte de mes voisins.

8h30. Ma théière est maintenant vide et me rappelle, mieux que ne le ferait une alarme, qu’il est temps de me mettre en route. J’attrape mon sac, les clefs de la voiture et file. Devoir me hâter me donne de l’énergie.

Je salue Pollux qui en quelques bonds atterrit sur une autre voiture, lui crie « à ce soir chat-chat ! » et démarre. J’ai fait le plus dur.

Et puis, j’ai aux pieds mes nouvelles chaussures roses …

 

 

 

Confitures

Je suis plutôt cigale que fourmi. Mettre de côté, penser à l’avenir, épargner, économiser sont des choses que je ne sais pas faire. J’ai d’ailleurs toujours pensé que compter ses sous et les planquer à la Caisse d’Epargne manquait sérieusement d’élégance. Au grippe-sou mesquin, j’ai toujours préféré le bohème flamboyant. Je ne mets rien de côté sauf, à bien y réfléchir, trois choses : des livres qui attendent leur heure de lecture, des jours de congé (au travail mon compte « épargne-temps » – quelle drôle d’appellation quand on y pense – est gonflé au maximum car le ras-le-bol extrême ou l’opportunité d’un voyage extraordinaire n’étant pas à exclure, je mets de côté de la liberté !) et enfin, des confitures …

Depuis quelques années, j’en fais chaque été et éprouve un plaisir d’Harpagon à contempler mes dizaines de pots alignés sur les étagères du cellier ; la comparaison s’arrêtant là car je fais de la confiture avant tout pour les autres. Savoir que l’hiver venu, famille et amis pourront étaler sur la brioche du petit-déjeuner une confiture d’abricot-lavande gorgée de soleil me remplie d’aise.

A l’heure où j’écris ces lignes quarante pots en attente d’étiquetage trônent dans la cuisine : abricot-lavande, fraise-menthe-poivre noir et pêche-verveine. Un peu plus tard en saison, des pots de quetsches-vanille et d’agrumes-gingembre viendront compléter ma réserve.

Ces recettes proviennent du livre « Mes confitures » de Christine Ferber, maître pâtissier-confiseur en Alsace, dont les confitures sont absolument exceptionnelles.

Les associations qu’elle met en pots sont parfois surprenantes mais toujours délicieuses : abricots à la vanille et au gewurztraminer, framboises et violettes, quetsches au sureau et au miel de fleurs, reines-claudes à la vanille et au citron séché …

Pour ma part, après avoir testé plusieurs de ses recettes, je me limite maintenant à nos préférées que je réalise en grande quantité afin de tenir tout l’hiver ! Néanmoins, en fonction des fruits dont nous disposons, des herbes ou des fleurs du jardin, je teste d’autres associations : pêches-verveine, abricots-lavande, fraises et roses …

En fait, je m’inspire des recettes de Christine Ferber et les adapte. Par exemple, je réduis la quantité de sucre (elle préconise 65% de sucre mais je n’aime pas quand c’est trop sucré) et j’ajoute un soupçon d’agar-agar qui aide à la prise des confitures. Je ne fais pas non plus macérer les fruits avant cuisson et n’utilise pas de thermomètre à sucre (elle fait cuire ses confitures à la nappe à 105°c). Avec un peu d’expérience, je sais presque exactement le temps de cuisson nécessaire en fonction des fruits choisis, de leur degré de maturité et je peux juger du moment où les fruits sont cuits. D’ailleurs, Christine Ferber le dit fort bien : « avec un peu de pratique vous saurez reconnaître au coup d’œil le moment où la cuisson est arrivée à son terme, l’évaporation diminue, il n’y a plus d’écume à la surface, les bouillons s’amenuisent. »

J’ai longtemps hésité à faire des confitures ayant en mémoire de lointains essais peu concluants (confiture liquide, trop sucrée …) avant de découvrir des recettes qui utilisaient l’agar-agar et le livre de Ferber. Cela m’a décomplexée et je me suis lancée, mettant au point au fil des années mes recettes … inratables !

Allez, je vous les donne !

Abricots Bergeron et lavande de Sault

– 2 kg d’abricots dénoyautés
Pour mes dernières confitures j’ai utilisé des abricots Bergeron. Car, comme disait un ami de mon frère « on ne fait pas du beurre avec de l’eau ! » et de la qualité des fruits dépendra la qualité de la confiture. A moins de vivre dans une région de production, les fruits « à confiture » ne sont jamais très beaux. Pour de bonnes confitures, n’utilisez que des fruits mûrs et parfaitement sains.
– 1 kg de sucre blond de canne bio
– 2 à 3 cuillères à soupe de lavande séchée
Ne lésinez pas sur la qualité de la lavande. J’ai acheté à Sault en Provence plusieurs kilos de lavande de différents producteurs et toutes ne se valent pas. La meilleure est celle de l’ « EARL des lavandes » (à commander sur le site de la coopérative), belle couleur et parfum exceptionnel.
– 2 g d’agar-agar
(1 gramme = ½ c. à café d’agar-agar / 2 grammes = 1 c. à café rase)
L’agar-agar est un gélifiant d’origine marine qui remplace dans les confitures les gélifiants industriels ou la pectine de pomme. Il permet d’utiliser moins de sucre. On compte 1 à 2 grammes par kilo de fruits en fonction de la consistance souhaitée. Pour ma part, je garde la main légère ayant déjà obtenu des confitures trop gélifiées ; en ce cas, je les réserve alors à la pâtisserie afin de fourrer une génoise par exemple.

Matériel
– Une bassine à confiture en cuivre (c’est l’idéal car elle permet une bonne répartition de la chaleur et permet d’écumer plus facilement en raison de son diamètre important).
– Une écumoire
– Une louche (pour remplir les pots)
– Un entonnoir à confiture (très pratique pour remplir aisément les pots)
– Une cuillère en bois (dont on réservera l’usage aux confitures)
– Des pots en verre avec couvercle à pas de vis

Couper les oreillons en deux, les disposer dans la bassine à confiture avec le sucre. Porter à petite ébullition, ajouter la lavande, mélanger et écumer la surface. Cuire à feu vif pendant environ 15 à 20 minutes tout en remuant et en écumant (une écume se forme toujours à la surface pendant la cuisson des confitures et il est nécessaire de la retirer). Lorsque les fruits seront cuits et la cuisson arrivée à son terme, vous le constaterez : les bouillons s’amenuisent et il n’y a plus formation d’écume à la surface. Délayer alors l’agar-agar dans un peu d’eau. Réduire le feu et l’ajouter à la confiture. Remuer et porter à nouveau à ébullition pendant environ 2 minutes.

Mettre ensuite immédiatement la confiture en pots et les retourner afin que l’air prisonnier du pot soit stérilisé. Les laisser poser un moment et les remettre à l’endroit.

On aura au préalable pris soin de rincer à l’eau bouillante pots et couvercles et de les mettre en attente sur du papier absorbant.

***

Fraises à la menthe et au poivre noir
Dans cette recette, la menthe apporte un peps et une fraicheur étonnante à la confiture et le poivre dynamise le sucre. Vous verrez, c’est très bon !

– 2 kg de belles fraises parfumées (équeutées et coupées en morceaux pour les plus grosses)
Christine Ferber conseille de toujours cuire de petites quantités à la fois (4 kgs maximum).
– 1 kg de sucre bond de canne bio
– 5 à 6 petites branches de menthe marocaine
– Poivre noir broyé gros (environ 20 tours de moulin)
– 2 à 3 grammes d’agar-agar

Placer les fraises et le sucre dans la bassine à confiture sur feu vif, porter à petite ébullition, remuer délicatement à l’aide de l’écumoire et écumer la surface.

Compter environ 15 minutes de cuisson.

5 minutes avant la fin, ajouter le bouquet de menthe et le poivre noir.

La confiture cuite, réduire le feu, en prélever environ ¼ et le passer au mixeur. Remettre la purée obtenue dans la bassine, mélanger et ajouter l’agar-agar délayé dans un peu d’eau. Porter à nouveau à ébullition pendant 2 minutes. Retirer la menthe et mettre en pots.

J’ai constaté que si je mixe une partie des fruits cuits la confiture a une meilleure consistance. Ce n’est pas très orthodoxe mais ça fonctionne bien !

***

Il ne vous reste ensuite qu’à confectionner de jolies étiquettes (j’ai trouvé les miennes chez Hema ; on trouve ces magasins essentiellement en Belgique mais également à Lille et Paris) et à déguster votre création dès le matin suivant avec une bonne brioche, un pain de campagne croustillant ou (comme sur les photos) un gâteau alsacien au streusel …

Et si vous hésitez à entamer votre réserve, je vous conseille le « pot-test ». Pour chacune des confitures que je réalise, je fais un petit pot qui me servira, après refroidissement complet, à vérifier la texture et le degré de sucre. Cela me permet ensuite d’ajuster les cuissons ultérieures (surtout lorsque je cuis en plusieurs fois une grosse quantité de fruits).

Cela dit, chaque confiture est différente et aucune des quatre séries de confiture de fraises que j’ai faites cet été n’est identique car, comme le dit Christine Ferber, « une confiture est toujours une création ! ».

Une partie des pots venant d’être étiquetés

 

 

 

Le temps des Craven A

Qui se souvient des Craven A ? Vous savez, ces cigarettes anglaises dont le paquet rouge et blanc s’orne d’un chat noir …

Pour ma part, je les avais oubliées jusqu’à la relecture, la semaine dernière, d’un texte de Lorenzo Cittone dans son excellent blog TramezziniMag. Lorenzo y évoque un passé d’étudiant à Venise, les cafés, les amis … tout un pan de jeunesse disparue, tout un pan de notre jeunesse perdue …

J’ai toujours détesté l’école – synonyme pour moi de contrainte absolue – et même le lycée, même les Beaux-arts ne m’ont pas fait changer d’avis. Pour autant, les troquets de la fin des cours et la cafétéria des Beaux-arts ne me laissent pas de si mauvais souvenirs. On pensait alors que l’on avait le temps et que le monde nous appartenait. La vie s’est chargée ensuite de nous prouver que nous rêvions.

Le billet de Lorenzo est empreint de cette nostalgie particulière qui se développe autour de la cinquantaine et qui nous fait presque regretter l’époque lointaine où nous étions jeunes, libres et disposions d’une plage infinie de temps se déroulant devant nous.

A vingt ans on regarde la vie du haut de son ignorance.

Et d’autant plus lorsque l’on a eu la plus heureuse des jeunesses.

Mon insouciance d’alors (que je dois à mes parents), je n’imaginais pas une seule seconde qu’elle ne durerait pas toute la vie. Je ne me souciais pas de l’avenir et n’anticipais rien puisque tout devait selon moi se poursuivre de cette manière. Lire, dessiner, partir en voyage, prendre le thé tous les jours avec Diane et parler sans fin. Il y avait bien sûr la contrainte de l’école, mais cela était accessoire. Le clan familial me protégeait et me nourrissait – dans tous les sens du terme : bœuf bourguignon, politique, osso bucco, Don Giovanni, poires Belle Hélène, géologie et botanique appliquées … Certains diront qu’il faut vivre sa jeunesse loin des parents. Oui, mais cela aurait été beaucoup moins passionnant – et puis l’un n’empêche pas l’autre (c’est ce que j’ai fait). J’ai eu la chance d’avoir des parents jeunes, férus de littérature, de musique et de peinture, aimant les voyages et les rencontres. Mes camarades d’alors ne m’offraient pas cette même ouverture (les boites de nuit ne furent jamais ma tasse de thé) et, sauf à de rares exceptions, ils ne m’apprenaient rien de vraiment intéressant. Pourquoi alors me serais-je privée de cette richesse sous prétexte de vouloir ressembler à ceux de mon âge ? Je me sentais étrangère à leurs engouements et n’aspirais pas à être comme eux mais plutôt à contre-courant, c’est-à-dire comme j’avais envie d’être. Pas de rébellion convenue pour moi ; à la drogue et au rock dur je préférais Antoine Vitez et Picasso. Je n’en tire aucune fierté, c’était comme ça, voilà tout. J’écoutais mes envies de découvertes et j’avais la chance de pouvoir les satisfaire sans avoir à me préoccuper des contingences bassement matérielles qui étaient pourtant le lot de la plupart.

Mon point de vue était limité. Mais ça, seule l’épreuve de la vie peut nous le faire comprendre. Ça s’appelle l’expérience, non ?

La jungle du monde du travail, les luttes de pouvoir, les petits-chefs, les coups bas, les amis dont je m’aperçus qu’ils n’en étaient finalement pas, les amoureux néfastes, les trahisons et les disparitions, tout ça c’est la vie. Et comme dit Diane, on l’apprend toujours assez vite. Mes parents étaient du côté du bonheur.

Ma jeunesse fût donc lumineuse mais ne me laissa pas démunie pour autant lorsque j’eus à affronter le monde dans toute sa dureté. Je crois à l’apprentissage par l’exemple et l’exemple qui m’était donné fut celui de ne jamais courber l’échine, de toujours lutter pour un monde juste et égalitaire et d’exprimer haut et fort ce que l’on pense.

Ne jamais se soumettre. Je l’expérimentais très tôt. L’école a ses règles que les enseignants appliquent avec plus de ou moins de perversité lorsqu’il s’agit de punir. À Hartsoune-le-nain – comme nous surnommions notre prof de mathématiques qui, disgraciée par la nature, prenait sa revanche en classe en collant les élèves le samedi matin -, je rendis un dessin là où elle attendait une dissertation sur l’intérêt de la discipline. J’avais passé mes quatre heures de colle à lire un bouquin sous l’œil goguenard du surveillant puis, alors qu’il ramassait nos copies, sorti de mon cartable le dessin que j’avais crayonné la veille au soir. Mon interprétation de la discipline, dans laquelle Hartsoune apparaissait – en uniforme kaki joliment décoré de svastikas, bottes en cuir, cravache à la main et élèves couchés à ses pieds – avait fait sourire le surveillant et enrager celle qui se découvrait ainsi portraiturée. La satisfaction que j’en tirais, le rapport que j’avais instauré par le biais de mon dessin, me permirent de supporter ses cours de maths jusqu’à la fin de l’année scolaire. L’injuste punition s’était retournée contre elle en quelque sorte. Ne jamais plier devant la méchanceté et la bêtise.

Sans mon insouciance d’alors et l’impression très tôt éprouvée d’être en décalage, différente des autres car ayant des parents qui me semblaient toujours tellement plus libres, plus drôles et surprenants que ceux de mes camarades, aurais-je pu résister aux tempêtes de ma vie future ? Non, je ne crois pas. Cela n’est nullement une recette qui vaut pour tout enfant mais, pour ma part, ce fut la bonne.

En fait cette insouciance, le regard porté sur moi dans l’enfance, l’exemple d’intelligence, de lutte et d’anticonformisme qui m’était donné m’a toujours fait me sentir libre, positionnée à côté – et non pas au dedans – d’un système (l’école, le monde du travail …) que je devais certes subir mais dont je savais pouvoir faire la critique, ou torpiller, par la parole, la caricature ou une résistance qu’elle soit très active (à 8 ans j’accompagnais mes parents aux portes d’usines pour distribuer des tracts et j’étais de toutes les manifs) ou passive (la force de l’inertie pouvant parfois être redoutable).

A 15 ans, à 20 ans, je ne savais rien mais je savais au moins ça. Et cela me sert encore aujourd’hui.

Pour le reste, oui, je ne savais rien.

J’aime cette phrase de Claudie Gallay dans Seule Venise à propos d’un jeune couple bêtement amoureux : « la vie ne leur était pas encore passée dessus » …

A 20 ans la vie ne m’était pas encore passée dessus.

Depuis, je pense ne pas avoir foncièrement changé ou plutôt, comme certains diraient, j’ai juste empiré… Les traits de caractère se renforcent avec l’âge disait un neurologue à propos de ma grand-mère. Et d’une certaine façon, cela me rassure.

Ce qui en revanche peut m’angoisser – et de plus en plus à mesure que les années passent – ce sont justement ces années qui filent de plus en plus vite.

Le temps nous est compté et c’est le privilège de l’âge que d’en avoir conscience de manière aussi vive. La longue plage du temps infini de nos 20 ans est bien entamée et la vie nous a prouvé que nous rêvions. Nous le savons mais nous l’oublions, fort heureusement.

Aujourd’hui, je cours après le temps mais non sans avoir malgré tout conservé ma capacité à savoir le perdre : rogner sur mon temps de sommeil pour retrouver un livre dans ma bibliothèque ; arriver en retard à un rendez-vous car la roseraie de Courtrai débordait de roses et que, non, je ne pouvais pas ne pas y faire une halte ; me relever la nuit pour contempler une éclipse de lune ; tenter de suivre un papillon-colibri dans sa longue course au nectar ; observer aux jumelles des chardonnerets élégants (c’est leur nom !) ou le vol infini des hirondelles ; m’octroyer une dernière tasse de thé alors que, pourtant, il faut y aller ; déguster lentement un sandwich au crabe dans le chaos des grands travaux ménagers ; ne pas rentrer avec les autres pour profiter encore un peu du soleil qui se couche sur la mer du Nord …

Et si savoir perdre du temps était la seule manière qui vaille de ne pas le laisser filer ? De toutes façons, dès le départ, la lutte est inégale et le temps aura notre peau alors ayons l’élégance de ne rien montrer de notre angoisse.

Quant à savoir … je sais maintenant que je ne sais rien ; sauf peut-être qu’il nous faut profiter de chacune des secondes de la liberté que l’on se donne en prenant le temps.

Ni dieu, ni maitre (et ni montre) …

 

 

 

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TraMeZziniMag
J’ai découvert ce blog par hasard, il y a quelques années, alors que je faisais des recherches sur Venise. Depuis, j’en suis une lectrice assidue et admirative et aime d’ailleurs à relire certains anciens articles comme on aime à sortir de sa bibliothèque les ouvrages d’un auteur dont on se sent proche et qui sait si bien exprimer ce que l’on peut penser ou ressentir. Il est rare – mais tellement réconfortant – de se découvrir une proximité de pensée et la même attention sensible à ces petits riens de la vie que décrit si bien Lorenzo.
Erudition, intelligence et sensibilité. Et tout cela dans une très belle écriture !

Pour découvrir le blog : c’est ICI
Pour découvrir « Un parfum de Craven A », textes de Lorenzo Cittone : c’est ICI