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Vosges du Nord, des châteaux et la forêt

Peut-on se passer de la forêt ? Je ne crois pas. À un moment ou à un autre, on y revient toujours. La forêt est en nous, refuge ancestral, territoire des fées, berceau des mythologies, à jamais mystérieuse et secrète. La forêt est un monde en soi, un animal végétal. La forêt nous accompagne, nous protège, nous console. La retrouver c’est se retrouver. Et là, dans cette petite portion d’un territoire délimité par la frontière allemande, le département de la Moselle et la plaine d’Alsace, je m’y retrouve. C’est un retour aux sources, mon « recours aux forêts », à ma forêt.

Et si je dis ma forêt, c’est que j’y suis un peu chez moi tout comme les biches, les écureuils roux et les mésanges qui la peuplent. Ils y sont nés, y sont chez eux. Moi, je pourrais presque y être née. Je n’avais en effet qu’un peu plus de huit mois quand mes parents m’y promenèrent durant tout ce qui fût mon premier été, tirant (j’imagine non sans mal) ma poussette sur les chemins forestiers ; ma mère en robe claire et mon père en pantalon de toile et chemise bleue – tous les deux très jeunes, très beaux et d’une élégance qui pourrait aujourd’hui (à l’heure des vêtements techniques qui rivalisent de laideur) sembler saugrenue et pourtant la seule qui vaille face aux beautés de la nature.

Je découvrais alors le monde. Les verts et les bleus des feuillages, les vibrations de l’air, la fraicheur des sous-bois tapissés de mousse, les parfums d’humus et d’épicéa, la voûte rassurante des arbres, le vrombissement musical des insectes et le grès rose des rochers et des châteaux, tout cela dut s’imprimer en moi. Tout cela s’est imprimé en moi. De manière indélébile.

Et puis, chaque année nous y retournions dans cette forêt, comme dans une maison de famille. Et c’est là que je fabriquai sans m’en rendre compte (on ne s’en rend jamais compte au moment où l’on vit les choses) mes plus beaux souvenirs. Nous étions parfaitement heureux et la forêt y était pour beaucoup.

***

3 novembre, week-end de la Toussaint.

La salle du petit-déjeuner est encore calme. Il faut dire que j’avais prévenu Bruxelles dès le jour de notre arrivée : on ne va pas passer la matinée à dormir, réveil à 7h30, petit-déjeuner à 8h15 et départ en balade à 9 h. Il avait ouvert des yeux ronds et répondu que mon organisation était militaire et qu’il fallait prendre le temps de se laisser vivre et ne pas se mettre la pression, nous étions en long week-end après tout et il fallait en profiter. Eh bien oui, il faut prendre le temps de vivre lui avais-je asséné et ce n’est pas en restant couché que l’on profitera de la nature, de la forêt, des couleurs et des parfums d’automne. Tout était là, à nous attendre, la forêt, les châteaux de mon enfance et j’étais impatiente. En novembre, la nuit tombe vite et cela aussi nous devions en tenir compte. Il m’a écoutée, marmonné je ne sais quoi et m’a suivie.

Pour l’heure nous sommes attablés devant un petit-déjeuner pantagruélique. Bruxelles déguste œuf coque, saucisse grillée et fromage. Je sirote quant à moi ma troisième tasse de thé accompagnée de deux belles tranches de kougelhof et de confiture de mûres. Mon organisation est peut-être militaire mais prévoit toujours de pouvoir prendre le temps et de savourer l’instant présent. Par la fenêtre j’aperçois l’ancien bâtiment à colombage de l’hôtel, là où se trouve notre chambre dont je peux voir le balcon de bois. Cette chambre, nous l’avions occupée souvent par le passé – que ce soit mes parents, mon frère et ses fiancées ou moi-même – et je me dis que l’occuper aujourd’hui c’est être encore un peu hier. J’ai toujours la nostalgie de cette époque et je sais que la vie ne sera plus jamais aussi joyeuse, insouciante et pleine de promesses qu’alors. Mais j’ai cette capacité d’abolir la frontière temporelle. Je me déplace en pensée de mes dix, quinze ou vingt ans jusqu’à aujourd’hui. Ce qui fût hier perdure encore maintenant ; la force des souvenirs sans doute. Et ce, en dépit des transformations inévitables car l’hôtel a été agrandi, rénové, et la nouvelle aile flanquée d’une piscine et d’un spa. Mais de tout cela je m’en fiche, moi je sais que j’ai encore dix ans. Après le petit-déjeuner j’emprunterai le même couloir qui mène à la chambre 6 en riant intérieurement car je sais que sur le palier du premier étage s’était un jour trouvé abandonnée une revue qui titrait Demis Roussos : comment j’ai perdu 50 kilos en mangeant six poulets par jour et que je ne peux pas gravir l’escalier sans y penser. Je n’en ai rien dit à Bruxelles ; cela aurait été trop long à expliquer et j’aurais été déçue qu’il ne s’esclaffe pas comme Antoine et moi le faisons encore aujourd’hui. Certaines plaisanteries ne doivent pas sortir du clan familial.

Je déplie ma carte au 25 millième et me plonge dans l’étude des sentiers que nous emprunterons aujourd’hui. Étudier une carte et concocter le meilleur itinéraire possible en fonction du dénivelé, de l’orientation et de la durée a toujours été l’un de mes plaisirs. Mais j’ai de qui tenir ; mon père, sur les mêmes chemins (sans presque de balisage à l’époque), ouvrait la marche, carte d’état-major et boussole en main. Depuis quelques années, avec son aide – il faut nous voir penchés sur nos cartes IGN tels deux maniaques de la courbe de niveau -, je réalise même des fiches pour chacune de mes randonnées : extrait de carte sur laquelle figure l’itinéraire choisi, la liste des chemins et des balisages correspondants. Bruxelles ne comprend pas le plaisir que j’éprouve ainsi à tout préparer dans les moindres détails : repérer les vallées et les routes qui les relient, calculer les distances – et donc le temps qu’il nous faudra pour atteindre en voiture le point de départ de nos balades. Méticulosité extrême mais teintée d’autodérision car je garde toujours en mémoire les propos de ma cousine Lucile lançant un jour à son père (atteint du même syndrome et qui potassait depuis des mois ses cartes du Kamchatka) : « ben, ce n’est plus la peine de partir, tu connais déjà tout ! ». Oui c’est vrai … et non en fait. L’étude des cartes, c’est comme préparer Noël, un plaisir avant l’heure. Et puis, confronter la réalité du terrain, du paysage et de la végétation à nos projections cartographiques est assez enthousiasmant car le décalage est assuré.

Bruxelles m’arrache à ma contemplation cartographique et me demande où je compte l’emmener ce matin puis si le kougelhof vaut le coup qu’il le goûte, lui qui n’aime pas trop le sucré. Je lève un œil et lui répond que, et pour le kougelhof, et pour la balade, il ne sera pas déçu. Il se lève, se dirige vers le buffet et se sert une tranche raisonnable – il est toujours raisonnable –puis revient avec son assiette, un exemplaire des Dernières nouvelles d’Alsace sous le bras et un sourire aux lèvres – il est toujours de bonne humeur.

Pour notre séjour relativement court (4 jours) j’avais prévu de visiter cinq châteaux médiévaux, enfin plutôt leurs ruines plus ou moins bien conservées : Wasenbourg, Falkenstein, Hohenbourg, Schoeneck et Grand Arnsbourg. Cinq châteaux que l’on atteint après une marche de une à trois heures dans la forêt.

Et c’est d’ailleurs ce qui me plaisait petite et me ravit toujours : marcher, grimper (la pente est parfois rude) sur les chemins de sable rose, parmi les chênes, les hêtres, les sapins et les rochers de grès, découvrir parfois une source, apercevoir une biche, entendre le martellement d’un pic-vert et s’immobiliser pour l’écouter, marcher encore, en silence, et au détour d’un lacet, apercevoir un pan de muraille, le vestige d’une tour, avancer alors plus vite, impatient et curieux.

Le jour de notre arrivée, j’avais voulu me rendre à la Wasenbourg. D’abord parce que le chemin qui y mène démarre non loin de l’hôtel et que l’accès en est aisé mais surtout parce qu’il s’agissait de retrouver l’un de mes châteaux préférés, un lieu de mon enfance qui nous voyait revenir presque chaque année. Un pèlerinage donc.

Et puis les vestiges de la Wasenbourg concentrent tout ce qui fait le charme et le mystère de ces anciens châteaux-forts : des fenêtres à coussièges (dotées de bancs) sur lesquels nous pouvons nous poser et remonter le temps, une large baie à neuf lancettes – dont il semblerait qu’elle porte la marque d’un tailleur de pierre ayant également œuvré à la construction de la cathédrale de Strasbourg -, une énigmatique tête sculptée, des portes en arc brisé et, au dehors, si l’on botanise un peu à la belle saison, le souvenir de son jardin d’agrément (certaines plantes ayant traversé les siècles jusqu’à nous).

Chose surprenante venant de quelqu’un d’aussi casanier et peu enclin aux découvertes que lui, Bruxelles s’est pris d’une passion pour ces châteaux-forts et j’ai été très étonnée de le voir arpenter les vestiges comme il le fait dans les musées où il étudie comment ont été conçus les systèmes d’accrochage ou de sécurité ou lorsqu’il tombe en pâmoison devant une soudure parfaite. Là, il tente de comprendre comment ont pu être bâties de telles forteresses, imagine la vie des seigneurs, ce qu’ils mangeaient et s’étonne avec un intérêt propre aux enfants et à la gente masculine, de l’évacuation directe des latrines à l’extérieur de certains châteaux …

Souvent nous rentrions à la nuit tombée. Nous avions passé trop de temps à explorer une ruine et à contempler le paysage qu’elle surplombe, admirant la forêt à perte de vue et les nuances de feu du soleil couchant, oubliant que plus d’une heure était nécessaire pour redescendre dans la vallée et que d’ici peu la nuit serait là. Je pressais alors Bruxelles, soudain un peu inquiète, et lui lançais qu’il était quand même idiot d’avoir oublié son sac à dos et donc sa lampe frontale, son couteau et même le thermos de thé, lui reprochant – injustement, je l’avoue – de ne penser à rien, que si nous nous faisions trucider ce serait de sa faute, que nous n’avions même pas de réseau et que je le détestais ! Mon imagination est plutôt débordante quand il s’agit d’imaginer le pire alors que nous n’étions, somme toute, que dans une paisible forêt des Vosges du Nord.

Oui, mais quand la nuit tombe, la forêt se referme, s’enveloppe d’obscurité comme d’un manteau de velours. Les forestiers et les promeneurs sont rentrés ; ne restent que les bêtes et le bruissement des arbres qui conversent. Bruxelles marche devant. Nous avançons vite car nos pupilles se sont étonnement adaptées à la pénombre. Nous ne trébuchons pas, distinguons parfaitement les rochers et les branches en travers du chemin. Nous sommes silencieux, chacun devant penser que s’égarer serait facile et qu’il faut donc se hâter. Parfois, je m’arrête, laisse Bruxelles avancer puis me retourne pour savoir ce que cela fait d’être perdue dans la forêt la nuit. Je reste immobile quelques secondes, pour me faire peur, de cette peur venue de l’enfance, celle des contes et des loups noirs comme la nuit, aux dents acérées et aux prunelles froides comme des étoiles. Je les imagine filant entre les arbres, silencieuses bêtes des bois, éclairs de fourrure soyeuse et de pattes de velours ou tapis sous les roches observant nos petites silhouettes vulnérables. Les hommes du Moyen Age, pour qui la terre était plate et le ciel une énigme, devaient eux-aussi éprouver cette peur de la forêt, une peur ancestrale inscrite au plus profonds de notre être, en chacun d’entre nous.

La forêt est inquiétante oui, mais à la fois tellement rassurante. Elle nous entoure, nous enveloppe, nous apaise. Elle nous tient en elle loin du monde, nous en protège. La forêt est une maison.

***

Je replie ma carte et m’accorde encore quelques gorgées de thé. Le ciel est clair, d’une pureté glacée et le soleil qui se lève rose-orangé. La journée sera belle, la journée sera parfaite. Il ne nous reste plus qu’à sauter dans nos chaussures de marche, dans moins d’une demi-heure nous serons dans la forêt …

 


 

Château de la Wasenbourg

Depuis la salle principale

Le balisage réalisé par le Club Vosgien

Pierre à cupule

Chemin vers le Falkenstein

Depuis le Falkenstein

Château du Falkenstein

Château du Shoeneck

Sur les parois de grès des barres rocheuses (sur lesquelles ont été érigés les châteaux) l’érosion crée ces formes caractéristiques.

Vers le Hohenbourg (on aperçoit, au centre, le château voisin du Fleckenstein)

Château du Hohenbourg

Hohenbourg, porte Renaissance

 


 

Les château forts des Vosges du Nord

« Nous avons affaire à une extraordinaire ligne de 25 anciens châteaux forts construits (entre le 12ème et le 13ème siècle) sur un axe Sud-ouest Nord-est entre Lichtenberg et Wissembourg sur 30 km ; une sorte de « ligne Maginot » du Haut Moyen Age pour reprendre l’expression d’E. Mandel (1). Ces châteaux longeant la frontière palatine furent en grande partie détruits par le baron de Monclar en 1689 lors de la dévastation du Palatinat ordonné par Louis XIV.

Ces châteaux ont la particularité d’avoir été construits sur des pitons ou des barres rocheuses situés sur les sommets des Vosges du Nord (occupant ainsi une position défensive stratégique) – certaines pièces étant même parfois aménagées dans des cavités naturelles (on parle alors de châteaux semi-troglodytes). »

CM.

(1) Les ruines des châteaux forts des Vosges du Nord, leur origine et histoire, 1966, Niederbronn les Bains

Pour situer

https://www.geoportail.gouv.fr

Pour en savoir plus, deux sites très bien faits :
Châteaux forts d’Alsace (site de l’association des châteaux forts d’Alsace)
Vosges du Nord (site de deux frères passionnés par le patrimoine de leur région. Le site propose aussi de belles idées de randonnées). Voir notamment l’article, très bien documenté, consacré au château de la Wasembourg.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

Le temps de Bellini

J’aime les hasards qui n’en sont pas, les enchainements de circonstances, les ricochets que propose la vie pour finalement nous mener à ce que nous attendions sans même parfois en avoir conscience.

En février dernier, je partais à Venise car Venise me manquait mais aussi parce que je voulais y découvrir une certaine peinture de Giovanni Bellini. C’était là un des buts de mon voyage.

Ce qui me mena à Bellini ? La musique.

Quelques mois plus tôt, en décembre et alors que je me rendais au travail, je pianotais comme à mon habitude sur l’autoradio passant de radio Classique à France Musique, cherchant une musique en accord avec le froid vif et le ciel gris-bleu, avec ce temps d’avant Noël dont la magie, même là, enfermée dans ma Lancia, était bien palpable. Je voulais Bach ou Vivaldi, je voulais une musique comme venue du ciel, une musique qui élève l’âme et transcende le temps, nous projette dans un espace mental où la médiocrité n’a plus de prise, loin de la trivialité de nos petites existences et pourtant si pleinement dans la vie. Ce fût Bach. L’oratorio de Noël, comme un cadeau du hasard. Magnifique.

Je me dis alors qu’il me faudrait le réécouter, à Noël justement mais que … zut, nous ne l’avions pas dans notre discothèque.

Je profitai donc de ma pause-déjeuner pour filer à la Fnac où j’affrontai une foule quasi hystérique ; les chants de Noël diffusés à plein volume et la chaleur de serre régnant dans le magasin excitaient les clients et les poussaient à une consommation débridée. Vite, remplissons notre panier avant que les autres ne s’emparent de ces piles de DVD ou que l’on ne succombe aux 26 degrés ambiants engoncés dans notre doudoune polaire, voilà ce qu’ils devaient se dire, tout en jouant des coudes, l’air à la fois hébété et hargneux. La magie de Noël était loin.

J’atteignis non sans mal le rayon classique dont je me dis que, compte tenu de sa taille de plus en plus réduite, il n’allait pas tarder à disparaitre pour de bon. L’époque de la Boite aux disques de mon enfance où l’on pouvait écouter un 33 tours avant de l’acheter, discuter avec le disquaire et se faire conseiller sur les meilleures interprétations d’une œuvre était malheureusement révolue. La Boite aux disques tenait d’ailleurs plus du salon pour amateurs de musique que du magasin et lorsque j’y accompagnais mes parents, les attendre dans cette atmosphère feutrée entourée de disques et d’instruments de musique n’était nullement une punition ; bien au contraire.

Casier des B, Bach. Je cherchai mon oratorio. Rien. Je jurai intérieurement, pestai contre la Fnac qui oblige à tout acheter sur internet quand mes yeux se posèrent sur un panier « sélection prix spéciaux ». Je décidai de tenter ma chance car après tout nous n’étions pas dans un temple dédié à la musique et il était fort possible de trouver des pépites jetées de manière irréfléchie avec le tout-venant commercial (Alagna chante Noël par exemple ; même si au demeurant je trouve Alagna assez sympathique). Je passai en revue quantité de CD et, n’en croyant pas mes yeux, tombai sur mon oratorio. De plus, il s’agissait d’une version dirigée par René Jacobs. C’était inespéré. Une fois encore le hasard faisait bien les choses.

Plus tard, à Doudeauville, dans le calme de la campagne, je l’écoutai, religieusement. J’écoutai vraiment, comme je l’ai toujours fait quand j’écoute, c’est-à-dire sans rien pour me distraire, comme au concert. Je fixai simplement la pochette ne pouvant détacher mes yeux des visages qui y étaient reproduits : la Vierge et l’enfant Jésus. Il s’agissait d’un détail mais de quelle peinture? de quel artiste ? La pochette ne le précisait pas … juste un titre « La présentation de Jésus au Temple » et un lieu : Fondation Querini Stampalia, Venise. Tiens, Venise …

Je voulais savoir. Qui avait peint ces visages ? Ces visages d’une pureté, d’une douceur et d’une beauté absolues. Internet se révéla bien utile et je n’aurais de toute façon eu de cesse que d’obtenir une réponse.

Bellini. Il s’agissait de Giovanni Bellini.

La peinture qui, par la magie de deux clics de souris, était apparue toute entière sur l’écran de mon ordinateur me fascina d’emblée. Comment, mais comment, avais-je pu passer à côté de ce chef-d’œuvre ?

Je me fis alors la promesse d’aller voir cette peinture en vrai, un jour, tout en me disant que, oui, des fils invisibles sont décidément tendus entre passé et présent entre ici et là-bas entre musique et peinture et que le hasard toujours nous guide …

Nous étions en décembre et ce jour arriva finalement très vite puisqu’en janvier je décidai de retrouver Venise dès le mois suivant, au plus fort de l’hiver. Bellini n’était pas étranger à ma décision ; j’avais gardé en tête la promesse que je m’étais faite à Noël, persuadée de toutes façons que voyager c’est avant tout se fixer un but, organiser un rendez-vous secret (entre nous et un lieu, une œuvre, un paysage), satisfaire une curiosité nourrie de lectures, d’histoires familiales, de souvenirs ou simplement de rêve – un simple nom de ville pouvant suffire tant il est parfois évocateur (Karlovy-Vary, Saint-Pétersbourg, Mantoue …). Là, c’était décidé, j’avais rendez-vous avec Venise et à Venise avec Giovanni Bellini …

***

Dès le lendemain de mon arrivée, je pris le chemin de la piazza Santa Maria Formosa où se trouve le palais Querini. Je connaissais déjà ce palais – qui reste somme toute un endroit assez confidentiel – pour y avoir visité des expositions pendant la biennale d’art. Étonnamment, je ne m’étais pas alors arrêtée dans les salles consacrées à l’art ancien trop pressée sans doute de courir mon marathon d’art contemporain. C’était idiot. Mais bon, la découverte d’une œuvre étant toujours une question de moment, de disponibilité et de cheminement intérieur, la rencontre aurait peut-être été prématurée et je serais alors passée à côté de cette peinture sans l’apprécier vraiment …

Là, j’étais bien décidée à la voir, à la contempler et à en enregistrer chaque détail, dussé-je droguer le gardien et les autres visiteurs afin de ne pas être dérangée et de pouvoir prendre mon temps.

Cela ne fût pas nécessaire. Le palais était presque désert.

Je ne croisai que deux gardiens, l’air las et absent, qui m’indiquèrent où se trouvait le Bellini. Je traversai plusieurs pièces sans même m’arrêter aux peintures qui en couvraient les murs, sans un regard aux vases anciens, aux meubles précieux et aux lustres de cristal. J’avais rendez-vous.

Ma peinture était isolée – chef d’œuvre oblige – dans une salle minuscule comme une réduction des autres pièces à la différence qu’elle ne contenait aucun meuble, aucune décoration mais seulement « La présentation de Jésus au Temple » posée en son centre sur un chevalet.

Je fus tout d’abord déçue. Pourquoi diable avoir installé cette œuvre sur un chevalet ? S’agissait-il d’une contrainte d’accrochage, d’une mise en scène ? Si tel était le cas, je trouvai cela un peu ridicule … et pourquoi pas aussi la palette et les pinceaux ? Et puis, impossible de s’en approcher ; un cordon de velours rouge empêchant l’accès à la petite salle. C’est donc depuis l’encadrement de la porte qu’il m’allait falloir la contempler.

Je ravalai ma mauvaise humeur car après tout, ce n’était pas si grave. La peinture était là, j’étais seule avec elle et j’avais tout mon temps.

Je sais par expérience que certaines œuvres ne se laissent pas épuiser et que, bien au contraire, elles nous happent, nous emportent, nous fascinent voire nous hypnotisent ; cela tenant aux multiples lectures que l’on peut en faire, au traitement même du sujet, à la composition mais surtout à leur intemporalité et leur contemporanéité – un portait de Memling est fascinant car il est, au-delà des codes de son époque, d’une humanité sidérante.

Certaines peintures racontent une histoire.

Et cette présentation au temple nous raconte effectivement un épisode de la vie de Jésus. Mais là n’est pas pour moi le véritable sujet, la véritable histoire. Ce que cette peinture nous raconte va au-delà de l’histoire religieuse : elle est un instantané, un arrêt sur image qui rend visible l’ineffable. Des personnages unis par la même détermination farouche et douce, celle-là même qui rassemble afin d’accueillir et de protéger une vie nouvelle, pas n’importe laquelle certes – il s’agit de Jésus- mais pouvant être n’importe laquelle. C’est de famille, de groupe dont il s’agit, d’une force commune nourrie par chacun des personnages.

Et puis, vous faites, que vous le vouliez ou non, partie du tableau. On vous regarde. Joseph, d’abord, tout au centre, qui observe la scène et vous y englobe du regard puis ce personnage à droite qui vous fixe. On dit d’ailleurs de cet homme au manteau rouge qu’il s’agit d’un autoportrait de Bellini. Le peintre vous regarde donc ou plutôt jette un œil dans votre direction – regard rapide et légèrement courroucé – comme pour vous surveiller. Vous êtes spectateur, oui, mais on vous signifie que vous devez néanmoins rester à distance. Ce qui se joue là est l’affaire du groupe – chacun regardant dans une direction différente, au-delà du cadre, dans un hors-champ auquel nous n’avons pas accès et qui restera à jamais mystérieux, sans échanger le moindre regard et pourtant unis et soudés autour de Marie et de Syméon.

Et cette composition ! Un fragment de cadre dans le cadre (la balustrade de marbre) sur lequel Marie est appuyée devenant ainsi le personnage visuellement le plus important (bien que légèrement décentré), la barbe blanche du vieillard qui répond à la forme oblongue de Jésus emmailloté, ce fond noir dramatiquement neutre qui ne laisse pas l’œil se disperser et se perdre dans les détails d’un paysage … Notre attention est toute portée aux personnages qui font bloc, chacun fixant au-delà des limites du cadre le monde alentour, la vie d’alors, les autres – absents du tableau mais que l’on devine.

Peu d’œuvres sont à ce point à la fois limpides et impénétrables.

Je restai près d’une demi-heure dans l’encadrement de la porte à contempler ce tableau, à tenter de le comprendre ; mon regard passant d’un personnage à l’autre, s’arrêtant sur le détail d’une main ou d’un visage. Je m’éloignai aussi parfois quelques minutes mais pour mieux y revenir et tenter de saisir pourquoi cette peinture me fascinait tant.

Mes questions restèrent toutefois sans réponse. La peinture ne se livrerait pas et resterait finalement close sur elle-même, sur son mystère. Et après-tout c’était bien ainsi. Il faut parfois accepter de ne pas comprendre et puis, j’avais pu accéder pour un temps au temps de Bellini et ce n’était déjà pas si mal …

En fin d’après-midi je quittai le palais Querini – non sans en avoir fait le tour au pas de course, glissant sur le sol en terrazzo, passant d’une pièce à l’autre, un peu comme on le fait avant de quitter une maison de vacances et d’en verrouiller la porte jusqu’à l’été prochain. Je croisai à nouveau les deux gardiens – maintenant presque assoupis – et les saluai.

Dehors, une pluie glacée s’était mise à tomber. J’hésitai un moment. La journée n’était pas finie et j’avais encore devant moi quelques heures avant le diner, je pouvais très bien me balader, pousser jusqu’à l’arsenal et prendre un café au Leon Bianco ou passer à la nouvelle librairie recommandée par Lorenzo mais je grelottais et le jour commençait à décliner. Je décidai donc de rentrer. Mon esprit de toute façon restait prisonnier de la peinture et cela ne me déplaisait pas. Il me fallait seulement un sas de décompression, une bulle de calme. Je pris le chemin de la Calcina et à peine arrivée commandai un thé brûlant. Le salon de l’hôtel m’offrait le refuge désiré. Je me calai confortablement dans le velours sombre d’un fauteuil et sorti de mon sac la reproduction que j’avais achetée à la boutique du musée. Je la posai contre la théière de manière à pouvoir la regarder tout en sirotant mon Earl Grey.

Et c’est là, dans ce salon à l’ambiance ouatée, les mains refermées sur ma tasse, m’abandonnant comme un chat à la chaleur et au moelleux des coussins que je réalisai que, bien plus que la découverte d’un tableau, c’est d’une rencontre dont il s’agissait. Une rencontre par-delà les siècles avec les hommes et les femmes du tableau, figés comme sur un instantané photographique et dont la présence, l’humanité, n’avaient d’égales que leur indifférence au spectateur. Plus tard je devais lire que les deux femmes sur la gauche du tableau étaient en fait les portraits d’Anna et de Nicolosia Bellini (mère et sœur de Giovanni), que le Saint Joseph n’était autre que Jacopo Bellini (le père de Giovanni) et que l’homme à droite de Syméon, le peintre Andrea Mantegna (époux de Nicolosia). Un tableau de famille en quelque sorte.

Et puis, il y avait l’homme au manteau rouge, Giovanni Bellini lui-même, à la présence singulière voire légèrement intimidante ; nous scrutant, moi et tous les autres, ceux des siècles passés, ceux qui, à l’heure où j’écris ces lignes, contemplent le tableau, et ceux aussi qui, traversant le palais sans un regard à la peinture, ne se savent pas pourtant observés…

Je souris intérieurement et me dis que oui, Bellini était au rendez-vous et que d’une certaine manière je l’avais même bel et bien rencontré … Mais ça je n’allai le dire à personne. Qui aurait compris ?. C’était un secret. Et puis … « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » …

Je me resservis une tasse de thé et rangeai soigneusement ma carte postale.

***

 


 

Giovanni Bellini
(Venise ca. 1438/1440 – 1516)
La présentation de Jésus au Temple
Huile sur bois, ca. 1469

Fondation Querini Stampalia
Campo Santa Maria Formosa, 5252
30122 Venezia VE, Italie

 


 

Petites crèmes au citron

Il y a quelques semaines, alors que je composais le menu d’un déjeuner d’inspiration italienne devant réunir mes parents et des amis, je buttais sur le choix du dessert. Je souhaitais quelque chose de léger car j’avais prévu après le potage de tomates jaunes (une délicieuse invention de Diane) et le risotto à l’estragon et aux pignons grillés, des filets de rougets accompagnés d’une caponata, le tout suivi par du Gorgonzola proposé dans sa version classique et dans sa version cremoso ; c’est-à-dire plus affinée et si crémeuse qu’il se sert à la cuillère comme le Mont d’Or. Le dessert se devait donc de clore le repas sans plus alourdir les estomacs. J’écartais ainsi Cassata, cannoli, tiramisu, torta … Il me fallait plutôt un dessert acidulé et léger mais toujours d’inspiration italienne.

Je passais des heures plongée dans nos livres de recettes et sur internet à la recherche du dessert adéquat. Un vrai casse-tête. D’autant que parmi mes amis je compte des intolérants au gluten et un sportif on ne peut plus sympathique mais très difficile en matière de nourriture. Finalement ce fût Diane qui, après avoir consulté le Larousse Gastronomique (une bible), me proposa de faire une simple crème au citron. « Qui n’aime pas la crème au citron ? » me dit-elle. « Et puis, tu la serviras en petites quantité, y reviendront ceux qui le souhaitent ! ».

Je testais la recette du Larousse le jour même et fût heureusement surprise du résultat : une crème citronnée à souhait, à la consistance parfaite et d’une belle couleur jaune frais. J’avais mon dessert !

Le jour J je servis cette crème dans de petites coupes à champagne anciennes, les décorai d’une belle fleur de pensée jaune citron et les accompagnai de biscuits italiens à la pistache. Si j’en crois les « hummm » et les « c’est bon ! » et surtout le silence qui se fit au moment de la dégustation (il est des signes qui ne trompent pas …), tout le monde les apprécia ; même mon ami sportif !

Depuis, j’ai à plusieurs reprises refait ce dessert ; comme la semaine dernière à la campagne (les photos ont été prises ce jour-là). Il présente l’avantage d’être rapide à réaliser et ne nécessite que quelques ingrédients que l’on a toujours chez soi. La seule chose un peu difficile est d’attendre que les crèmes soient refroidies pour les déguster !

Voilà la recette :

Crème au citron
Pour 6 personnes
Ingrédients
2 citrons bio
5 œufs
130 g de beurre
170 g de sucre semoule

Râper les citrons (afin d’obtenir l’équivalent d’une grosse cuillère à café de zeste) puis les presser. Battre les œufs à la fourchette.

Dans une casserole, faire fondre le beurre sur feu très doux, ajouter le sucre et le jus des citrons. Porter à ébullition. Verser ce mélange sur les œufs battus tout en fouettant vivement pour obtenir une crème très lisse. La remettre dans la casserole, ajouter le zeste râpé et porter de nouveau à ébullition sur feu très doux et en fouettant. Lorsque la crème commence à épaissir après avoir atteint l’ébullition, baisser puis couper le feu, tout en continuant à remuer la crème (afin d’éviter la formation de grumeaux).

Verser ensuite la crème dans de jolies coupes individuelles, laisser refroidir puis les entreposer au réfrigérateur (cette crème se déguste bien froide).

 

Si vous prévoyez un repas d’inspiration italienne, vous pouvez faire suivre vos petites crèmes au citron de biscuits aux amandes, puis d’un espresso digne de ce nom et enfin … d’un petit verre de Limoncello bien frappé. Vous verrez, rien de tel pour vous transporter en Italie le temps d’un déjeuner !

 

Rentrée

M

on retour à la réalité du travail est toujours un traumatisme.

J’ai beau m’y préparer, retrouvant les vieux réflexes et les habitudes apprises dans l’enfance, rien n’atténue la difficulté du retour en prison.

D’ailleurs, ce matin, alors que je buvais à petites gorgées ma tasse de thé, les yeux dans le vague du ciel désespéramment gris, j’ai senti monter une angoisse sourde, un malaise indéfinissable, une nausée familière. La nausée de la rentrée. Depuis que j’ai six ans, depuis l’école primaire, tous les ans, la même angoisse et aujourd’hui encore. Rentrée au travail, rentrée à l’école : même combat. Et ce n’est pas là un vain mot. Car c’est bien d’un combat à mener contre ma nature profonde dont il s’agit. Se contraindre, s’obliger, s’enfermer.

Alors, comme tous les ans, j’anticipe, ne laissant rien au hasard pour ne plus devoir y penser ensuite.

Hier soir, j’ai ainsi préparé, avec une rigueur toute militaire, vêtements, chaussures, sac et bijoux (ma tenue de combat) et même mon casse-croûte – rêvant de glisser dans mon panier une mignonnette de cognac (que j’adorerais dégainer au plus fort d’une réunion ennuyeuse, sous l’œil évidemment effaré de mes collègues …). J’ai également ressorti du placard le mug bleu que je réserve au bureau, une boite de thé vert et l’indispensable remède au stress du retour : du chocolat noir. Mes affaires d’école étant prêtes, je pouvais alors tenter d’oublier pour un temps le retour imminent au travail.

Anticiper permet de gagner du temps et donc de pouvoir en perdre … Et je me connais, le matin de la rentrée, je dois pouvoir m’accorder quelques minutes de liberté ; faire comme si j’avais le temps, comme si cette journée m’appartenait encore. Alors oui, les yeux dans le vague, une boule au ventre mais me laissant distraire par le spectacle modeste mais oh combien passionnant se déroulant sous mes fenêtres. Pollux, l’un des matous du quartier, – croisement de siamois et d’angora et que j’ai ainsi baptisé en raison de sa ressemblance avec le Pollux du Manège enchanté – traverse tranquillement le parking. Il ondule, pose une patte devant l’autre, museau pointu et fourrure blonde ébouriffée, petit lion, prince-chat, ne se souciant de rien d’autre que d’atteindre le poste d’observation qu’il s’est choisi et d’affirmer par sa seule présence qu’il est ici chez lui.

Encore quelques gorgées de thé, encore quelques minutes de liberté.

***

Lorsque j’étais petite, à chaque rentrée, j’étrennais une nouvelle paire de chaussures. J’ai toujours aimé les chaussures et détesté l’école, alors, pour adoucir mon retour en classe, Diane m’emmenait à la Botte Chantilly afin que j’y choisisse mocassins, bottes ou richelieus.

Je me souviens d’ailleurs parfaitement d’une paire de derbies dont le coloris d’écureuil et le cuir brillant, comme glacé, me consolèrent d’une rentrée en CM2. J’arrivais dans une nouvelle école et m’y sentais étrangère, comme abandonnée en pays inconnu et tout en moi refusait d’être là. Pourtant il me fallut bien endurer cette première journée. De mon institutrice, de ce que l’on m’enseigna ce jour-là, des autres élèves, je n’en ai aucun souvenir. En revanche, j’ai encore en mémoire la récréation précédant l’étude du soir. Pour la première fois de ma jeune vie, je devais rester à l’étude, c’est-à-dire ne pas quitter l’école tout de suite après la classe mais faire mes devoirs avec d’autres camarades d’infortune sous la surveillance d’un maître. Mes parents avaient dû s’y résoudre car nous venions de déménager et ils ne pouvaient tout simplement pas – étant eux-mêmes enseignants dans une autre ville – venir me chercher plus tôt. Je déambulais donc dans la cour où traînait une poignée d’élèves, solitaire, avec au cœur une tristesse vague, n’ayant envie de rien, ni de parler ni de jouer mais seulement le désir de rentrer à la maison au plus vite, d’en finir avec cette première journée. Ma seule consolation fût d’avoir aux pieds mes nouvelles chaussures. Je les trouvais magnifiques. Tout en elles me plaisait : l’originalité de leur couleur, le cuir lustré, les œillets de laiton vieilli. Et puis, elles étaient en accord parfait avec les marrons qui jonchaient le sol, bijoux dans leurs bogues vert acide, et l’odeur âcre d’un feu dans un jardin voisin. Les chaussures d’automne par excellence. Le jour déclinait peu à peu ajoutant à la mélancolie de l’instant mais l’air était doux, immobile et les grands marronniers de la cour rassurants. Je me souviens avoir alors extirpé de la poche de mon tablier le goûter préparé par Diane : une part de gâteau aux pommes et à la cannelle. Mordre dans ce gâteau c’était retrouver le goût réconfortant de la maison et du bonheur. Je le dégustais un œil sur mes chaussures écureuil et cela me sauva. Cette journée n’était rien, une obligation dans ma vie d’enfant – et dont il faudrait ensuite s’accommoder, c’est-à-dire apprendre, se faire des amies et aussi, en guise de rébellion, les quatre cent coups – mais ce n’était nullement ma vraie vie. Il est comme ça des certitudes qui sans même être pensées – je n’avais que dix ans – s’ancrent en nous dès le plus jeune âge. Est-ce les évènements qui nous façonnent ou notre nature profonde qui nous guide ? Les deux vraisemblablement … En tous cas, du plus loin que je me souvienne j’ai toujours éprouvé une sensation de solitude, d’isolement et d’abandon à être ainsi enfermée loin du clan familial et amical. L’école n’était pas pour moi et je ne reprenais vie qu’à l’heure de la sortie. Alors, manger ce gâteau, me fût d’un réconfort absolu.

***

Pollux en un bond souple et silencieux a sauté sur le toit de ma voiture. De là, il pourra guetter l’arrivée de Choupette, la chatte de mes voisins.

8h30. Ma théière est maintenant vide et me rappelle, mieux que ne le ferait une alarme, qu’il est temps de me mettre en route. J’attrape mon sac, les clefs de la voiture et file. Devoir me hâter me donne de l’énergie.

Je salue Pollux qui en quelques bonds atterrit sur une autre voiture, lui crie « à ce soir chat-chat ! » et démarre. J’ai fait le plus dur.

Et puis, j’ai aux pieds mes nouvelles chaussures roses …

 

 

 

Confitures

Je suis plutôt cigale que fourmi. Mettre de côté, penser à l’avenir, épargner, économiser sont des choses que je ne sais pas faire. J’ai d’ailleurs toujours pensé que compter ses sous et les planquer à la Caisse d’Epargne manquait sérieusement d’élégance. Au grippe-sou mesquin, j’ai toujours préféré le bohème flamboyant. Je ne mets rien de côté sauf, à bien y réfléchir, trois choses : des livres qui attendent leur heure de lecture, des jours de congé (au travail mon compte « épargne-temps » – quelle drôle d’appellation quand on y pense – est gonflé au maximum car le ras-le-bol extrême ou l’opportunité d’un voyage extraordinaire n’étant pas à exclure, je mets de côté de la liberté !) et enfin, des confitures …

Depuis quelques années, j’en fais chaque été et éprouve un plaisir d’Harpagon à contempler mes dizaines de pots alignés sur les étagères du cellier ; la comparaison s’arrêtant là car je fais de la confiture avant tout pour les autres. Savoir que l’hiver venu, famille et amis pourront étaler sur la brioche du petit-déjeuner une confiture d’abricot-lavande gorgée de soleil me remplie d’aise.

A l’heure où j’écris ces lignes quarante pots en attente d’étiquetage trônent dans la cuisine : abricot-lavande, fraise-menthe-poivre noir et pêche-verveine. Un peu plus tard en saison, des pots de quetsches-vanille et d’agrumes-gingembre viendront compléter ma réserve.

Ces recettes proviennent du livre « Mes confitures » de Christine Ferber, maître pâtissier-confiseur en Alsace, dont les confitures sont absolument exceptionnelles.

Les associations qu’elle met en pots sont parfois surprenantes mais toujours délicieuses : abricots à la vanille et au gewurztraminer, framboises et violettes, quetsches au sureau et au miel de fleurs, reines-claudes à la vanille et au citron séché …

Pour ma part, après avoir testé plusieurs de ses recettes, je me limite maintenant à nos préférées que je réalise en grande quantité afin de tenir tout l’hiver ! Néanmoins, en fonction des fruits dont nous disposons, des herbes ou des fleurs du jardin, je teste d’autres associations : pêches-verveine, abricots-lavande, fraises et roses …

En fait, je m’inspire des recettes de Christine Ferber et les adapte. Par exemple, je réduis la quantité de sucre (elle préconise 65% de sucre mais je n’aime pas quand c’est trop sucré) et j’ajoute un soupçon d’agar-agar qui aide à la prise des confitures. Je ne fais pas non plus macérer les fruits avant cuisson et n’utilise pas de thermomètre à sucre (elle fait cuire ses confitures à la nappe à 105°c). Avec un peu d’expérience, je sais presque exactement le temps de cuisson nécessaire en fonction des fruits choisis, de leur degré de maturité et je peux juger du moment où les fruits sont cuits. D’ailleurs, Christine Ferber le dit fort bien : « avec un peu de pratique vous saurez reconnaître au coup d’œil le moment où la cuisson est arrivée à son terme, l’évaporation diminue, il n’y a plus d’écume à la surface, les bouillons s’amenuisent. »

J’ai longtemps hésité à faire des confitures ayant en mémoire de lointains essais peu concluants (confiture liquide, trop sucrée …) avant de découvrir des recettes qui utilisaient l’agar-agar et le livre de Ferber. Cela m’a décomplexée et je me suis lancée, mettant au point au fil des années mes recettes … inratables !

Allez, je vous les donne !

Abricots Bergeron et lavande de Sault

– 2 kg d’abricots dénoyautés
Pour mes dernières confitures j’ai utilisé des abricots Bergeron. Car, comme disait un ami de mon frère « on ne fait pas du beurre avec de l’eau ! » et de la qualité des fruits dépendra la qualité de la confiture. A moins de vivre dans une région de production, les fruits « à confiture » ne sont jamais très beaux. Pour de bonnes confitures, n’utilisez que des fruits mûrs et parfaitement sains.
– 1 kg de sucre blond de canne bio
– 2 à 3 cuillères à soupe de lavande séchée
Ne lésinez pas sur la qualité de la lavande. J’ai acheté à Sault en Provence plusieurs kilos de lavande de différents producteurs et toutes ne se valent pas. La meilleure est celle de l’ « EARL des lavandes » (à commander sur le site de la coopérative), belle couleur et parfum exceptionnel.
– 2 g d’agar-agar
(1 gramme = ½ c. à café d’agar-agar / 2 grammes = 1 c. à café rase)
L’agar-agar est un gélifiant d’origine marine qui remplace dans les confitures les gélifiants industriels ou la pectine de pomme. Il permet d’utiliser moins de sucre. On compte 1 à 2 grammes par kilo de fruits en fonction de la consistance souhaitée. Pour ma part, je garde la main légère ayant déjà obtenu des confitures trop gélifiées ; en ce cas, je les réserve alors à la pâtisserie afin de fourrer une génoise par exemple.

Matériel
– Une bassine à confiture en cuivre (c’est l’idéal car elle permet une bonne répartition de la chaleur et permet d’écumer plus facilement en raison de son diamètre important).
– Une écumoire
– Une louche (pour remplir les pots)
– Un entonnoir à confiture (très pratique pour remplir aisément les pots)
– Une cuillère en bois (dont on réservera l’usage aux confitures)
– Des pots en verre avec couvercle à pas de vis

Couper les oreillons en deux, les disposer dans la bassine à confiture avec le sucre. Porter à petite ébullition, ajouter la lavande, mélanger et écumer la surface. Cuire à feu vif pendant environ 15 à 20 minutes tout en remuant et en écumant (une écume se forme toujours à la surface pendant la cuisson des confitures et il est nécessaire de la retirer). Lorsque les fruits seront cuits et la cuisson arrivée à son terme, vous le constaterez : les bouillons s’amenuisent et il n’y a plus formation d’écume à la surface. Délayer alors l’agar-agar dans un peu d’eau. Réduire le feu et l’ajouter à la confiture. Remuer et porter à nouveau à ébullition pendant environ 2 minutes.

Mettre ensuite immédiatement la confiture en pots et les retourner afin que l’air prisonnier du pot soit stérilisé. Les laisser poser un moment et les remettre à l’endroit.

On aura au préalable pris soin de rincer à l’eau bouillante pots et couvercles et de les mettre en attente sur du papier absorbant.

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Fraises à la menthe et au poivre noir
Dans cette recette, la menthe apporte un peps et une fraicheur étonnante à la confiture et le poivre dynamise le sucre. Vous verrez, c’est très bon !

– 2 kg de belles fraises parfumées (équeutées et coupées en morceaux pour les plus grosses)
Christine Ferber conseille de toujours cuire de petites quantités à la fois (4 kgs maximum).
– 1 kg de sucre bond de canne bio
– 5 à 6 petites branches de menthe marocaine
– Poivre noir broyé gros (environ 20 tours de moulin)
– 2 à 3 grammes d’agar-agar

Placer les fraises et le sucre dans la bassine à confiture sur feu vif, porter à petite ébullition, remuer délicatement à l’aide de l’écumoire et écumer la surface.

Compter environ 15 minutes de cuisson.

5 minutes avant la fin, ajouter le bouquet de menthe et le poivre noir.

La confiture cuite, réduire le feu, en prélever environ ¼ et le passer au mixeur. Remettre la purée obtenue dans la bassine, mélanger et ajouter l’agar-agar délayé dans un peu d’eau. Porter à nouveau à ébullition pendant 2 minutes. Retirer la menthe et mettre en pots.

J’ai constaté que si je mixe une partie des fruits cuits la confiture a une meilleure consistance. Ce n’est pas très orthodoxe mais ça fonctionne bien !

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Il ne vous reste ensuite qu’à confectionner de jolies étiquettes (j’ai trouvé les miennes chez Hema ; on trouve ces magasins essentiellement en Belgique mais également à Lille et Paris) et à déguster votre création dès le matin suivant avec une bonne brioche, un pain de campagne croustillant ou (comme sur les photos) un gâteau alsacien au streusel …

Et si vous hésitez à entamer votre réserve, je vous conseille le « pot-test ». Pour chacune des confitures que je réalise, je fais un petit pot qui me servira, après refroidissement complet, à vérifier la texture et le degré de sucre. Cela me permet ensuite d’ajuster les cuissons ultérieures (surtout lorsque je cuis en plusieurs fois une grosse quantité de fruits).

Cela dit, chaque confiture est différente et aucune des quatre séries de confiture de fraises que j’ai faites cet été n’est identique car, comme le dit Christine Ferber, « une confiture est toujours une création ! ».

Une partie des pots venant d’être étiquetés

 

 

 

Le temps des Craven A

Qui se souvient des Craven A ? Vous savez, ces cigarettes anglaises dont le paquet rouge et blanc s’orne d’un chat noir …

Pour ma part, je les avais oubliées jusqu’à la relecture, la semaine dernière, d’un texte de Lorenzo Cittone dans son excellent blog TramezziniMag. Lorenzo y évoque un passé d’étudiant à Venise, les cafés, les amis … tout un pan de jeunesse disparue, tout un pan de notre jeunesse perdue …

J’ai toujours détesté l’école – synonyme pour moi de contrainte absolue – et même le lycée, même les Beaux-arts ne m’ont pas fait changer d’avis. Pour autant, les troquets de la fin des cours et la cafétéria des Beaux-arts ne me laissent pas de si mauvais souvenirs. On pensait alors que l’on avait le temps et que le monde nous appartenait. La vie s’est chargée ensuite de nous prouver que nous rêvions.

Le billet de Lorenzo est empreint de cette nostalgie particulière qui se développe autour de la cinquantaine et qui nous fait presque regretter l’époque lointaine où nous étions jeunes, libres et disposions d’une plage infinie de temps se déroulant devant nous.

A vingt ans on regarde la vie du haut de son ignorance.

Et d’autant plus lorsque l’on a eu la plus heureuse des jeunesses.

Mon insouciance d’alors (que je dois à mes parents), je n’imaginais pas une seule seconde qu’elle ne durerait pas toute la vie. Je ne me souciais pas de l’avenir et n’anticipais rien puisque tout devait selon moi se poursuivre de cette manière. Lire, dessiner, partir en voyage, prendre le thé tous les jours avec Diane et parler sans fin. Il y avait bien sûr la contrainte de l’école, mais cela était accessoire. Le clan familial me protégeait et me nourrissait – dans tous les sens du terme : bœuf bourguignon, politique, osso bucco, Don Giovanni, poires Belle Hélène, géologie et botanique appliquées … Certains diront qu’il faut vivre sa jeunesse loin des parents. Oui, mais cela aurait été beaucoup moins passionnant – et puis l’un n’empêche pas l’autre (c’est ce que j’ai fait). J’ai eu la chance d’avoir des parents jeunes, férus de littérature, de musique et de peinture, aimant les voyages et les rencontres. Mes camarades d’alors ne m’offraient pas cette même ouverture (les boites de nuit ne furent jamais ma tasse de thé) et, sauf à de rares exceptions, ils ne m’apprenaient rien de vraiment intéressant. Pourquoi alors me serais-je privée de cette richesse sous prétexte de vouloir ressembler à ceux de mon âge ? Je me sentais étrangère à leurs engouements et n’aspirais pas à être comme eux mais plutôt à contre-courant, c’est-à-dire comme j’avais envie d’être. Pas de rébellion convenue pour moi ; à la drogue et au rock dur je préférais Antoine Vitez et Picasso. Je n’en tire aucune fierté, c’était comme ça, voilà tout. J’écoutais mes envies de découvertes et j’avais la chance de pouvoir les satisfaire sans avoir à me préoccuper des contingences bassement matérielles qui étaient pourtant le lot de la plupart.

Mon point de vue était limité. Mais ça, seule l’épreuve de la vie peut nous le faire comprendre. Ça s’appelle l’expérience, non ?

La jungle du monde du travail, les luttes de pouvoir, les petits-chefs, les coups bas, les amis dont je m’aperçus qu’ils n’en étaient finalement pas, les amoureux néfastes, les trahisons et les disparitions, tout ça c’est la vie. Et comme dit Diane, on l’apprend toujours assez vite. Mes parents étaient du côté du bonheur.

Ma jeunesse fût donc lumineuse mais ne me laissa pas démunie pour autant lorsque j’eus à affronter le monde dans toute sa dureté. Je crois à l’apprentissage par l’exemple et l’exemple qui m’était donné fut celui de ne jamais courber l’échine, de toujours lutter pour un monde juste et égalitaire et d’exprimer haut et fort ce que l’on pense.

Ne jamais se soumettre. Je l’expérimentais très tôt. L’école a ses règles que les enseignants appliquent avec plus de ou moins de perversité lorsqu’il s’agit de punir. À Hartsoune-le-nain – comme nous surnommions notre prof de mathématiques qui, disgraciée par la nature, prenait sa revanche en classe en collant les élèves le samedi matin -, je rendis un dessin là où elle attendait une dissertation sur l’intérêt de la discipline. J’avais passé mes quatre heures de colle à lire un bouquin sous l’œil goguenard du surveillant puis, alors qu’il ramassait nos copies, sorti de mon cartable le dessin que j’avais crayonné la veille au soir. Mon interprétation de la discipline, dans laquelle Hartsoune apparaissait – en uniforme kaki joliment décoré de svastikas, bottes en cuir, cravache à la main et élèves couchés à ses pieds – avait fait sourire le surveillant et enrager celle qui se découvrait ainsi portraiturée. La satisfaction que j’en tirais, le rapport que j’avais instauré par le biais de mon dessin, me permirent de supporter ses cours de maths jusqu’à la fin de l’année scolaire. L’injuste punition s’était retournée contre elle en quelque sorte. Ne jamais plier devant la méchanceté et la bêtise.

Sans mon insouciance d’alors et l’impression très tôt éprouvée d’être en décalage, différente des autres car ayant des parents qui me semblaient toujours tellement plus libres, plus drôles et surprenants que ceux de mes camarades, aurais-je pu résister aux tempêtes de ma vie future ? Non, je ne crois pas. Cela n’est nullement une recette qui vaut pour tout enfant mais, pour ma part, ce fut la bonne.

En fait cette insouciance, le regard porté sur moi dans l’enfance, l’exemple d’intelligence, de lutte et d’anticonformisme qui m’était donné m’a toujours fait me sentir libre, positionnée à côté – et non pas au dedans – d’un système (l’école, le monde du travail …) que je devais certes subir mais dont je savais pouvoir faire la critique, ou torpiller, par la parole, la caricature ou une résistance qu’elle soit très active (à 8 ans j’accompagnais mes parents aux portes d’usines pour distribuer des tracts et j’étais de toutes les manifs) ou passive (la force de l’inertie pouvant parfois être redoutable).

A 15 ans, à 20 ans, je ne savais rien mais je savais au moins ça. Et cela me sert encore aujourd’hui.

Pour le reste, oui, je ne savais rien.

J’aime cette phrase de Claudie Gallay dans Seule Venise à propos d’un jeune couple bêtement amoureux : « la vie ne leur était pas encore passée dessus » …

A 20 ans la vie ne m’était pas encore passée dessus.

Depuis, je pense ne pas avoir foncièrement changé ou plutôt, comme certains diraient, j’ai juste empiré… Les traits de caractère se renforcent avec l’âge disait un neurologue à propos de ma grand-mère. Et d’une certaine façon, cela me rassure.

Ce qui en revanche peut m’angoisser – et de plus en plus à mesure que les années passent – ce sont justement ces années qui filent de plus en plus vite.

Le temps nous est compté et c’est le privilège de l’âge que d’en avoir conscience de manière aussi vive. La longue plage du temps infini de nos 20 ans est bien entamée et la vie nous a prouvé que nous rêvions. Nous le savons mais nous l’oublions, fort heureusement.

Aujourd’hui, je cours après le temps mais non sans avoir malgré tout conservé ma capacité à savoir le perdre : rogner sur mon temps de sommeil pour retrouver un livre dans ma bibliothèque ; arriver en retard à un rendez-vous car la roseraie de Courtrai débordait de roses et que, non, je ne pouvais pas ne pas y faire une halte ; me relever la nuit pour contempler une éclipse de lune ; tenter de suivre un papillon-colibri dans sa longue course au nectar ; observer aux jumelles des chardonnerets élégants (c’est leur nom !) ou le vol infini des hirondelles ; m’octroyer une dernière tasse de thé alors que, pourtant, il faut y aller ; déguster lentement un sandwich au crabe dans le chaos des grands travaux ménagers ; ne pas rentrer avec les autres pour profiter encore un peu du soleil qui se couche sur la mer du Nord …

Et si savoir perdre du temps était la seule manière qui vaille de ne pas le laisser filer ? De toutes façons, dès le départ, la lutte est inégale et le temps aura notre peau alors ayons l’élégance de ne rien montrer de notre angoisse.

Quant à savoir … je sais maintenant que je ne sais rien ; sauf peut-être qu’il nous faut profiter de chacune des secondes de la liberté que l’on se donne en prenant le temps.

Ni dieu, ni maitre (et ni montre) …

 

 

 

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TraMeZziniMag
J’ai découvert ce blog par hasard, il y a quelques années, alors que je faisais des recherches sur Venise. Depuis, j’en suis une lectrice assidue et admirative et aime d’ailleurs à relire certains anciens articles comme on aime à sortir de sa bibliothèque les ouvrages d’un auteur dont on se sent proche et qui sait si bien exprimer ce que l’on peut penser ou ressentir. Il est rare – mais tellement réconfortant – de se découvrir une proximité de pensée et la même attention sensible à ces petits riens de la vie que décrit si bien Lorenzo.
Erudition, intelligence et sensibilité. Et tout cela dans une très belle écriture !

Pour découvrir le blog : c’est ICI
Pour découvrir « Un parfum de Craven A », textes de Lorenzo Cittone : c’est ICI

 

Krakinoskis (gâteau russe à la rhubarbe)

À Doudeauville, pas de potager (il faudrait y vivre en permanence) mais de pleines potées d’herbes aromatiques, de fraisiers, de thulbagias, de verveine citronnelle, un énorme parterre d’oseille, de la livèche (ou céleri vivace), des fleurs comestibles et un grand carré de rhubarbe ; quatre beaux pieds qui se plaisent fort bien au fond du jardin (ombre et fraicheur du sol). D’avril à juillet, leurs grandes feuilles se déploient dissimulant des tiges striées de carmin, mini forêt tropicale refuge des grenouilles rousses.

J’aime, à la tombée du jour, enfiler mes bottes, empoigner un panier et traverser le jardin quand je viens juste de décider que j’ai bien envie de faire un gâteau à la rhubarbe ! Il m’en faut 4 ou 5 beaux bâtons que je casse d’un coup sec en tirant sur la tige. Je supprime leurs feuilles, les jette sur le tas de compost et regagne la maison sans trop me presser. L’air est plus frais, la lune, pâle croissant jaune paille, s’est levée dans un ciel sans nuage et le chant fluté d’une grive musicienne résonne dans le silence.

Cueillir ce que l’on va cuisiner est aussi prétexte à la contemplation …

Une fois dans la cuisine, les bâtons de rhubarbe seront épluchés, coupés en petits tronçons, saupoudrés d’un bon peu de sucre et mis ainsi à dégorger au frigo pendant toute la nuit. Demain le Krakinoskis sera réalisé en un tournemain ; ce qui en fait le dessert idéal lorsque l’on reçoit pour le déjeuner et que l’on est un peu pressé.

La recette de ce gâteau russe provient du vieux livre de cuisine de ma grand-mère « La véritable cuisine de famille par Tante Marie » dans une édition qui doit dater de 1925. Ce livre a perdu une partie de sa reliure et ses pages de garde, son papier jauni est taché de rouille mais c’est un trésor. Diane le conserve d’ailleurs précieusement dans sa bibliothèque à Doudeauville et lorsque je le manipule, je le fais avec grande précaution comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art. Ce livre est un souvenir de famille, un souvenir de ma grand-mère excellente cuisinière et dont certaines des spécialités nous font encore saliver aujourd’hui. Ses « oiseaux sans tête » (paupiettes de veau) accompagnés de petits pois frais et de purée – dont mon frère et moi faisions un volcan pour y faire couler la sauce – étaient un délice. C’était de la vraie cuisine familiale et saine, une cuisine d’avant l’ère vegan et gluten free, une comfort food comme on l’appelle aujourd’hui, qui rendait heureux (ce qui est quand même l’un de buts de la cuisine, non ?). Ce gâteau russe est du même ordre. Il s’agit d’un bon gâteau sans prétention, une pâtisserie de ménage comme on dit, familiale et sans chichi et dont je me régale depuis l’enfance.

Krakinoskis (gâteau russe à la rhubarbe)
La pâte est en fait une pâte à quatre-quarts. Cependant j’ai très légèrement adapté la recette – avec un peu plus de sucre afin d’atténuer l’acidité de la rhubarbe notamment lorsqu’elle est jeune ; vous pouvez n’en mettre que 180 grammes mais dans ce cas, le gâteau sera plus acide.

Ingrédients
3 œufs
180 g de farine
210 g de sucre en poudre (+ environ 100g pour saupoudrer la rhubarbe)
180 g de beurre
Une demi-gousse de vanille ou quelques gouttes d’extrait naturel
4 à 5 gros bâtons de rhubarbe (plus ou moins 1 kg)
Un moule à manqué de 23 cm de diamètre

La veille, après avoir épluché la rhubarbe, couper les tiges dans la longueur en 3 à 4 longs bâtons (en fonction de la grosseur des tiges) puis les débiter en petits morceaux d’environ 3 cm. Les mettre dans une passoire elle-même placée sur un plat creux et saupoudrer très généreusement de 50 g de sucre (la rhubarbe va dégorger et le plat creux permettra d’en récupérer le jus sucré absolument délicieux et qui pourra être utilisé ultérieurement – voir comment en fin d’article).

Le lendemain, préchauffer votre four à 210°c puis beurrer et fariner un moule à manqué.

Dans le robot, mettre la farine, ajouter le beurre très froid coupé en petits morceaux et mélanger jusqu’à obtention d’un mélange sableux. Ajouter ensuite le sucre (210 g), mélanger. Incorporer enfin les œufs et la vanille et mélanger jusqu’à obtention d’une pâte onctueuse.

Étaler la pâte au fond du moule puis la couvrir avec les morceaux de rhubarbe égouttés en veillant à les répartir de manière égale.

Saupoudrer de sucre (4 à 5 cuillères à soupe / 50 g environ) et enfourner pour 35 mn. Au bout de ce temps, vérifier la cuisson en piquant le centre du gâteau avec la lame d’un couteau qui doit ressortir presque sèche (la rhubarbe reste humide et la pâte ne doit pas être trop cuite). Poursuivez la cuisson si nécessaire encore 5 à 10 mn. Le dessus du gâteau doit être doré et les bords peuvent caraméliser très légèrement.

À la sortie du four, laisser le gâteau refroidir avant de le démouler.

Sans moule à fond amovible, il est parfois périlleux de démouler un gâteau et de le transférer sur un plat de service. Alors pour faire simple, sans risque et rapide je procède de la sorte : je place sur le dessus du moule une planche à découper et je retourne l’ensemble (le moule se retrouve alors à l’envers sur la planche elle-même posée sur le plan de travail), je donne une bonne tape sur le fond du moule afin de faire tomber le gâteau sur la planche. J’enlève le moule et positionne sur le fond du gâteau mon plat de service. Je retourne l’ensemble (le gâteau étant pris en sandwich entre la planche et le plat) et n’ai plus qu’à enlever le moule. Le gâteau est intact et parfaitement centré sur le plat.

Il ne vous reste plus alors qu’à le décorer avec quelques fleurs du jardin puis à le déguster à l’ombre d’un arbre en l’accompagnant d’une bonne tasse de thé …

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À réaliser avec le jus de rhubarbe :

Petite soupe de fraises au jus de rhubarbe
Répartir dans des coupelles le jus sucré (et bien froid) de rhubarbe – notez sa jolie couleur rose !-, ajouter de belles fraises coupées en morceaux et décorez d’une fleur de géranium Rosat. C’est simple et absolument délicieux ; les saveurs de la rhubarbe et des fraises s’accordant parfaitement. Vous pouvez d’ailleurs servir de petites portions de cette soupe avant le Krakinoskis.

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« La véritable cuisine de famille par Tante Marie » (éditions Taride) :
Ce livre contient des recettes bien sûr mais également des idées de menus pour des déjeuners et dîners maigres et des déjeuners et diners gras ainsi que des modèles de plans de table (pour un repas simple ou à la russe pour une repas de cérémonie avec serveuse …) et quelques règles de savoir-vivre. Une mine d’informations pour qui s’intéresse à l’histoire de la cuisine !

On y lit également dans le chapitre « invitations et préséances » qu’une maitresse de maison doit tout mettre en œuvre pour contenter ses invités et leur rendre sa maison agréable ; ce qui reste vrai encore aujourd’hui, sinon à quoi bon inviter des amis !?

 

 

Échappée

7 heures, ce matin. Le temps est lourd, l’atmosphère poisseuse et l’humidité ambiante quasi tropicale. Encore une nouvelle journée de chaleur moite qui s’annonce ; insupportable pour moi qui n’aime rien tant que la sècheresse des paysages désertiques. Ensommeillée, pieds-nus et une tasse de thé à la main, je sors sur mon balcon-jardin. Je serais en retard au travail. Tant pis. Respirer le parfum poivré de mes œillets roses et de ma menthe marocaine est aujourd’hui une nécessité, l’antidote à ma lassitude et au besoin grandissant que je ressens chaque jour de plus en plus fort de partir. Partir, prendre la route, rouler vers le sud, les cigales et les parfums de l’été. Rouler pour le plaisir de rouler et de s’échapper.

Avec les beaux-jours me revient chaque année cette envie, non pas de vacances, mais d’insouciance et de liberté – celles de l’enfance et de la jeunesse lorsque tout était encore neuf et crissant de promesses. Prendre la route, partir, c’est ouvrir une parenthèse et s’extraire pour un temps de sa vie d’adulte. C’est ne plus être chez soi et pas encore arrivé. Une vacance qui nous rend pour un temps et notre liberté et notre jeunesse ; à moins que ce ne soit cette jeunesse (que certains gardent encore en eux) qui nous permet de retrouver la liberté ? Oui, ce doit être cela.

Partir de bon matin, lorsque le ciel est encore pâle et la ville endormie, mettre les bagages dans le coffre, passer à la boulangerie acheter des pains au chocolat encore tout chauds et vite, prendre l’autoroute. Ne pas emprunter les petites routes de campagne, non, mais le long ruban de l’autoroute et se laisser glisser du nord au sud.

Il y a une poésie de l’autoroute.

Le moteur ronronne doucement, la vitesse est constante et la voiture fend l’air avec le même bruit régulier que celui d’un avion ayant atteint sa vitesse de croisière. Les paysages défilent, à la fois bien réels et en même temps tellement lointains.

L’habitacle de la voiture est un cocon qui nous rend à nous même.

Monsieur Bruxelles conduit. J’observe les nuages et leurs formes d’oiseaux, de monstres ou de poissons puis allume la radio et tombe sur cette chanson un peu bête mais qui me plait bien « I’ve loved, I’ve lost and loved again … ». La fredonner, fermer les yeux, se laisser bercer, s’assoupir, perdre la notion du temps puis se réveiller et s’étonner d’être à moins de deux heure de Lyon.

Même les haltes sur les aires d’autoroute me réjouissent. Lieux hors du réel et que seuls les noms inscrits sur les enseignes des boutiques et les objets-souvenirs permettent de localiser. On y croise des voyageurs (l’autoroute étant un voyage en soi) légèrement hébétés, en transit tout comme nous. Il y a, d’une certaine manière, un peuple de l’autoroute comme celui des caravanes dans le désert ou des aéroports.

J’achète deux cafés, des cookies aux noisettes et du chocolat noir. Nous pouvons reprendre la route. Je conduis ; toujours plus vite que Bruxelles qui ne partage pas mon goût de la vitesse et encore moins celui des berlines allemandes (il y a pourtant un vrai plaisir à conduire une voiture à la fois silencieuse, sûre et puissante). J’enclenche le régulateur de vitesse, me cale sur la voie de gauche et avale les kilomètres. Mon esprit peut galoper il est libre. Je m’arrêterai lorsque nous aurons franchi ce que je pourrais nommer « la frontière des cigales ».

Car après avoir traversé Lyon et plongé dans la vallée du Rhône, je sais que lorsque nous nous arrêterons, nous pourrons deviner, même les yeux fermés, que nous sommes dans le sud.

Je gare la voiture sous des pins parasols et coupe le moteur. Silence. J’ouvre ma porte : cigales ! Krrrkkrrrkrrrkkrrrr régulier de leurs cymbales invisibles, rythme hypnotique. Une chaleur de four brûlante et parfumée à la résine de pin nous enveloppe d’un coup. Il est des sensations, des « balises sensorielles », qui mieux qu’une carte routière nous font réaliser la distance parcourue … Nous sommes loin, l’air est d’été, le ciel infiniment bleu et notre cœur léger. Le quotidien n’est plus. Nous l’avons remisé gentiment dans un coin de notre esprit, on verra plus tard … Pour l’heure nous pouvons nous consacrer à nous-mêmes et retrouver une légèreté que l’on perd inéluctablement avec l’âge.

Reprendre le volant en riant du bonheur d’être ailleurs, de ne plus être dans la routine mais en partance, dans cet entre-deux qui n’appartient qu’à nous. Je fais défiler les stations de radio d’un doigt rapide, à la recherche d’une musique en accord avec mon humeur et me surprend à fredonner Into The Groove. Si Madonna ne fût pas vraiment ma tasse de thé, cette chanson du film « Recherche Susan désespérément » – vu à l’époque avec Antoine – reste associée à une période insouciante de ma vie. La réentendre, c’est m’y replonger, avec certes un peu de nostalgie mais avec bonheur. Et puis, Madonna ou pas, certaines chansons, certains rythmes me mettent de bonne humeur.

Midi, l’autoroute est plus calme et la voiture file à nouveau. Au loin, sur la ligne d’horizon, l’asphalte tremble et s’évapore dans la chaleur. Les coteaux plantés de vignes, la géométrie des lignes blanches, les panneaux bleus et blancs, les camions que l’on double et le ciel qui semble agrandi, tout défile en rythme, se déploie, s’étire.

L’autoroute est cinématographique ; notre déplacement un long plan-séquence.

La musique l’accompagne et s’accorde parfois étonnamment au rythme de l’autoroute. Lancinantes ou éthérées, certaines musiques semblent faites pour la route et je peux ainsi écouter en boucle plusieurs morceaux de Air ou, de façon surprenante (moi qui ne jure que par Purcell et Ravel), les rythmes pulsatiles d’An der Beat. Les kilomètres et les notes se succèdent, synchronisent leur cadence. Le voyage pourrait ne jamais finir.

Le soir venu, à cette heure entre chien et loup, lorsque le jour s’évanouit et que la nuit s’annonce, le spectacle du ciel est d’une beauté renversante ; un dégradé de bleu piqueté des premières étoiles et qui fait scintiller – dans un accord parfait de couleurs – les lumières des phares, les néons orange des péages et les petits clignotants des éoliennes au loin. Les stations services prennent des allures de vaisseaux spatiaux. L’instant est mélancolique. Bruxelles conduit, je me laisse bercer par la musique. Nous arriverons bientôt.

Le voyage pourtant pourrait se prolonger bien au-delà de notre destination car prendre la route, c’est prendre la poudre d’escampette, être nomade pour un temps et en tête à tête avec soi-même. Rouler à l’infini et avoir la tentation de prolonger encore et encore ce moment …

Mais bon, sans descendre dans le sud de la France, un simple trajet de Lille à Bruxelles n’offre t-il pas aussi une heure de retour à soi et … d’échappée !

Il faut toujours revenir, bien-sûr.

Mais pour mieux repartir …

 

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Mes musiques pour la route (liste absolument non exhaustive !) :

Pour les écouter, cliquer sur le titre !
Knuf – An der Beat
Elizabeth Taylor – Claire Maguire
3, 6, 9 – Cat Power
Playground Love (with Gordon Tracks) – Air, Gordon Tracks
Into The Groove – Madonna
Inside and Out – Feist
The Rip Tide – Beirut

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Cet article est dédié à Tony McEnsy …

 

 

Venise appartient à ceux qui se lèvent tôt …

Il est des réveils plus faciles que d’autres. Lorsque la sonnerie de mon téléphone retentit à 6 heures, j’étais déjà éveillée ou plutôt je somnolais comme un chat qui attend son heure, m’étirant de temps à autre tout en écoutant la pluie rebondir sur les dalles de ma micro terrasse. Il pleuvait encore. Pas de chance. Aucune lumière ne filtrait à travers les volets mais je savais que dans moins d’une heure le jour serait là, bien plus tôt que chez moi ; une demi-heure de décalage avais-je remarqué. Il me fallait donc être là-bas avant 7 heures. Je l’avais décidé ; me rendre au point du jour sur une piazza San Marco rendue à elle-même, désertée, emplie seulement du même calme étrange que celui de la salle de spectacle vidée de ses spectateurs. C’était le jour de mon départ, je voulais le rendre inoubliable.

J’avais déjà fait l’expérience de la piazza déserte il y a quelques années. Alors que je devais me rendre à un rendez-vous de travail près de Santa Maria Formosa, j’avais quitté mon hôtel au petit matin et couru – je suis toujours en retard – à travers ruelles et campi, déserts cette heure, pour déboucher, comme un automate et seulement guidée par ma volonté d’être ponctuelle, sur la place Saint-Marc. Je devais juste la traverser, en oblique, au plus court, afin de gagner de précieuses minutes. Je courrais donc, mon dossier sous le bras, veillant à ne pas trop m’essouffler afin de ne pas arriver le chignon défait, rouge et hors d’haleine. Je courrais sans prêter attention à la beauté des ruelles, ne voulant pas me laisser distraire. Je courrais et finis par me retrouver, presque sans m’en rendre compte, sous les arcades des Procuraties. Là, je me figeais, ma course stoppée nette. La piazza qui ne devait être qu’un moyen de raccourcir mon trajet, juste quelques lignes abstraites sur mon plan, s’offrait, vide, absolument déserte, comme toute neuve, comme lavée par la nuit. La basilique semblait attendre, tapie au fond de la place. Pas un chat. Pas un pigeon. Juste un livreur et l’ombre rapide d’un passant. Une légère averse d’été, tiède et silencieuse, s’était mise à tomber et je restais immobile, émerveillée, oubliant d’un coup mon rendez-vous, toute à ma contemplation et consciente de la grâce de cet instant. La piazza m’était offerte par surprise et mon étonnement n’en était que plus grand. Le même étonnement que Thelma et Louise devant le Grand Canyon devais-je penser ensuite lorsque je me remémorerais ce moment. Un cadeau du hasard, un cadeau de Venise.

C’est cet étonnement que je voulais retrouver avant de partir. M’offrir ce cadeau.

Je me levais donc et ouvris les volets sur la nuit. La pluie était glacée et je constatais en frissonnant que le sol de la terrasse s’était transformé en une petite mare, une acqua alta venue du ciel en quelque sorte. Vite habillée, sans même prendre le temps d’un thé, je quittais ma chambre et passais devant la réceptionniste médusée qui me lança un buongiorno interrogateur. Pourquoi diable, devait-elle se dire, affronter la pluie de si bon matin alors que les croissants fourrés et le jus d’oranges fraichement pressées attendaient les clients dans la salle feutrée du petit-déjeuner ?

J’eus vite fait de franchir le pont de l’Académie, traversais ensuite, d’un pas rapide, les campi San Stefano, San Maurizio et San Moïse puis la calle Larga XXII Marzo où je ne croisais que quelques travailleurs pressés, des livreurs poussant leurs chariots à bras et des éboueurs s’accordant une cigarette adossés à la vitrine de chez Gucci.

J’arrivais enfin.

La pluie tombait toujours, mêlée maintenant à des cristaux de neige. Un balayeur traversait la place, petit point jaune citron dans le gris du matin. Seules les gouttes d’eau se faisaient entendre et de grandes flaques, comme autant de miroirs, s’étaient formées, reflétant la basilique et le ciel ; je pensais à Diane qui, avant mon départ, m’avais dit : « ce n’est pas grave s’il pleut car à Venise même les flaques d’eau sont belles !… ». Et elle avait raison ! Comme toujours.

 

 

Vers 8 heures, les premiers touristes arrivèrent. Il était temps de rentrer.

D’ailleurs, mon manteau était trempé, mes doigts gelés et j’avais soudain très envie d’une tasse d’English Breakfast brûlant, de fruits frais et d’une part de cette délicieuse crostata alla marmellata qui faisait mon régal du matin à la Calcina.

Je pris le chemin du retour, légère et joyeuse, avec la sensation de m’être rendue à quelque rendez-vous secret. Mais après-tout, c’était un peu cela, un rendez-vous secret avec Venise … qui appartient à ceux qui se lèvent tôt.

 

 

 

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Retrouver Venise (3/3)

L’une des deux peintures de Giovanni Bellini que je voulais découvrir se trouvait dans l’église de San Francesco della Vigna, au nord de la ville, dans un coin de Castello que je ne connaissais pas. J’étais donc doublement impatiente de m’y rendre en dépit de la pluie qui tombait sans discontinuer depuis le lever du jour. Le ciel était sombre, lourd de nuages, et le vent soufflait si fort que je devais tenir à deux mains le grand et solide parapluie noir prêté par l’hôtel. Le froid en était d’autant plus vif et je remerciais mentalement Max Mara pour la qualité de ses manteaux et les chèvres du Cachemire de produire des pulls aussi chauds …

Je croisais peu de monde, essentiellement des vénitiens reconnaissables à leur pas rapide et à leurs vêtements de ville ; avez-vous remarqué que les touristes, pour la plupart, adoptent la tenue du touriste ? Chaussures de sport, coupe-vent, sac à dos et blouson en polaire … J’avais croisé, bien sûr, de très jolies japonaises vêtues avec élégance et d’une retenue toute nippone mais cela était malgré tout relativement rare. À Venise l’élégance discrète ou légèrement excentrique devrait pourtant être la règle, un dress code imposé ! Mais ne rêvons pas. Par temps de pluie, certains touristes revêtent d’abominables ponchos en plastique transparent roses, bleus ou verts dans lesquels le vent s’engouffre les faisant ressembler à de gros ballons balourds. J’en croisais quelques-uns, des chinois, l’air à la fois ahuri et déçu de constater que, et bien oui, à Venise aussi il pleut !

Venise est un labyrinthe. Je me suis donc perdue, ai demandé mon chemin à plusieurs reprises, n’ai fait aucune photo (trop de pluie, trop de vent) et suis finalement arrivée sur le campo San Francesco. Très étrange avec ses colonnades ocres et blanches.

Dans l’église, personne, hormis un prêtre qui m’indiqua où se trouvait le Bellini. J’empruntais un couloir sombre dont l’une des portes vitrées donnait sur un cloître puis je pénétrais dans une chapelle en contrebas, tout aussi sombre. Il me fallut m’habituer à la pénombre avant de distinguer la minuterie permettant, moyennant quelques euros, d’éclairer la toile.

Et là, quel face à face ! Même si cette peinture (Vierge à l’Enfant avec quatre saints, 1507) peut, d’une certaine manière, être un peu décevante (ce n’est pas le meilleur Bellini), la découvrir dans cette ville, dans cette église, dans cette chapelle, dans cette pénombre, c’était remonter le temps, en perdre la notion. Nous sommes quelques siècles en arrière, seuls, face à une peinture qui pourrait juste venir d’être achevée. Pas le moindre bruit, aucun autre visiteur pour perturber ce moment de temps arrêté. Je glisse mes dernières pièces pour prolonger encore un peu ma contemplation. Le temps s’étire. J’enregistre chaque détail, chaque couleur. Nous devrions toujours pouvoir être ainsi seuls face aux œuvres. Sans rien pour nous perturber, sans musique, sans murmures, sans audioguides, sans gêneurs. Juste nous, notre regard, le silence, nos yeux pour voir, notre mémoire pour enregistrer, et ajouter telle ou telle peinture à notre musée mental. J’ai eu la chance de pouvoir, dans mon ancienne vie professionnelle, vivre de nombreux face à face de ce type, solitaires et silencieux et le rapport que nous entretenons alors avec l’œuvre est complètement différent. Un peu comme si elle nous chuchotait à l’oreille ce qu’elle a à nous dire et abolissait d’un coup la distance entre nous et l’artiste. Cela dit, certaines œuvres nous resterons étrangères et même si notre intellect peut en admettre l’intérêt, et apprécier la démarche qui a présidé à sa création, la rencontre ne se fera pas. Certaines œuvres ne nous sont pas destinées voilà tout.

Il est des moments, des découvertes qui se gravent dans notre mémoire. Ce Bellini, même s’il ne fût pas un choc artistique (comme allait l’être celui de la fondation Querini ; mais j’en parlerai plus tard …) contenait en fait tout Venise. Ou plutôt, ce lieu, ce moment, ce silence, le chemin même que j’avais du parcourir pour venir jusque ici, la pluie, quelque chose d’impalpable et de mystérieux dans l’air, le secret de cette chapelle, tout cela m’était offert comme un concentré de la ville et du temps.

Le noir se fit soudain et le bruit métallique de l’arrêt de la minuterie me fit presque sursauter. Le tableau avait disparu, protégé par la pénombre et le silence. Je quittais la chapelle lentement, comme si je revenais au présent ou plus exactement de voyage. D’un voyage dans le temps. Le temps de Bellini.

 

Je visitais ensuite les deux cloîtres voisins en me faisant la promesse d’y revenir l’été lorsque les lavandes et les cyprès seront odorants et les cigales au rendez-vous. Puis, avant de quitter l’église, je brûlais un cierge et fis un vœu comme je le fais toujours, dans toutes les églises.

Dehors la pluie s’était transformée en une bruine fine aussi impalpable qu’un nuage mais qui néanmoins noyait tout.

Je pris la direction de San Pietro. Un autre quartier, tout comme Castello, dans lequel – si l’on ne court pas après les clichés et à « entrer dans la carte-postale » -, on rencontre la vraie Venise. Marchand de légumes sur l’eau, boucheries, boulangeries, vieux messieurs, journal sous le bras, livreurs pressés tirant leurs chariots … Des quartiers vivants.

Je fis peu de photographies mais ne pu résister à ce clin d’œil, cette juxtaposition très cinématographiquement italienne …

Je rejoignis ensuite la via Garibaldi puis le bord de la lagune.

 

Mes pas me menèrent ensuite tout naturellement au café de l’Arsenal, le si bien nommé Al leon bianco.

 

Les cafés sont des refuges et celui-là particulièrement ; la proximité des lions du Pirée sans doute, mais aussi la gentillesse de la patronne et son atmosphère de petit café de quartier avec ses habitués au comptoir et des étudiants volubiles dévorant tramezzini et sablés à la confiture…

Tout en sirotant mon espresso je me dis que je me verrais bien passer plusieurs semaines dans ce quartier, l’été, loin des touristes. Des livres, du thé glacé, du temps à étirer et des spritz le soir sur la lagune …

Mais bon, l’été était encore loin et je savais qu’il ne fallait rien précipiter. Venise sera de toutes façons toujours aux rendez-vous que l’on fixe, elle nous attend et c’est cela qui est à la fois rassurant et merveilleux.

Je commandais un second café que je bus à petites gorgées, un œil sur les félins de marbre. J’étais bien.

 

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