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Venise appartient à ceux qui se lèvent tôt …

Il est des réveils plus faciles que d’autres. Lorsque la sonnerie de mon téléphone retentit à 6 heures, j’étais déjà éveillée ou plutôt je somnolais comme un chat qui attend son heure, m’étirant de temps à autre tout en écoutant la pluie rebondir sur les dalles de ma micro terrasse. Il pleuvait encore. Pas de chance. Aucune lumière ne filtrait à travers les volets mais je savais que dans moins d’une heure le jour serait là, bien plus tôt que chez moi ; une demi-heure de décalage avais-je remarqué. Il me fallait donc être là-bas avant 7 heures. Je l’avais décidé ; me rendre au point du jour sur une piazza San Marco rendue à elle-même, désertée, emplie seulement du même calme étrange que celui de la salle de spectacle vidée de ses spectateurs. C’était le jour de mon départ, je voulais le rendre inoubliable.

J’avais déjà fait l’expérience de la piazza déserte il y a quelques années. Alors que je devais me rendre à un rendez-vous de travail près de Santa Maria Formosa, j’avais quitté mon hôtel au petit matin et couru – je suis toujours en retard – à travers ruelles et campi, déserts cette heure, pour déboucher, comme un automate et seulement guidée par ma volonté d’être ponctuelle, sur la place Saint-Marc. Je devais juste la traverser, en oblique, au plus court, afin de gagner de précieuses minutes. Je courrais donc, mon dossier sous le bras, veillant à ne pas trop m’essouffler afin de ne pas arriver le chignon défait, rouge et hors d’haleine. Je courrais sans prêter attention à la beauté des ruelles, ne voulant pas me laisser distraire. Je courrais et finis par me retrouver, presque sans m’en rendre compte, sous les arcades des Procuraties. Là, je me figeais, ma course stoppée nette. La piazza qui ne devait être qu’un moyen de raccourcir mon trajet, juste quelques lignes abstraites sur mon plan, s’offrait, vide, absolument déserte, comme toute neuve, comme lavée par la nuit. La basilique semblait attendre, tapie au fond de la place. Pas un chat. Pas un pigeon. Juste un livreur et l’ombre rapide d’un passant. Une légère averse d’été, tiède et silencieuse, s’était mise à tomber et je restais immobile, émerveillée, oubliant d’un coup mon rendez-vous, toute à ma contemplation et consciente de la grâce de cet instant. La piazza m’était offerte par surprise et mon étonnement n’en était que plus grand. Le même étonnement que Thelma et Louise devant le Grand Canyon devais-je penser ensuite lorsque je me remémorerais ce moment. Un cadeau du hasard, un cadeau de Venise.

C’est cet étonnement que je voulais retrouver avant de partir. M’offrir ce cadeau.

Je me levais donc et ouvris les volets sur la nuit. La pluie était glacée et je constatais en frissonnant que le sol de la terrasse s’était transformé en une petite mare, une acqua alta venue du ciel en quelque sorte. Vite habillée, sans même prendre le temps d’un thé, je quittais ma chambre et passais devant la réceptionniste médusée qui me lança un buongiorno interrogateur. Pourquoi diable, devait-elle se dire, affronter la pluie de si bon matin alors que les croissants fourrés et le jus d’oranges fraichement pressées attendaient les clients dans la salle feutrée du petit-déjeuner ?

J’eus vite fait de franchir le pont de l’Académie, traversais ensuite, d’un pas rapide, les campi San Stefano, San Maurizio et San Moïse puis la calle Larga XXII Marzo où je ne croisais que quelques travailleurs pressés, des livreurs poussant leurs chariots à bras et des éboueurs s’accordant une cigarette adossés à la vitrine de chez Gucci.

J’arrivais enfin.

La pluie tombait toujours, mêlée maintenant à des cristaux de neige. Un balayeur traversait la place, petit point jaune citron dans le gris du matin. Seules les gouttes d’eau se faisaient entendre et de grandes flaques, comme autant de miroirs, s’étaient formées, reflétant la basilique et le ciel ; je pensais à Diane qui, avant mon départ, m’avais dit : « ce n’est pas grave s’il pleut car à Venise même les flaques d’eau sont belles !… ». Et elle avait raison ! Comme toujours.

 

 

Vers 8 heures, les premiers touristes arrivèrent. Il était temps de rentrer.

D’ailleurs, mon manteau était trempé, mes doigts gelés et j’avais soudain très envie d’une tasse d’English Breakfast brûlant, de fruits frais et d’une part de cette délicieuse crostata alla marmellata qui faisait mon régal du matin à la Calcina.

Je pris le chemin du retour, légère et joyeuse, avec la sensation de m’être rendue à quelque rendez-vous secret. Mais après-tout, c’était un peu cela, un rendez-vous secret avec Venise … qui appartient à ceux qui se lèvent tôt.

 

 

 

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Retrouver Venise (3/3)

L’une des deux peintures de Giovanni Bellini que je voulais découvrir se trouvait dans l’église de San Francesco della Vigna, au nord de la ville, dans un coin de Castello que je ne connaissais pas. J’étais donc doublement impatiente de m’y rendre en dépit de la pluie qui tombait sans discontinuer depuis le lever du jour. Le ciel était sombre, lourd de nuages, et le vent soufflait si fort que je devais tenir à deux mains le grand et solide parapluie noir prêté par l’hôtel. Le froid en était d’autant plus vif et je remerciais mentalement Max Mara pour la qualité de ses manteaux et les chèvres du Cachemire de produire des pulls aussi chauds …

Je croisais peu de monde, essentiellement des vénitiens reconnaissables à leur pas rapide et à leurs vêtements de ville ; avez-vous remarqué que les touristes, pour la plupart, adoptent la tenue du touriste ? Chaussures de sport, coupe-vent, sac à dos et blouson en polaire … J’avais croisé, bien sûr, de très jolies japonaises vêtues avec élégance et d’une retenue toute nippone mais cela était malgré tout relativement rare. À Venise l’élégance discrète ou légèrement excentrique devrait pourtant être la règle, un dress code imposé ! Mais ne rêvons pas. Par temps de pluie, certains touristes revêtent d’abominables ponchos en plastique transparent roses, bleus ou verts dans lesquels le vent s’engouffre les faisant ressembler à de gros ballons balourds. J’en croisais quelques-uns, des chinois, l’air à la fois ahuri et déçu de constater que, et bien oui, à Venise aussi il pleut !

Venise est un labyrinthe. Je me suis donc perdue, ai demandé mon chemin à plusieurs reprises, n’ai fait aucune photo (trop de pluie, trop de vent) et suis finalement arrivée sur le campo San Francesco. Très étrange avec ses colonnades ocres et blanches.

Dans l’église, personne, hormis un prêtre qui m’indiqua où se trouvait le Bellini. J’empruntais un couloir sombre dont l’une des portes vitrées donnait sur un cloître puis je pénétrais dans une chapelle en contrebas, tout aussi sombre. Il me fallut m’habituer à la pénombre avant de distinguer la minuterie permettant, moyennant quelques euros, d’éclairer la toile.

Et là, quel face à face ! Même si cette peinture (Vierge à l’Enfant avec quatre saints, 1507) peut, d’une certaine manière, être un peu décevante (ce n’est pas le meilleur Bellini), la découvrir dans cette ville, dans cette église, dans cette chapelle, dans cette pénombre, c’était remonter le temps, en perdre la notion. Nous sommes quelques siècles en arrière, seuls, face à une peinture qui pourrait juste venir d’être achevée. Pas le moindre bruit, aucun autre visiteur pour perturber ce moment de temps arrêté. Je glisse mes dernières pièces pour prolonger encore un peu ma contemplation. Le temps s’étire. J’enregistre chaque détail, chaque couleur. Nous devrions toujours pouvoir être ainsi seuls face aux œuvres. Sans rien pour nous perturber, sans musique, sans murmures, sans audioguides, sans gêneurs. Juste nous, notre regard, le silence, nos yeux pour voir, notre mémoire pour enregistrer, et ajouter telle ou telle peinture à notre musée mental. J’ai eu la chance de pouvoir, dans mon ancienne vie professionnelle, vivre de nombreux face à face de ce type, solitaires et silencieux et le rapport que nous entretenons alors avec l’œuvre est complètement différent. Un peu comme si elle nous chuchotait à l’oreille ce qu’elle a à nous dire et abolissait d’un coup la distance entre nous et l’artiste. Cela dit, certaines œuvres nous resterons étrangères et même si notre intellect peut en admettre l’intérêt, et apprécier la démarche qui a présidé à sa création, la rencontre ne se fera pas. Certaines œuvres ne nous sont pas destinées voilà tout.

Il est des moments, des découvertes qui se gravent dans notre mémoire. Ce Bellini, même s’il ne fût pas un choc artistique (comme allait l’être celui de la fondation Querini ; mais j’en parlerai plus tard …) contenait en fait tout Venise. Ou plutôt, ce lieu, ce moment, ce silence, le chemin même que j’avais du parcourir pour venir jusque ici, la pluie, quelque chose d’impalpable et de mystérieux dans l’air, le secret de cette chapelle, tout cela m’était offert comme un concentré de la ville et du temps.

Le noir se fit soudain et le bruit métallique de l’arrêt de la minuterie me fit presque sursauter. Le tableau avait disparu, protégé par la pénombre et le silence. Je quittais la chapelle lentement, comme si je revenais au présent ou plus exactement de voyage. D’un voyage dans le temps. Le temps de Bellini.

 

Je visitais ensuite les deux cloîtres voisins en me faisant la promesse d’y revenir l’été lorsque les lavandes et les cyprès seront odorants et les cigales au rendez-vous. Puis, avant de quitter l’église, je brûlais un cierge et fis un vœu comme je le fais toujours, dans toutes les églises.

Dehors la pluie s’était transformée en une bruine fine aussi impalpable qu’un nuage mais qui néanmoins noyait tout.

Je pris la direction de San Pietro. Un autre quartier, tout comme Castello, dans lequel – si l’on ne court pas après les clichés et à « entrer dans la carte-postale » -, on rencontre la vraie Venise. Marchand de légumes sur l’eau, boucheries, boulangeries, vieux messieurs, journal sous le bras, livreurs pressés tirant leurs chariots … Des quartiers vivants.

Je fis peu de photographies mais ne pu résister à ce clin d’œil, cette juxtaposition très cinématographiquement italienne …

Je rejoignis ensuite la via Garibaldi puis le bord de la lagune.

 

Mes pas me menèrent ensuite tout naturellement au café de l’Arsenal, le si bien nommé Al leon bianco.

 

Les cafés sont des refuges et celui-là particulièrement ; la proximité des lions du Pirée sans doute, mais aussi la gentillesse de la patronne et son atmosphère de petit café de quartier avec ses habitués au comptoir et des étudiants volubiles dévorant tramezzini et sablés à la confiture…

Tout en sirotant mon espresso je me dis que je me verrais bien passer plusieurs semaines dans ce quartier, l’été, loin des touristes. Des livres, du thé glacé, du temps à étirer et des spritz le soir sur la lagune …

Mais bon, l’été était encore loin et je savais qu’il ne fallait rien précipiter. Venise sera de toutes façons toujours aux rendez-vous que l’on fixe, elle nous attend et c’est cela qui est à la fois rassurant et merveilleux.

Je commandais un second café que je bus à petites gorgées, un œil sur les félins de marbre. J’étais bien.

 

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Retrouver Venise (2/3)

Les jours suivants, je déambulais donc, le nez au vent, un plan dans la poche. J’avais, certes, rendez-vous avec Giovanni Bellini mais j’avais le temps, tout mon temps et il faut d’ailleurs savoir ne pas se précipiter, attendre un peu, décaler la rencontre pour mieux la savourer ensuite. Je fais partie de ceux qui dégustent d’abord la boule de glace dont le parfum leur plait moins et gardent l’autre, qu’ils préfèrent, pour la fin.

Je fis ainsi plusieurs longues balades dans Cannaregio au nord-ouest de la ville, quartier calme et à la fois très vivant, à l’écart des circuits touristiques car éloigné du cœur de la ville.

Pour l’atteindre depuis les Zattere, je longeais le canal San Vio, attrapais le vaporetto pour remonter le Grand Canal jusqu’à San Marcuola.

Puis, après avoir jeté un œil sur mon plan, mémorisé les directions à prendre et la structure des canaux principaux, je me perdais sans me perdre.

A Venise chaque erreur est récompensée. Se perdre, hésiter permet de découvrir des merveilles.

 

Je croisais très peu de touristes mais beaucoup de vénitiens, un bateau-poubelle, des ouvriers, des enfants au retour de l’école, une factrice distribuant le courrier, de vieilles dames faisant la causette sur un pont … La vie vénitienne.

Je m’arrêtais souvent, revenais sur mes pas, savourais le spectacle des ruelles puis entrais, parce qu’il faisait quand même très froid, prendre un petit espresso macchiato (excellent), installée au comptoir de la Torrefazione Cannaregio.

Venise en hiver. Certains de mes amis n’avaient pas compris pourquoi je n’attendais pas les beaux jours. « En été, ça doit quand même être plus sympa, non ? ». Eh bien non. Venise, mais aussi la mer du Nord, Ostende ou Bruges (sa cousine flamande) sont tellement belles dans le gris, la brume et la neige. Le ciel se charge de leur offrir ce petit supplément poétique qui les rend magiques. Elles semblent alors hors du temps et offertes à vous seul. J’aime également Venise l’été, oui bien sûr, mais différemment et pour d’autres raisons.

L’hiver, les tons ocres des maisons sont assourdis par le gris du ciel qui semble unir les nuances, les accorder, les adoucir.

Vers 13 heures je retournais à la Calcina comme on rentre à la maison. J’aime la sensation que procurent certains lieux (la Calcina en fait partie) de les avoir toujours connus, de correspondre en tous points à ce que l’on attend et d’y être, allez savoir pourquoi, parfaitement bien.

J’y déjeunais d’un plat ; comme de délicieux gnocchis à la tomate et aux crevettes, arrosés d’un verre de Pinot griggio que je savourais à petites gorgées, suivis d’un tiramisu aux agrumes de Sicile ou d’une panna cotta.

Installée devant la fenêtre, je pouvais suivre le spectacle de la vie vénitienne qui se poursuivait au dehors, sur le quai : ménagères tirant un chariot empli de leurs courses, étudiants de l’école d’art voisine se pressant un carton à dessin sous le bras, mères traînant leurs enfants et religieuses voiles au vent et grosses chaussettes de laine dans leurs mocassins marron… Je n’aurais laissé ma place pour rien au monde. Je terminais mon repas en sirotant un caffè, sortais mon petit carnet jaune pour y noter deux, trois idées, des impressions … puis il était l’heure de se remettre en route avant que la lumière ne commence à décliner …

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San Giorgio fût un éblouissement.

Petite île qui semble s’être détachée de la Giudecca, juste pour qu’on la laisse tranquille, San Giorgio est effectivement à part. Je n’y ai jamais vu grand monde, même en plein été. Proche de Saint Marc mais suffisamment éloignée pour que la foule ne s’y précipite pas, San Giorgio reste pour beaucoup une toile de fond, un élément du décor. Tant mieux. Et tant pis pour ceux qui s’en privent. On l’atteint après une traversée de dix minutes à peine depuis San Zaccharia et l’on y accoste avec la sensation d’atteindre une île (presque) déserte.

Je m’y étais déjà rendue à plusieurs reprises (notamment à la fondation Cini pour le travail), et avait à chaque fois été charmée par l’impression d’isolement que procure cette « terrasse » sur le bassin de Saint Marc, l’impression d’être un spectateur privilégié à qui la ville est offerte. Le canal de la Giudecca, la pointe de la Douane, la piazzetta, le palais des doges, la Riva degli Schiavoni, les Giardini, d’un seul coup d’œil. D’ici, la vue sur Venise en devient presque irréelle de beauté.

Je n’étais cependant jamais montée au sommet du campanile qui se dresse à côté de la basilique et au sommet duquel la vue sur Venise est parait-il époustouflante. Et elle l’est ! Au sortir de l’ascenseur qui vous mène 63 mètres plus haut en moins de deux minutes, la vue est tout bonnement stupéfiante et je n’ai pu réprimer un « oh ! » émerveillé en la découvrant ! A 360°, une « carte » de Venise et des îles alentours se déploie sous nos yeux. Le vent glacial souffle terriblement fort, gèle les doigts et oblige à trouver un appui pour se stabiliser si l’on veut prendre une photographie. Les mains sur les oreilles (le vent était vraiment glacial et je n’avais pas de bonnet), accoudée au rebord de pierre, j’ai pris mon temps et suis bien restée une demi-heure à observer, telle un oiseau ou un aviateur, la ville vue du ciel afin d’encore mieux la comprendre. Un peu comme lorsque je passe des heures à étudier un plan ou des cartes ; car on ne prend bien la mesure d’une ville, on ne l’apprivoise qu’en en étudiant sa structure et son organisation spatiale.

J’étais seule. Juste le bruit du vent, ses rafales. En bas, sur l’eau verte, le ballet des bateaux et des vaporetti et au loin, au-delà de la ville, sur l’horizon et sous les nuages … les Alpes ! Je ne les avais pas aperçues tout de suite mais, en scrutant le paysage, elles m’étaient apparues, enneigées, se confondant presque avec les nuages mais bien là et dans une proximité étonnante. La plus belle leçon de géographie qui soit.

Après cet émerveillement, je décidais de rentrer doucement, en faisant un détour par l’Arsenal. Marcher le long de la Riva degli Schiavoni permettait de garder un œil sur San Giorgio et de « revenir sur terre ».

Ensuite, franchir le pont San Biasio et se diriger vers les lions de pierre, c’était marcher en terrain connu, dans un calme que je recherchais. Mettre ses pas dans ses propres pas, dans un endroit de Venise qui peut sembler austère mais dont j’aime justement l’austérité.

Les lions grecs de l’Arsenal, toujours aussi impassibles, m’attendaient.

J’aime ce campo de l’Arsenal où, l’été, les habitants du quartier se reposent sur les bancs rouges à l’ombre des arbres et où les enfants jouent au ballon ou font de la trottinette. J’aime voir la ville vivre comme elle l’a toujours fait.

Le petit café était fermé. Je rêvais d’un capuccino. Tant pis.

Je pris le chemin du retour, traversais le Grand Canal dont l’eau, sous un ciel bleu saphir, reflétait les palais métamorphosés en gros lampions dorés.

Puis je retrouvais mon quartier du Dorsoduro, mes Zattere et la Calcina …

 

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A suivre …

 

Retrouver Venise (1/3)

Venise me manquait. Depuis presque deux ans, Venise me manquait. Je voulais la retrouver, la retrouver en hiver, presque débarrassée de ses hordes de barbares, calme et ne se livrant qu’à ses seuls amoureux, aux promeneurs solitaires, aux amis des lettres et des chats, aux contemplatifs, aux doux et aux discrets qui arpentent la ville avec la légèreté d’un félin pour mieux s’y fondre et s’en imprégner.

Je me décidais en décembre, presque sur un coup de tête. Le temps maussade, la pesanteur d’un travail qui ne me satisfaisait pas, la sensation d’être empêchée, contrainte à l’inaction, empêtrée dans le quotidien furent somme toute de bons aiguillons. Nous étions un dimanche soir, moment déprimant s’il en est – le week-end, espace lumineux de liberté, étant toujours trop bref – et je prenais un thé tardif avec Diane, histoire de prolonger encore un peu notre après-midi en famille ; j’aime les dimanches-refuges que l’on clôt par du thé brûlant et de la tarte aux pommes servie dans nos assiettes Burgenland (les dimanches sont de l’enfance prolongée). C’est Diane qui me convainquit d’enfin me décider. Elle me connait mieux que quiconque et m’encourage toujours à prendre la bonne direction. Hôtel et billet d’avion furent donc réservés en quelques clics.

Cette nuit du dimanche au lundi, je m’endormis un sourire aux lèvres et endurais ensuite tout le mois de janvier sans broncher. La perspective de retrouver Venise en février me permettant de prendre le recul nécessaire quant à l’agitation professionnelle, assez vaine. J’étais également heureuse d’avoir réussi à mettre en pratique mes bonnes résolutions de ce début d’année ; résolutions que je devais mûrir depuis un bon moment : ne pas remettre à plus tard ce qui m’est nécessaire et retrouver les lieux qui me correspondent.

Et cela même si je devais le faire seule car Monsieur Bruxelles n’aime ni les villes, ni les voyages et il nourrit à l’égard de Venise l’aversion de qui ne la connaît pas vraiment. Pour lui, trop de touristes, trop de pacotille, le Disneyland du romantisme … Ce n’est pas faux. A Venise, le tourisme de masse est une calamité. Les barbares, tout comme les pigeons, souillent la ville. Pire, ils la maltraitent, la prennent d’assaut, l’expédient en un tour de gondole et une traversée de la place Saint-Marc, se déplacent en groupes bruyants, aveugles à la beauté environnante, les yeux rivés sur leurs smartphones et se selfisant à tout va. Ils n’auront rien vu mais auront « fait Venise » … Tout est une question d’éducation et de culture. Et loin de moi, l’idée d’interdire la découverte et l’accès à la beauté. Chacun a le droit d’en profiter. Mais, mon dieu ! Un peu de tenue ! Les lieux imposent pourtant une attitude. J’ai le souvenir d’un clochard à la Prévert qui s’invitant à un vernissage, dans mon ancienne vie professionnelle, avait déambulé entre les œuvres, se redressant dans son vieux costume, le cheveu frais peigné, une coupe de champagne à la main, l’autre dans le dos à la manière d’un amateur éclairé s’inclinant de temps à autres pour examiner le détail d’une peinture. Il n’en oubliait pas de piocher canapés et petits biscuits mais il avait de l’allure, s’était adapté et fondu dans un milieu dont il profitait gentiment et s’était même intéressé à ce qu’il découvrait accroché aux cimaises. J’avais pensé alors qu’il avait – et peut-être plus encore que tous les autres invités réunis – le droit d’être là. Peut-être est-ce finalement le groupe qui induit un comportement de barbare ? Seuls, tout seuls, les individus de ces mêmes groupes auraient-ils la même envie de brailler, d’envahir les campi et de squatter les ponts ? Pas si sûr.

Je partis donc le 20 février dernier pour plusieurs jours de retrouvailles avec ma Venise.

J’arrivais en fin de matinée. Le temps était couvert mais j’avais pu l’apercevoir par le hublot de l’avion car « Venise est un poisson » posé sur la lagune entre les méandres de l’eau verte et du sable grège.

Vite, sortir de l’aéroport, s’étonner comme à chaque fois des grands pins parasols qui bordent les accès aux transports d’eau puis attendre la navette de l’Alilaguna qui me mènera aux Zattere et sourire en observant l’un des employés de la compagnie, des yeux étirés en amande, un visage tout droit sorti d’une peinture de la Renaissance italienne. Pas de doute. Je suis à Venise.

J’avais choisi de séjourner dans mon hôtel situé dans l’un des endroits que je préfère à Venise, sur les Zattere, juste en face de l’île de la Giudecca. De là, on aperçoit l’église du Redentore, San Giorgio et l’alignement graphique des maisons de l’autre côté du canal. Ici la ville s’ouvre vers le ciel, semble y respirer, faire le plein de l’air du large, du parfum de la mer. J’aime ce contraste de la ville tortueuse, labyrinthique et de la lagune sous le ciel. La lumière y est sublime, quelle que soit la saison.

Aujourd’hui, l’eau est verte, d’un vert clair un peu laiteux, entre le vert prasin et le vert céladon, un vert propre à Venise, écho d’un ciel gris clair dans lequel courent des nuages d’un gris à peine plus foncé.

Avant de partir, je m’étais fixé un but, enfin plutôt trois : retrouver mes marques, flâner et me perdre mais surtout aller à la rencontre de deux peintures de Giovanni Bellini. J’eus, lors de mes études aux Beaux-Arts, la chance d’avoir des cours d’histoire de l’art dispensés par le peintre Eugène Leroy. Il enseignait l’histoire de l’art à sa manière c’est-à-dire sous forme de longs monologues, entrecoupés de longs silences, dans lesquels il évoquait son amour pour Rembrandt. Il nous racontait se rendre souvent dans les musées de Hollande, et notamment au Rijksmusem, pour y contempler une seule et unique peinture. C’est ce que je voulais faire. Ne pas saturer mon regard mais m’imprégner, en les apprenant presque par cœur, des deux peintures que je voulais voir « en vrai »…

Pour l’heure, après avoir siroté un indispensable thé Earl Grey dans le salon de l’hôtel (le thermomètre ne dépassait pas les 3 degrés), il était temps de retrouver mes chemins à travers la ville. Je voulais vérifier, en guise de préambule à mon séjour, si mes automatismes, ma boussole intérieure fonctionnaient encore. Et je fus surprise. J’empruntais le rio Terra Foscarini, franchis le pont de l’Académie (malheureusement en travaux) puis, sans plan, les mains dans les poches j’atteignis la Fenice, le campo Sant Anzolo et enfin le palazzo Fortuny sur le campo San Beneto. Je gagnais ensuite, en faisant de nombreux détours mais toujours sans me perdre, la place Saint Marc, le nombril de Venise. S’y rendre le jour de mon arrivée c’était en quelque sorte choisir un point de départ à ma longue promenade à travers la ville. Et puis, la basilique Saint Marc procure toujours un choc visuel et un émerveillement qui ne s’émousse pas. Il est ainsi des monuments décrits cent fois, photographiés mille fois, emblématique jusqu’à l’écœurement et qui pourtant vous saisissent et vous laissent à la fois étonnés et éblouis. Et, comme à chaque fois, il me plaît d’imaginer la stupéfaction des voyageurs des siècles passés arrivant à Venise et débouchant sur la piazza. Cet étonnement – que l’on peut d’ailleurs ressentir pour chaque fragment de la ville – il faut le cultiver, se laisser surprendre et, là plus que partout ailleurs savourer ce condensé du temps, de l’histoire, et prendre conscience que l’on est bien ici et maintenant mais également ici et avant. A Venise le temps est élastique et le voyage que nous faisons est à la fois géographique et temporel. Il faut en lire l’histoire dans les livres et dans l’entrelacs de ses ruelles mais également se raconter des histoires. Chaque palais, chaque maison, chaque pont nous y incitent et pour peu que l’on prenne le temps de la contemplation, nous pouvons éprouver et ressentir ce que les vénitiens des siècles passés ont pu eux-aussi éprouver et ressentir : la beauté d’un rayon de soleil sur la lagune, de la ville se découpant dans l’encadrement d’une fenêtre ou celui d’un campo sous la lune … Rien ne change.

Rien ne change, oui, même si tout change. Tourisme de masse, multiplication indécente des boutiques de luxe (l’une des plus importantes librairies a cédé la place à un « temple Vuitton » !) n’auront cependant pas la peau de Venise. Elle en a vu d’autres et les barbares contemporains seront balayés par ceux (vénitiens et amoureux de Venise) qui se battent pour qu’elle ne devienne pas un musée mais reste bien vivante, une ville vivante et habitée, dans tous les sens du terme.

La nuit tombait doucement, bleue et froide, et la place se vidait de ses touristes et de ses pigeons. J’avais commencé à reprendre la mesure de la ville et m’en réjouissais. Cela méritait bien une halte chez Florian – qui en dépit de la foule qui s’y presse reste immuablement plaisant et puis, je n’avais rien avalé depuis le matin. Ce fût tramezzini au thon et aux olives vertes puis chocolat chaud (divinement épais et parfumé) et petits biscuits.

Je pouvais maintenant reprendre en rythme lent le chemin de la Calcina et attendre avec impatience le lendemain et tous les jours suivants.

A suivre …

 

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Janvier rêvé

J’aime le mois de janvier. Un mois comme la première page d’un cahier neuf sur laquelle j’inscris mentalement mes bonnes résolutions. Un mois flottant, hors du temps, en suspension entre l’effervescence de décembre et l’écoulement inexorable des jours de cette année nouvelle que j’espère toujours meilleure que la précédente, pleine de surprises, de hasards heureux, de découvertes et de bonheurs. En janvier, je m’attends au meilleur avec la légère impatience de qui reçoit, sans s’y attendre, un cadeau joliment emballé et dont il devine que le contenu le comblera – et je ne parle pas là de rubis ou de saphirs; un caillou japonais ou un trèfle à quatre feuilles sont pour moi beaucoup plus précieux. Janvier, je le veux donc glacé, silencieux et ouaté sous les flocons de neige, blanc le jour et cobalt sombre la nuit, les étoiles scintillant plus fort dans un ciel d’une pureté cosmique. Janvier, je le veux paisible, d’une quiétude douce et tranquillisante pour se préparer, se rassembler (comme le chat ou le sportif prêts à bondir) avant l’enchaînement inéluctable du travail et des contraintes imposées mais aussi de nos fragments de liberté et de nos projets pour lesquels le temps semble toujours manquer (et de plus en plus en vieillissant). J’aime quand janvier semble calmer la ville, quand, le soir venu, les rues se vident laissant la neige tomber silencieusement, comme sur la pointe des pieds. C’est une magie douce, celle des contes de l’hiver, pour ne pas oublier la forêt, le cycle des saisons, la lune et les marées. La neige tombe, la ville m’appartient, les réverbères complices éclairent la scène. Je me hâte de rentrer. Vite se replier chez soi, savourer un thé, le nez collé à la baie vitrée. Tout est calme, la nouvelle année peut bien attendre encore un peu, le temps de faire un ménage mental, de se délester de tout ce qui nous a pesé l’année écoulée et de peaufiner notre feuille de route pour les onze mois suivants. Prendre juste encore un peu de temps, hiberner, s’extraire du quotidien pour mieux y replonger ensuite.

Cette année Janvier fût gris, désespérément gris. Le ciel et la vie, du même gris. Trop de travail (alors que ce premier mois est généralement assez calme), un chapelet de petites contrariétés, de contretemps irritants, de rendez-vous, de réunions inutiles, de déplacements déprimants dans des villes de Picardie toutes aussi déprimantes. Et aussi l’obligation sociale des vœux qu’il faut présenter même aux ennemis professionnels (qui tout en souriant vous souhaitent mentalement le pire), aux importuns et à ceux pour lesquels je n’ai aucune sympathie (à ceux-là, je réserve d’ailleurs la formule ambigüe « tous mes vœux ! » car je ne leur souhaite pas de mal, non, mais rien en tous cas de ce qu’ils ne méritent pas …).

Bon, il y eut bien-sûr de bons moments, des éclairs joyeux qui m’aidèrent à supporter la pluie quotidienne, le ciel bas, une trop grande douceur de l’air, ce temps de rien … Une galette des rois de chez Meert par exemple (frangipane et abricot, fève hideuse mais délice absolu), les thés avec Diane le soir en revenant du travail, des lectures (Le sel de la vie de Françoise Héritier, L’art de la délicatesse de Dominique Loreau), les déjeuners avec Aki, la surprise du chant d’un oiseau nocturne comme un concert pour moi seule, des clémentines corses fruitées à souhait, l’amitié et les mots de Terri, un verre de Pouilly-fumé, la lune en quartier, une conversation avec un chat de passage …

Si aucune de ces journées de janvier ne me laissera un souvenir enchanté dont on se souvient encore bien des années plus tard mais plutôt un goût amer de temps perdu et la sensation d’avoir nagé seule à contre-courant dans un quotidien poisseux d’ennui, j’aurais malgré tout pris quelques bonnes et petites résolutions. Des résolutions s’imposant d’ailleurs presque d’elles-mêmes face au quotidien et à l’inertie de certains : ne plus remettre à plus tard ce qui m’est nécessaire, ne rien forcer (« lâcher-prise »), oser dire ce que l’on veut et surtout ce que l’on ne veut plus et surtout, surtout, faire de ceux que l’on aime et de ce qui fait le sel de la vie (lisez Françoise Héritier !) la priorité des priorités.

Aki a beau me dire que le passage à la nouvelle année est symbolique et que rien ne change (ce qui est vrai), je suis persuadée que le bonheur, ou plus modestement les bonnes choses de la vie, nous pouvons les provoquer. Il suffit de le vouloir. « Quand on veut, on peut », n’est-ce pas ?

Février, mars, avril, mai … ces onze prochains mois je les veux riches et lumineux. Les ingrédients de mon bonheur, je les ai déjà. Il me suffit d’en faire bon usage, de mesurer somme toute la chance qui est la mienne et d’y ajouter des projets, même modestes, car le temps ne fait pas de cadeau et après il sera trop tard …

 

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Biscuits de Noël alsaciens

Pas de vrai Noël sans nos petits biscuits alsaciens.

Ceux qui me lisent connaissent mon amour de l’Alsace dont le parfum de cannelle et les maisons à colombage imprégnèrent mon enfance. Noël est par excellence la fête des enfants et pour peu que l’on en soit resté un, le rituel de la confection de ces petits biscuits est une fête avant la fête.

Dimanche dernier fût l’une de ces journées.

Depuis le matin le ciel était d’un gris opaque et la neige tombait sans discontinuer ; tantôt à gros flocons ronds et moelleux soudainement bousculés par des bourrasques glacées, tantôt en poudre de cristaux impalpables qui se transformaient en nuages de neige lorsque le vent soufflant en rafale se faisait plus violent. Dehors, pas un chat, pas un merle, juste les silhouettes sombres de quelques passants glissant prudemment sur les trottoirs. La ville avait disparu ou plutôt s’était transformée en une esquisse d’elle-même ; les contours des maisons devenaient flous, les voitures disparaissaient sous le blanc tout comme les réverbères et les arbres. Un temps de Noël, un temps idéal pour réaliser nos biscuits.

J’ai donc œuvré toute l’après-midi, une tasse de thé à portée de main, surveillant d’un œil la chute des flocons sur le ciel gris puis bleu de nuit. La chaleur de la cuisine, le parfum des biscuits en train de cuire … j’aime ces moments où l’on travaille modestement au plaisir de faire plaisir (enfin je l’espérais) ; ces biscuits étant destinés à nos amis et voisins.

Cette année, faute de temps, je me suis volontairement limitée à nos préférés : biscuits au beurre et étoiles à la cannelle. Des incontournables alsaciens.

 

 

Je découpe d’ailleurs la pâte avec nos emporte-pièces également alsaciens achetés dans une boutique d’Haguenau il y a très longtemps – à l’époque « préhistorique » où la pâtisserie n’était pas encore devenue un sport de combat et où les bredle (les biscuits de fêtes alsaciens) étaient quasiment inconnus hors de l’est de la France. Nous les avions nous-mêmes découverts lors de nos séjours à l’hôtel Muller où, dans chaque chambre, une corbeille de bienvenue nous attendait – jolie vannerie remplie de biscuits au beurre, à l’anis, à la cannelle, de pains d’épices, et ornée d’une simple branche de sapin, d’une fleur d’hellébore blanche et de baies rouges. De là peut-être, de là sûrement, me vient ce goût du bonheur en biscuits …

 

Nos boites prêtes à offrir ! …

Bon, peut-être aurez-vous envie de vous y essayer. C’est facile, rapide (si on les confectionne en petites quantités) et très simplement bon.

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Voilà les recettes !

Petits fours de Noël au beurre
Butterbredle

500 g de farine
250 g de sucre
250 g de beurre
8 jaunes d’œufs

Pour plus de facilité, je prépare la pâte (comme pour toutes mes pâtes à tarte) au robot en mélangeant d’abord le beurre très froid à la farine, puis le sucre et les ingrédients liquides. Donc …

Mélanger le beurre très froid (coupé en petit morceaux) à la farine de façon à obtenir un mélange « sableux ». Incorporer ensuite le sucre, mélanger, puis ajouter les jaunes d’œufs et mélanger à nouveau jusqu’à ce que la pâte s’amalgame et forme une boule.
Laisser reposer 2 heures au frais.
Faire ensuite une abaisse d’environ 4 mm et y découper des formes variées à l’emporte-pièce, les dorer avec un mélange jaune d’œuf et lait (1 cuillère à café de lait pour un jaune) après les avoir disposés sur une plaque à pâtisserie antiadhésive.
Cuire 12 minutes à 210°c.
A la sortie du four, faire refroidir les biscuits sur une grille à pâtisserie, en goûter un en se brûlant les doigts ( !) et attendre que les autres soient bien refroidis pour les ranger dans une boite hermétique (ils se conservent ainsi plusieurs jours, voire une semaine).

Etoiles à la cannelle

Pour les biscuits
175 g d’amandes en poudre
175 g de sucre semoule
7 g de cannelle
1 blanc d’œuf
1cuillère à café de kirsch
Pour le glaçage
200 g de sucre glace
1 blanc d’œuf
1 bonne cuillère à café de kirsch

Dans un saladier, mélanger la poudre d’amande et le sucre ainsi que la cannelle. Battre le blanc d’œuf en neige et l’incorporer au mélange puis ajouter le kirsch et mélanger à nouveau. Vous allez obtenir une pâte. Sur une surface saupoudrée de sucre, l’abaisser à 7 mm d’épaisseur et y découper des étoiles à l’emporte-pièce. Les disposer sur une plaque à pâtisserie antiadhésive et les cuire (les faire se dessécher en fait) 30 à 50 mn dans un four à 100°c. Les étoiles sont cuites lorsque le dessous se détache sans coller. Attention cependant à ne pas les laisser cuire trop longtemps car les étoiles continueront à durcir en refroidissant et leur cœur doit rester moelleux.
A la sortie du four les disposer sur une grille à pâtisserie et bien les laisser refroidir. Pendant ce temps, préparer le glaçage au kirsch.
Mélanger le blanc d’œuf, le sucre glace le kirsch.
Le glaçage doit se tenir mais sans non plus être trop compact.
En recouvrir ensuite chaque étoile et attendre quelques heures (cela sera difficile !) que le glaçage se soit solidifié avant de les déguster …

 

 

Les oiseaux de Sans Souci

Un chardonneret, une mésange huppée, un troglodyte-mignon.

 Ils sont trois dans la chambre de mes parents, trois petits médaillons, trois souvenirs du Palais de Sans Souci ; le Palais de Frédéric II à Postdam que mes parents visitèrent lors d’un voyage en Allemagne de l’Est du temps où l’Allemagne se coupait en deux, du temps où j’étais toute petite et mon frère à peine conçu (ce qui m’a toujours fait dire qu’il visita Berlin avant moi …).

La visite de ce palais leur avait laissé un souvenir enchanté et depuis, leur récit de la bibliothèque de Voltaire, des grosses pantoufles qu’ils avaient dû chausser pour ne pas érafler les parquets – mais glisser tels des patineurs – et des écureuils roux virevoltants dans les grands arbres du parc me faisait rêver.

Aussi, lors d’un voyage professionnel à Berlin, il y a de ça quelques années, j’en profitais le dimanche avant mon retour pour filer à Postdam.

Nous étions mi-février et le thermomètre était descendu très en dessous de zéro. Le quartier de Mitte où je séjournais était désert, comme figé par le froid et même les ours du pont sur la Spree semblaient frigorifiés.

La ville et la campagne que je contemplais ensuite depuis le train avaient pris cette teinte grège du grand froid qui semble poser sur toute chose un voile de pastel glacé. Dans le train, peu de voyageurs tout comme dans la gare où j’arrivais, impatiente et heureuse comme un explorateur de pyramide ou de quelque contrée fabuleuse. Car c’est bien ce que je comptais découvrir. Et retrouver l’émerveillement qu’eurent mes parents.

Dehors, les rues étaient presque vides. Vide également le parc que j’atteignis rapidement ; le froid incitait à la course pour se réchauffer en dépit de ma doudoune et des gants fourrés.

Le parc m’attendait. De grands arbres noirs et nus sur le ciel gris, des allées de sable beige, des pelouses gelées et le croassement de corbeaux désœuvrés sautant de branches en branches comme pour passer le temps. Rien de très engageant et pourtant, un je-ne-sais-quoi dans l’air me fit dire que cet endroit était particulier. Le silence ouaté, le ciel d’un blanc opaque, la substance même de l’air glacé et humide semblaient avoir posé un couvercle invisible sur le domaine ; un endroit hors du temps pour perdre la notion du temps. Frédéric II avait dû s’y promener, mes parents s’y étaient promenés, je m’y promenais à mon tour. Pensée on ne peut plus banale, j’en conviens, mais je reste fascinée par notre capacité à jouer avec l’espace et le temps comme avec un élastique. Vivre dans la même seconde le maintenant et l’avant … Surprendre un rayon de soleil frapper le parquet de la Galerie des Glaces ou se perdre dans la contemplation des nuages depuis l’une de ses fenêtres, c’est voir ce que des centaines de courtisans ont vu avant vous et dont ils ont pu être touchés de la même manière, c’est ressentir et s’émouvoir de ces mêmes petits riens. Vivre le lieu, en faire l’expérience sensible, permet de voyager dans le temps puisque rien ne change. En tous cas ni la lumière, ni les reflets sur les verres anciens des fenêtres, ni la vue depuis un perron. Et c’est cela que je retrouvais ici, à l’orée du parc. Une magie de « l’hors du temps ».

Pour l’heure, pas d’écureuils ; ils devaient encore dormir dans leur nids bien chauds, n’ayant d’ailleurs peut-être pas du tout l’intention de sortir – dimanche oblige – préférant la dégustation de leur réserve de noisettes à la contemplation amusée des quelques rares et courageux visiteurs.

Il m’a fallu marcher longtemps, sans plan et donc en me perdant un peu, avant de découvrir le refuge de Frédéric II. Façade jaune, d’un jaune que l’on nomme « impérial » entre l’ocre-jaune et le jaune beurre-frais, rococo, féérique, qui tranchait et détonnait dans tout ce gris ; un peu comme si l’on venait de planter un décor de théâtre au cœur de la nature. Vision féérique. Palais de conte pour enfants. Pas étonnant que le palais et son parc aient tant plu à ma mère de qui je tiens mon goût pour le vrai merveilleux, celui de la forêt et des bêtes invisibles, de la nuit de velours, des princesses-grenouilles et des plumes de chardonneret que l’on trouve par hasard sur la mousse d’un rocher … Ce palais était pour nous.

Je devais déjeuner avec mon collègue et ami Angelo – qui avait eu la bonne idée, à l’instar des écureuils, de faire la grasse matinée – et nous avions convenu de nous retrouver devant le palais. Midi n’avait pas encore sonné. J’avais donc encore le temps de faire le tour de ce palais à échelle humaine, de redescendre les marches qui y mènent et traversent les vignes en terrasses plantées par Frédéric. Me perdre à nouveau dans le parc dans le silence et le gris glacé de l’air humide, apercevoir le vert d’eau et les dorures du pavillon chinois, atteindre le Neues Palais (très laid) mais y découvrir une boutique. Aucun lieu, aussi féerique qu’il soit n’y échappe. Les museum shop sont aux musées ce que l’audioguide est au visiteur. Une calamité. Regardez par vous-même et engrangez des souvenirs ai-je toujours envie de crier. Cela dit, le froid m’ayant glacée jusqu’aux os, j’entrai dans la boutique de souvenirs en poussant un soupir d’aise tant la chaleur qui y régnait était bienfaisante. Une bien jolie boutique d’ailleurs toute en plafonds très hauts, en moulures et en parquets cirés. De quoi décolérer et se réchauffer. Je traînais un peu entre les piles de livres et les cartes postales quand je les vis, sur une table ronde nappée de blanc, des oiseaux, de jolis oiseaux de nos jardins sur de petits médaillons de porcelaine blanche.

Les illustrations étaient d’assez bonne facture et, surtout, la plupart des oiseaux de Doudeauville étaient là. Petites miniatures précieuses. Ils feraient le bonheur de Diane ; enfin, je l’espérais. Je fis mon choix. J’en voulais trois car, c’est mon chiffre et puis tout est plus beau par trois. Je tergiversais pendant une bonne demi-heure, perdant la notion du temps, absorbée par mon travail de sélection du plus parfait, de l’oiseau aux plus belles couleurs, du médaillon sans aucun défaut. Je les plaçais côte à côte, essayant plusieurs associations ; rouge-gorge et mésange, roitelet et pinson. Mon choix se porta finalement sur le chardonneret, la mésange huppée et le troglodyte mignon (oui, c’est bien son nom) hôtes réguliers de notre jardin et parmi nos préférés. Je les fis emballer dans plusieurs feuilles de papier de soie et les emportais comme un trésor.

Angelo m’attendait ; nous devions quand même travailler notre rapport de mission. Je demandais à un touriste allemand de nous prendre en photo devant « Sans souci » puis nous nous filâmes vers un restaurant que j’avais aperçu, caché sous les arbres, derrière le palais. Les salles étaient bondées – à croire que tous les berlinois s’y étaient donné rendez-vous – mais on nous trouva une place dans la galerie vitrée donnant sur le jardin. Il y faisait chaud, les effluves des plats que l’on servait étaient délicieuses et le brouhaha joyeux. Je commandais kartoffeln und würste (nous étions en Allemagne quand même !) et une bouteille de vin blanc. La nourriture, le vin et la chaleur nous amollirent quelque peu. Après le strudel aux pommes et à la cannelle, le café fut servi dans de petites tasses vertes et or, les couleurs même du pavillon chinois que j’avais aperçu tout à l’heure.

Il fallu repartir, le jour semblait déjà décliner et le ciel s’était assombri.

Angelo ne parlait pas trop – c’est un ami parfait – et je pouvais ainsi goûter les derniers instants dans ce parc. J’avais remonté le col de ma doudoune, nous marchions d’un bon pas et je serrais contre moi le sachet de plastique blanc qui contenait mon trésor.

Je l’ai déjà dit, parfois la vie nous offre des moments suspendus, des moments hors du temps dont on se souviendra ensuite avec une précision surprenante et qui d’ailleurs nous étonnera. Pourquoi ? La concordance heureuse de notre disponibilité, de notre volonté d’émerveillement ? Sûrement. Mais plus encore – et ça, j’en suis persuadée – car le temps et l’espace sont élastiques et les expériences vécues, et les liens créés, autant de fils d’Ariane …

Ces trois petits oiseaux sont maintenant côte à côte sur le bleu ciel de la chambre de mes parents. Et il me suffit d’un regard pour me transporter là bas et « avant » …

Diane & Dad., Berlin, Postdam, Sans Souci, Doudeauville, Postdam, les oiseaux et les jardins …

L’or du temps.

 

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Sans Souci, palais de style rococo, fut la résidence d’été, le refuge de Frédéric II, roi de Prusse (dit Frédéric le Grand) qui aimait, à la fin de sa vie, à y séjourner avec la seule compagnie de ses chiens. Frédéric II avait une idée très précise de la résidence qu’il souhaitait et l’architecte Georg Wenzeslaus von Knobelsdorff s’appuya d’ailleurs sur les croquis du roi pour sa réalisation. Le palais fut construit en seulement 2 ans (1745 – 1747) et se caractérise par sa petite taille et les 10 pièces en enfilade qui le constituent. Il est entouré d’un parc de 300 ha dans lequel se trouvent également le Neues Palais, le pavillon chinois et une orangerie.
Sans Souci est situé à Potsdam à environ 25 kms de Berlin.
Pour découvrir le site, c’est ICI.

Pour faire une pause et vous restaurer, je vous conseille le restaurant où j’avais déjeuné : le Mövenpick restaurant Zur Historischen Mühle (lien ICI)

Pour s’y rendre :

En Provence (adresses gourmandes) – 2/2

Un pays, une région, se visitent aussi avec les papilles.

Alors, je vous livre, en guise de conclusion du récit de notre balade estivale, quatre adresses à découvrir sur place mais aussi, pour certaines d’entre-elles de gourmandises à vous faire livrer (bonheur de la commande par internet qui mettra illico prestissimo la Provence sur votre table et du soleil dans votre hiver !).

Moulin Jullien (miel et huile d’olive) – Saint-Saturnin-lès Apt

J’ai découvert ce producteur il y a quelques années alors que je désespérais de trouver un bon miel de lavande. J’avais écumé les quelques boutiques spécialisées, notamment à Bruxelles, et les magasins bio mais leur miel était soit quelconque soit d’origine indéterminée (miel issu de l’Union Européenne …). Il ne me restait donc qu’à taper les bons mots-clefs afin de trouver la perle rare sur internet. Ce fut long – peut-être en raison de mes critères : il fallait que le miel soit de Provence et bio, mais sans que le producteur ne me coupe l’appétit (exit donc les babas cool barbus, écolos cracra et autres illuminés du retour à la nature).

Et j’ai fini par trouver ! Le Moulin Jullien, une entreprise familiale (depuis 4 générations) qui produit du miel mais d’abord de l’huile d’olive – ce qui tombait bien car je souhaitais également trouver un producteur de vraie bonne huile d’olive bio.

Nous avons passé commande et reçu quelques jours plus tard leurs deux huiles d’olive (la « tradition » et la Verte) ainsi que du miel de lavande et de garrigue. Sans attendre, nous avons gouté l’huile à la petite cuillère et avons été conquis d’emblée. La « tradition » s’avéra fruitée à souhait, ronde, parfumée comme il se doit et la Verte, très verte, agaçante sous la langue, légèrement piquante et d’une vivacité printanière. Quant au miel … un délice ! Celui de lavande d’une finesse aromatique remarquable et celui de garrigue, puissant (comme j’aime), long en bouche (le miel, c’est comme le vin) et plein des parfums de ces paysages que j’adore (secs et caillouteux, truffés de lavande sauvage, de romarin et de thym).

Cet été, je me suis rendue au moulin puisque nous séjournions à deux pas de Saint-Saturnin –lès-Apt où la famille Jullien est établie et dispose d’un point de vente. On y trouve leurs huiles, miels mais également des bonbons (au miel bien sûr) et de très jolies bougies réalisées à partir de la cire de leurs abeille. J’ai fait une razzia de miel. Pour l’huile d’olive, leur production avait déjà été vendue en totalité. Et ça, c’est un bon point car, comme l’expliquait Chantal Jullien qui nous a reçus avec une grande gentillesse, leur production est limitée. Ce qui pour moi est un gage de qualité. On ne cherche pas ici à produire à tout prix et à « faire du chiffre » mais on produit honnêtement de bons produits en respectant et les oliviers et les abeilles. Le Moulin Jullien c’est la simplicité, la tradition et l’authenticité.

Chantal Jullien dans la petite boutique qui jouxte l’atelier de production d’huile.

Cela dit, la production d’huile de cette année sera disponible dès janvier et mon bon de commande est déjà prêt !

Si vous passez au Moulin Jullien, vous découvrirez les adorables dessins de Chantal Jullien. Elle possède un vrai talent d’illustratrice et a réalisé les panneaux explicatifs accompagnant la visite de l’atelier – j’adore son olive stylisée ! – ainsi que les étiquettes de son « miel du pays bleu » et des bouteilles d’huile d’olive – et ça, je l’apprécie tous les jours dans ma cuisine.

De retour à la maison, le miel Jullien enchante tous mes petits-déjeuners ou … comment se donner du courage le matin !

Les bougies de cire d’abeille enchantent quant à elles nos après-midi à la maison, à l’heure du thé …

Pour commander (vous me remercierez !), et en savoir plus, rendez-vous sur leur site en cliquant ICI.

 

Pierre Amadieu (Gigondas) – Gigondas

Ceux qui me lisent savent que le Gigondas est l’un de mes vins préférés. Un vin de soleil, tout à la fois puissant et subtil, au parfum tout en finesse de fruits rouges, de cerise noire et de violette.

Cet été, je n’ai pas résisté au plaisir de me balader dans les vignes de Gigondas, au pied des dentelles de Montmirail. J’ai chapardé des grapillons de raisin et les ai croqués avec un sourire, me disant que d’ici quelques années, je boirais peut-être le vin de ce pied de vigne là ! J’en ai également profité, étant sur place, pour tester d’autres producteurs mais … décidemment, Pierre Amadieu reste mon préféré.

Diane et moi l’avions découvert il y a quelques années, au salon des vignerons indépendants de Lille et, dès la première gorgée, nous avons été convaincues.

Petite info pour mes amis nordistes et belges : Pierre Amadieu sera, cette année encore, présent au salon des vignerons indépendants de Lille (du 17 au 20 novembre).

Pour commander (vous me remercierez une seconde fois !), et en savoir plus, rendez-vous sur leur site en cliquant ICI.

 

Le Mas des Vignes (restaurant) – Saint Estève

Mon frère Antoine m’a fait la surprise de nous y offrir un dîner (quand je vous disais que mon brother, comme je l’appelle, est un trésor) car il voulait que je fasse l’expérience de ce lieu qui lui avait tant plu. « Tu verras, c’est super, tu dînes face au coucher de soleil derrière les dentelles de Montmirail et la cuisine est top ! ».

Antoine, très organisé (surtout quand il s’agit de faire plaisir), nous y avait réservé la meilleure table, téléphonant même à plusieurs reprises au restaurateur afin de s’assurer que nous serions placés « à la proue » de la terrasse afin de profiter au mieux de la vue exceptionnelle. Il nous avait conseillé, connaissant mes horaires espagnols (je ne dîne jamais avant 22 heures) d’arriver tôt car le soleil ne m’attendrait pas … Il est, cela dit, des contraintes plus faciles à accepter que d’autres. À 19h tapantes, nous arrivâmes. La table nous attendait et Antoine n’avait pas menti, cet endroit était tout simplement fabuleux.

Le mas des vignes se trouve à Saint Estève, dans le début de la montée vers le Mont Ventoux au départ de Bédoin, perché au-dessus d’un virage en épingle à cheveux. De la terrasse, la vue sur la plaine du comtat Venaissin, jusqu’au dentelles de Montmirail est tout bonnement époustouflante.

Nous nous sommes installés à notre table (effectivement, la meilleure), avons soupiré d’aise, détaillé le menu (que choisir ? Tout semblait délicieux) puis chaussé nos lunettes de soleil pour contempler le coucher du soleil en dégustant un verre de très bon rosé (Domaine de Fondrèche) pour Monsieur Bruxelles et un cocktail champagne-pêche de vigne pour moi. Nous n’avions pas besoin de parler. Les transparences roses et dorées de nos verres s’accordaient aux couleurs du ciel, la chaleur était tombée et seules les hirondelles et les murmures feutrés des autres dîneurs troublaient le calme. Moment parfait.

Parfait également le dîner : Saint-Jacques en feuilleté aux poivrons confits, duo d’agneau (carré rôti en croûte et son pavé de gigot) accompagné d’un risotto d’épeautre et d’une crème légère à l’ail puis tarte aux pêches, le tout arrosé de Ventoux blanc puis rouge (toujours du Domaine de Fondrèche, absolument excellent) et café noir comme la nuit qui nous enveloppait maintenant, accompagné de calissons, guimauves et chocolats … Nous étions fin prêts, repus et détendus pour notre ascension nocturne du Ventoux et notre rendez-vous avec la voie lactée …

Sans nul doute, le Mas des Vignes fut de loin, le meilleur et le plus agréable de nos restaurants de cet été. Donc allez-y les yeux fermés (enfin, non les yeux grands ouverts …) et pour la troisième fois, vous me remercierez !

Pour en savoir plus, rendez-vous sur leur site en cliquant ICI.

 

André Boyer (nougats & calissons) – Sault

Nous avions prévus de nous rendre à Sault, afin de tester les calissons de chez Boyer, en empruntant la route des gorges de la Nesque. Bel et impressionnant itinéraire, oui, pour qui aime les routes en corniche et les précipices. Ce n’est pas ma tasse de thé. Je suis une fille de la plaine. Ce n’est donc qu’une fois arrivée, installée à une terrasse sous les platanes et sirotant un Orangina glacé (le thermomètre frôlait quand même les 40°c) que je me suis détendue.

Monsieur Bruxelles savourait quant à lui une bière bien fraiche, lentement, à petites gorgées, calé dans son fauteuil, les yeux légèrement vagues, n’écoutant que d’une oreille le programme d’achats que j’avais prévu et que je lui détaillais avec une énergie retrouvée.

En effet, à peine arrivés dans le village, nous étions tout de suite partis à la recherche d’un café mais j’avais néanmoins pu repérer, la maison des producteurs de lavande (et noté mentalement de m’y arrêter avant de repartir) ainsi qu’une alléchante charcuterie (afin de nous approvisionner pour le pique-nique du jour en terrine de caille et saucisson sec) et bien-sûr, la boutique d’André Boyer, l’objet de notre visite à Sault !

André Boyer est un producteur de calissons, nougats (blanc et noir), guimauve et biscuits provençaux. Un incontournable lorsque l’on sillonne la région. Et, c’est vrai, Antoine (mon guide préféré) n’avait à nouveau pas menti. Les calissons y sont d’une fraicheur extrême, leur couverture de glace royale est parfaite et surtout ils ont ce petit goût de fleur que donne l’écorce de melon confite. De petites merveilles. Le nougat blanc a également un léger et subtil goût de fleur (il est fait avec du miel de lavande). Il est tendre et croquant à la fois (excellentes amande torréfiées). Un bonheur.

Mes emplettes faites, je me suis laissée allée à la dégustation d’une glace maison ; car Boyer est également un excellent glacier. Le choix du parfum me prit bien dix minutes et c’est finalement deux boules de glace à la lavande (une merveille de subtilité) que je dégustais au soleil.

Oui, j’en suis convaincue, le bonheur et la découverte passe bien par les papilles !

Pour commander (vous me remercierez une fois de plus !), et en savoir d’avantage, rendez-vous sur leur site en cliquant ICI.

 


 

 

 

En Provence (balades, art et coins secrets …) – 1/2

Ce matin, alors que je laissais fondre sur ma langue une cuillerée de miel de garrigue (celui du Moulin Jullien à Saint Saturnin les Apt, mon préféré), je me suis dit que finalement, ce n’est pas parce que les vacances sont déjà loin qu’il ne faut pas partager adresses gourmandes et endroits secrets découverts cet été – et que j’aurais mauvaise grâce à ne pas vous livrer. Après tout, certains d’entre vous ont peut-être prévu de se balader en Provence cet automne ou de s’y rendre l’été prochain. Donc, il n’est jamais trop tard !…

Comme je le laissais entendre dans mon article précédent, ces deux semaines passées en Provence ne nous ont pas vu sillonner la région comme des stakhanovistes de la découverte touristique. D’abord parce que je souhaitais ne pas trop bouger, éviter d’avaler les kilomètres enfermée dans une voiture et aussi parce que ces villages, cette campagne, je les connais. Il s’agissait plus d’une redécouverte tranquille, sans guide de voyage, sans plans, sans but précis sinon celui de se balader dans les proches alentours sans que le trajet en voiture ne dépasse les 2 heures. Contemplation et flânerie plutôt qu’exploration forcenée.

Bon, allez, voilà la liste (absolument non exhaustive) de mes quelques lieux préférés :

Oppède le Vieux

Notre village, celui que nous pouvions observer à toute heure du jour depuis le moulin où nous logions.

Situé sur les flancs du petit Luberon, en équilibre sur un éperon rocheux, Oppède le Vieux est en fait un vestige de village dans lequel subsistent les ruines d’un château féodal, une superbe église du XIIème siècle, de belles ruelles et des maisons Renaissance.

L’intérieur de la collégiale Notre Dame Dalidon à Oppède Le Vieux

L’intérieur de la collégiale Notre Dame Dalidon à Oppède Le Vieux

On l’atteint uniquement à pied, après une petite marche à travers bois et terrasses plantées d’oliviers, pins et chênes.

En parenthèse

Bon, je vais être honnête, certains villages – les villages perchés du Luberon, dont certains parmi les « plus beaux villages » de France, les « perles » de la Provence (toutes ces appellations insupportablement touristiques) -, m’ont tout bonnement exaspérée ; leur aspect trop bien peigné les faisant ressembler à des décors grandeur nature pour crèche provençale. Aucune maison un tant soi peu délabrée mais de la pierre ancienne trop proprette pour être honnête. Je m’étais d’ailleurs interrogée sur le nombre d’employés municipaux nécessaires au nettoyage quotidien du décor … Le parfait exemple, la quintessence, en est le village de Lacoste dont plus de la moitié des habitations a été rachetée par Pierre Cardin et une pseudo école d’art américaine – qui, soit dit en passant, nous inflige les travaux de ses élèves dans toutes les maisons de la rue principale transformées en galeries. Ici, pas l’ombre d’une crotte de chien ou d’une mauvaise herbe, des habitants invisibles (ou inexistant), juste des touristes, appareil photo sur l’abdomen ou selfisant à tout va, trop heureux de déambuler dans ce décor si faussement authentique qu’il en devient inquiétant. On aura beau m’expliquer que grâce à Pierre et aux américains le village a été sauvé, je ricanerai doucement. Un village, ça se sauve pour et avec les habitants car c’est bien le seul moyen de le garder vivant …

Bon, je n’y ai fait aucune photo, j’ai juste pesté à haute voix. Ce qui eu pour effet de faire fuir M. Bruxelles à quelques pas devant moi. Cela dit, la résistance s’est fort heureusement organisée afin de sauver Lacoste avant qu’il ne devienne l’entière propriété des nantis qui sous couvert de culture privatisent un village pour leur seul plaisir (pour en savoir plus, lisez ICI l’article de Libération sur le sujet).

Crillon le Brave

Son centre historique a beau avoir été acheté dans sa quasi-totalité par un hôtel « Relais et châteaux » – hôtel qui a d’ailleurs pris le nom de Crillon le Brave (de l’art de transformer un village en hôtel de luxe …) -, j’ai malgré tout beaucoup aimé l’ambiance de cet endroit, son calme absolu, des ruelles rien qu’à nous, une église romane de toute beauté et une vue époustouflante sur la plaine du Comtat Venaissin, avec au loin les Dentelle de Montmirail.

 

Roussillon

Hyper touristique (allez y plutôt hors saison) mais tellement beau ! Depuis le village, la vue à elle seule sur les anciennes carrières d’ocre vaut que l’on s’y arrête.

 

Un peu plus au nord (Mont Ventoux, dentelles de Montmirail …)

Mon frère Antoine adore la région du Mont Ventoux ; région qu’il a sillonnée maintes fois au volant de bolides-éclairs prototypes d’essais pour une grande marque automobile. Dévaler les pentes du Ventoux à 180 km/heure ne l’a pas empêché de découvrir des coins secrets, des petites routes loin des circuits touristiques et de bonnes adresses. Il m’avait concocté un itinéraire cousu main afin de me rendre de Bédoin à Gigondas par une route confidentielle, de pique-niquer face au « géant de Provence », et de dîner en admirant le soleil se coucher derrière les dentelles de Montmirail. Mon frère est un trésor !

D’Oppède à Bédoin

Nous avons emprunté la route qui passe par Gordes, franchi le plateau de Vaucluse, frôlé Méthamis – village perché comme sorti d’une peinture de la Renaissance italienne – pour déboucher ensuite dans la plaine du Comtat Venaissin.

Gordes

 

Mont Ventoux

On le voit de très loin avec son sommet tout râpé de calcaire blanc.

L’idéal (j’ai suivi les conseils d’Antoine) est d’en faire l’ascension par le versant sud, au départ de Bédoin (petite ville sans grand intérêt touristique mais néanmoins charmante avec ses terrasses de cafés sous les platanes, ses joueurs de pétanque et, le 15 août, une charmante et très gaie fête votive avec orchestre local et lampions bariolés.

Au départ de Bédoin donc, la route serpente et grimpe de façon assez raide d’abord entre les vignes, puis les pins, les chênes verts, la garrigue (il est toujours intéressant d’observer l’étagement de la végétation en fonction de l’altitude et de l’exposition d’un massif) pour ensuite déboucher, après le Chalet Reynard, sur ce paysage lunaire que les afficionados du vélo et du Tour de France connaissent bien.

Plus jeune, le Mont Ventoux ne m’avait guère impressionnée. Là, je l’ai redécouvert avec des yeux neufs, d’autres attentes, un intérêt différent pour la végétation, les pierres et les nuages et j’ai été époustouflée. D’aucuns diront qu’il ne s’agit que d’un massif pour cyclistes, c’est bien plus que ça. Un peu comme si ce « géant » isolé dans la plaine, visible de toute part, avait sa vie propre et ne se laissait finalement pas si facilement apprivoiser.

Je pense qu’il ne faut pas se contenter d’en faire l’ascension en voiture et de redescendre illico presto après un petit tour à son sommet. Il faut s’en imprégner, le contempler et pour cela, je vous livre un coin secret …

Antoine m’avait dit « c’est simple, juste après avoir dépassé le Chalet Reynard, il faut continuer la montée puis, dans le premier virage à droite, s’engager tout de suite à gauche sur un grand parking. Ne pas s’arrêter sur ce parking mais emprunter la route en terre sur une centaine de mètres puis garer la voiture et rejoindre l’ombre d’un arbre. ».

J’ai eu raison de suivre ses conseils. De là, la vue sur le sommet est absolument magnifique et surtout l’endroit est complètement désert. Nous y avons passé une partie de l’après-midi trop heureux d’y pique-niquer, d’y faire la sieste à l’ombre d’un gros pin odorant, à l’abri du vent et dans un silence frais. Un beau préambule à la poursuite de notre montée vers le sommet.

Mais le Ventoux, Antoine me l’avais dit, c’est aussi la nuit qu’il faut le découvrir. Attendre que le ciel soit d’un noir d’encre, sans nuage, et démarrer l’ascension toujours depuis Bédoin.

La nuit, les touristes et les cyclistes sont redescendus et le géant, comme tapi dans la plaine, se repose de la folie du jour, de la chaleur, du vent sec, des touristes et des cyclistes sur ses flancs, petites fourmis dérisoires. La nuit, le Ventoux appartient au ciel, aux astres, aux bêtes soyeuses et silencieuses, au souffle des brebis, à l’air frais qui l’enveloppe, à la voie lactée et au passé de la terre, à un secret des origines qui le rend dur et mystérieux.

Arrivés tout en haut, le froid (même en plein mois d’août) est vif et le mistral siffle comme pour camoufler le silence du ciel. Nous avons garé la voiture au pied de la tour de l’observatoire qui prend dans la nuit une allure de fusée abandonnée et dont les bruits de cliquetis et de portes battant au vent rendent quelque peu inquiétante … Et là, emmitouflés (pulls et écharpes de rigueur) il faut vous diriger vers le parapet et découvrir une cartographie lumineuse de la plaine du Comtat Venaissin et de ses villes et villages tout scintillants – impression de les survoler en avion. Puis, renverser la tête et plonger (il n’y a pas d’autres mots) dans le ciel, ses myriades d’étoiles et la Voie Lactée que je n’avais jamais pu aussi bien observer.

Nous sommes quand même redescendus, lentement, avons croisé des moutons sagement assoupis dans le thym et la lavande goûtant le silence et les étoiles, un sanglier, un chevreuil et un jeune renard qui cheminait tranquillement le long de la route … Pas sûr que les cyclistes puissent voir tout cela. Donc, prenez votre temps et le volant de nuit !

De Malaucène à Beaumes-de-Venise en passant par Suzette

Très jolie petite route (peu fréquentée, même en plein mois d’août) qui serpente dans les vignes et passe au pied des Dentelles de Montmirail. Les paysages que l’on découvre sont un concentré de Provence : patchwork rayé des vignobles en terrasses, bois de pins, cyprès et plissés de la roche gris clair. Ce paysage à échelle humaine et l’harmonie qui s’en dégage donnent l’impression de se promener dans un jardin …

 

Château La Coste

Louise Bourgeois – Crouching Spider 6695, 2003

Le château La Coste (et non le château du village de Lacoste dont je parle plus haut) est un centre d’art situé au nord d’Aix-en-Provence ou plutôt le projet global d’un homme d’affaire irlandais qui uni art, vin et architecture. Le résultat : un domaine de 200 hectares où des œuvres d’artistes contemporains prennent place parmi les bois et les vignes ; les artistes étant invités à créer une œuvre in situ. Le centre d’art est quant à lui l’œuvre de l’architecte japonais Endo Tadao, le chai celle de Jean Nouvel, le pavillon de musique celle de Franck O. Gehry et le pavillon de photographies celle de Renzo Piano. Rien que des stars ! Du côté des artistes, une liste de grands noms (Louise Bourgeois, Andy Goldsworthy, Richard Serra, Aï Weiwei …) mais des œuvres qui ne sont pas, je trouve, toujours à la hauteur et même parfois un peu décevantes. Même chose pour l’exposition de Sugimoto présentée cet été. J’adore le travail de cet artiste mais la présentation dans le nouvel espace de Renzo Piano m’a laissée perplexe.

Sean Scully – Wall of Light Cubed, 2007

Tom Shannon – Drop, 2009

Michael Stipe – Foxes, 2008

Michael Stipe – Foxes, 2008

Même s’il ne s’agit pas d’œuvres majeures, déambuler à travers les vignes et emprunter le chemin forestier qui traverse tout le domaine, découvrir les œuvres comme autant de surprises est très agréable. Alors, si vous êtes de passage, je vous conseille vraiment de vous y arrêter. Prévoyez d’y passer au moins toute une après-midi car le domaine est vaste et il faut marcher et grimper (bonnes chaussures à prévoir!). Cela dit des visites en voiturettes de golf peuvent être organisées pour les plus flemmards ou ceux ayant des difficultés à se déplacer.

J’espère vous avoir donné envie de découvrir ces quelques endroits et peut-être d’ailleurs nous y croiserons-nous l’été prochain car quand j’aime, j’y retourne !

 

Pour en savoir plus le Château La Coste : faite une petite visite virtuelle ICI et découvrez leur site ICI.

 


 

Un moulin en Provence (voyage en pays connu)

Réveillée la première, j’ouvre un œil. La chambre est calme, rafraichie par la nuit, les deux fenêtres ouvertes sur une brise légère et le chant des oiseaux matinaux. Une lumière rose abricotée filtre entre les branches du chêne, promesse d’une journée de soleil, d’azur et de cigales à tue-tête. Les écureuils nous ont laissé dormir et n’ont pas sauté, rebondi, dansé à la fraiche sur le toit comme à leur habitude. Des écureuils noctambules qui, les premières nuits, nous ont réveillés en sursaut. Comment d’aussi jolies petites bêtes, légères comme des plumes, peuvent-elles être aussi bruyantes ? Cette nuit, j’ai dormi comme un loir. Tiens, à moins que ce ne soient des loirs ?

Je m’étire (mon premier réflexe le matin même si je suis très en retard), contemple mes ongles de pieds peints dans un rose indien qui me ravi (oui je sais, je reste une petite fille) et organise mentalement ma journée de vacance. Une journée de plus pour vivre comme on devrait pouvoir vivre tous les jours. Une journée de plus pour être vraiment soi, presque débarrassée des contraintes et contingences du quotidien. Livrés seulement à ce qui nous plait, à ce qui nous est nécessaire. Lire, manger, nager, contempler les aiguilles des pins toutes lustrées de soleil sur le bleu du ciel, s’enivrer du parfum des figuiers, et nager encore et encore. Sentir et ressentir. Nul besoin pour ma part de prendre des cours de lâcher prise. « L’ici et maintenant », je suis assez douée pour ça.

Et pour cela, il me fallait trouver l’endroit idoine, celui qui concentrerait tout ce que j’aime, tout ce que je voulais retrouver, tout ce qui allait me permettre de vivre pour un temps une parenthèse contemplative, un voyage immobile, des retrouvailles avec un pays connu et des sensations jamais oubliées. La Provence, le Lubéron en particulier, fût choisi puis la Bastide Le Mourre qui semblait répondre à toutes nos envies de simplicité, de beauté et de calme. Un havre au milieu des vignes et des oliveraies. Le moulin que nous y occupions s’avéra répondre à toutes nos attentes, au-delà même de ce que nous espérions. Là, au pied du village d’Oppède le Vieux, tous les ingrédients nécessaires à notre bonheur étaient réunis.

Je me levais donc. Monsieur Bruxelles dormait encore.

Mules, liquette bleue, cheveux relevées, vite descendre. J’adore être la première levée, ouvrir la porte qui mène à la terrasse, humer l’air, m’étonner d’un lieu tout neuf mais que j’ai, d’une certaine manière, déjà fait mien tant ma capacité à m’approprier ce que j’aime est grande. L’air est encore léger, presque frais et il faut le savourer comme un thé glacé car l’on sait que dans une heure ou deux, la chaleur sera stridente, les cigales tourneront à plein régime et notre volonté en sera quelque peu amollie. Pour l’heure, capsule Nespresso et Ceylan, jolie table dressée, Monsieur Bruxelles n’aura plus qu’à faire un saut à la boulangerie d’Oppède pour acheter croissants feuilletés-beurrés à souhait et baguette croustillante. Je ne manquerai pas de lui rappeler d’acheter des tartelettes amandine aux abricots car il ne faut jamais oublier d’anticiper les plaisirs, notamment celui du goûter.

Ensuite, savourer chaque gorgée de thé, se caler confortablement sur sa chaise, renverser légèrement la tête afin d’étudier l’impressionnante ramure du chêne plusieurs fois centenaire qui protège notre moulin.

Puis, mordre dans un croissant, reprendre une troisième tasse de thé – j’ai tout le temps – en observant la progression du soleil sur les flancs du petit Luberon. Un geai des chênes passe, petit éclair rosé strié de bleu et de noir. Vol rapide et silencieux. Les cigales entament leur concert. La chaleur monte doucement.

Monsieur Bruxelles attrape son bouquin. J’hésite pendant un moment à faire de même (je suis du signe de la balance) et décide finalement d’aller nager. Bruxelles me rejoindra tout à l’heure et c’est bien ainsi. J’aime être seule tout en sachant qu’il reste dans les parages … Je glisse quand même dans mon panier un livre à ouvrir au soleil entre deux séries de brasse coulée. Alternance parfaite.

Nager est l’une des choses que j’aime le plus au monde. Alors je me hâte vers la piscine, traverse l’oliveraie, emprunte le chemin des lavandes depuis lequel la vue sur les vignes et le massif du Lubéron est absolument magnifique.

Au bout du chemin, lauriers roses, figuier et le bleu miroitant du bassin.

J’aime, en entrant dans l’eau, en caresser la surface avec la paume des mains, bras tendus, en un mouvement circulaire puis attendre qu’elle soit redevenue complètement étale, miroir liquide et scintillant que je fend alors en une brasse coulée étirée et silencieuse ; faire corps avec l’eau, se sentir aussi légère qu’un petit poisson, reprendre son souffle, plonger à nouveau, revenir à la surface puis nager à l’indienne, en silence, glisser comme un animal aquatique, croiser une libellule aux ailes irisées, lever les yeux vers les pins dont le parfum de résine sature l’air alentour … Faire la planche aussi, afin de profiter à la fois du ciel et de l’eau qui nous porte, les oreilles immergées par intermittence ; glouglou de l’eau, cigales, glouglou, cigales … J’ai beau être un signe d’air, l’eau est décidemment mon élément.

D’ailleurs j’en sors toujours à regret et Monsieur Bruxelles en sait quelque chose lui qui, m’ayant rejoint, a eu le temps de faire des longueurs, de se sécher tranquillement au soleil puis lire plusieurs chapitres de son bouquin. Le voir stoïque (alors que l’heure du déjeuner est déjà passée depuis longtemps et qu’il doit être affamé), très sérieux sous ses taches de rousseur et dans son maillot de bain rouge me fait sourire. Il finit quand même par me lancer : « que voudra manger ma sirène ce midi ? ». Allez, hop, je sors de l’eau, frissonne quand même un peu malgré la chaleur car le mistral s’est levé, et pieds nus sur l’herbe toute chaude me fait cuire au soleil avant de m’en retourner au moulin. Mon cuisinier a pris de l’avance, je m’occuperai donc de cueillir les figues de notre repas.

Le domaine compte cinq énormes figuiers que Victorine, la propriétaire, offre à notre gourmandise : « servez-vous ! Les arbres débordent de figues ! ».

Et quelles figues ! Violettes, noires ou blanches, sucrées à point, pleinement rondes et gorgées de soleil ; les meilleurs figues qu’il m’ait été donné de manger ! Je choisi les plus mûres, les pose une à une sur une large feuille de figuier, assiette improvisée, et ne résiste pas au plaisir d’en gouter une, là, debout sous l’arbre dont la ramure et les fruits descendent jusqu’au sol. Je l’ouvre en deux – merveille des grains pourpres brillants de sucre. Un délice. Et, comme à chaque fois que je me délecte de ces fruits juste cueillis, je souris intérieurement en me remémorant les mots d’un ami de mes grands-parents, vigneron des Corbières. S’adressant à ma mère, alors adolescente, il s’était exclamé : « Regarde petite, cette figue, elle est à la goutte de miel ! » (à lire avec l’accent bien sûr).

Au moulin, un verre de rosé m’attend.

Prélude à nos déjeuners toujours simplement bons ; tomates muries au vrai soleil, olives fruitées et basilic poivré. Ou, comme aujourd’hui, quand l’après-midi est déjà bien avancée, à nos déjeuners-goûters composés de fromages de chèvre et de figues encore tièdes de soleil.

Une fois repu, Monsieur Bruxelles, adepte de la sieste s’enfonce dans son transat. Je préfère quant à moi, faire une escapade digestive et explorer les recoins du domaine, emprunter les escaliers de pierres sèches, repères des lézards, tourner autour des cyprès, comme autant de colonnes vers l’infini du ciel, caresser les buissons de ciste odorante, faire l’expérience de croquer dans une olive trop verte et horriblement amère puis me poser sur l’une des terrasses ombragées … Etirer le temps, ne pas le perdre, non, mais l’étirer et le savourer. Regarder, écouter, humer.

En fin d’après-midi, lorsque la lumière commence à s’adoucir, nous partons en ballade puis … revenons, très heureux de retrouver notre retraite, notre havre de beauté et de calme.

Je déplie alors l’une des nappes que j’avais emportées et en couvre notre table, allume les bougies de quelques photophores et prépare canapés de tapenade et rosé frappé. Les cigales se sont tues. Le vent a molli. La nature s’apprête pour la nuit.

Je termine mon verre de vin. Les effluves des côtelettes d’agneau en train de griller arrivent jusqu’à moi et me rappellent à l’heure. Je me lève, débouche une bouteille de Lubéron rouge et attrape un pull. La nuit sera fraiche mais nous dînerons dehors sous les étoiles, heureux de cette interruption de la chaleur pour mieux la savourer à nouveau demain.

Lorsque la nuit sera noire et la lune très haut dans le ciel, je sais que je m’endormirai, bercée par les stridulations flutées des grillons et le bruissement des branches, heureuse de cette journée écoulée, sereine. Les écureuils acrobates me réveilleront à coup sûr mais cela me fera sourire ; je pourrai alors, dans un demi-sommeil, goûter comme un petit supplément de bonheur : la clarté de la lune qui pénètre dans la chambre, le parfum de la nuit et le doux hululement d’une chouette dans un arbre tout proche … puis, me rendormir.

Vivement demain ! et une nouvelle journée de vacances … « à la goutte de miel » …

 


 

D’autres photos de cette belle journée …