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Gourmet à manger du foin …

Monsieur Ansel qui nous aide au jardin ne s’étonne plus de mes expériences culinaires pour lesquelles je sollicite son aide : cueillette de reine des près dans le jardin abandonné de notre voisin (pour aromatiser du vin) ou de fleurs de sureau dans les branches les plus hautes de l’arbre car là elles sont plus belles (pour aromatiser un cake). Et quand je lui propose de goûter feuilles de consoude, de tilleul, de sedum, ou bourgeons de sapin, primevères et autres fleurs comestibles, il me répond invariablement avec un sourire et une moue légèrement dégoûtée, que non merci, sans façons, il n’aime pas les herbes et les salades !

Au fil des ans, même s’il s’est habitué à notre consommation de plantes qu’il doit juger étrange et bien qu’il arrose consciencieusement nos plants de roquette, d’hysope ou de capucine, il n’en goûtera jamais ne serait-ce qu’une feuille ou un pétale. Malgré tout – et cela est devenu un jeu entre nous -, je continue à lui indiquer tout ce qui se mange dans le jardin en lui proposant d’y goûter, ce à quoi il continue à répondre « Oh non ! Vous savez bien que j’aime pas les herbes ! Et ma fille c’est pareil et mon fils aussi, on n’aime pas les herbes, les salades et tout ça, on est comme ça … » et nous rions tous les deux de bon cœur.

Néanmoins, cet été, lorsque je lui ai demandé « Dites monsieur Ansel, vous pourriez m’apporter quelques belles poignées de votre foin pour faire des crèmes dessert ? », il a ouvert des yeux ronds ; ronds mais intéressés. Il faut dire que le foin, c’est son domaine, lui qui dès le printemps vit au rythme des prévisions météorologiques dont dépend la fauche de ses prairies. Car couper du foin n’est pas chose aisée. Il ne faut pas de pluie avant, pendant et après la coupe, un temps sec, pas de grosse chaleur, un peu de vent et également que son voisin puisse lui prêter une machine à faire des ballots ; des ballots de petit format fort prisés des propriétaires de chevaux, ses principaux clients. « Ben, oui, bien sûr ! Combien vous en voulez ? Un seau, un ballot ? ». Je lui répondis qu’une simple belle poignée me suffirait qui devait infuser dans de la crème. Devant son air incrédule, je lui détaillais ma recette et lui promis de lui faire goûter le résultat. Ce à quoi, cette fois, il ne dit pas non …  Il m’en livra dès l’après-midi un grand sac qui embaumait et j’y plongeais presque tout mon visage afin de respirer de grandes bouffées de ce parfum délicieux. Je me dis que je comprenais tout à fait pourquoi « couchés dans le foin avec le soleil pour témoin » devait être une expérience sensorielle incomparable, un vrai luxe en fait. Je me mis au travail et réalisais en deux coups de cuillères à pot mes petites crèmes au foin. Nous les dégustâmes le lendemain, bien froides, en essayant d’analyser leur saveur comme on le fait pour un vin. Parfum herbacé, fleuri, indéfinissable. C’était étonnement bon !

Je tins ma promesse et en fit goûter un petit ramequin à monsieur Ansel. À la première cuillerée, sûrement soulagé, il s’exclama « c’est bon ! » et après avoir terminé sa crème sans rien en perdre (ce qui était bon signe), conclu sa dégustation par un : « c’était très délicieux ! ».

Si vous aussi vous souhaitez goûter cette crème « très délicieuse », voici la recette !

  • Crème dessert au foin et au miel

    Une petite poignée de foin
    40 cl de crème liquide entière
    4 jaunes d’œuf
    50 g de miel (préférez un miel de lavande, d’acacia ou toutes fleurs)

    Jetez la poignée de foin dans une casserole et couvrez avec la crème liquide. Faites chauffer. Lorsque le mélange frémit, retirez du feu et laissez infuser à couvert pendant 5 mn. Filtrez et portez à petite ébullition.

    Dans une jatte, mélangez le miel aux jaunes d’œuf jusqu’à obtenir un mélange mousseux. Incorporez la crème infusée à cette préparation et mélangez de façon à obtenir un mélange homogène.

    Versez le tout dans une terrine (ou de petits ramequins individuels) et faites cuire dans un bain-marie au four à 150°C, pendant 35 à 40 mn.

    Laissez refroidir avant de déguster.

Cette recette est extraite du livre d’Arnaud Bachelin « Dix façons de préparer le foin » aux éditions de l’Epure.

Dans ce beau petit livre vous pourrez également découvrir comment préparer un poulet au foin, des Saint-Jacques fumées au foin, de la gelée au foin … de quoi mettre « un peu de la poésie du foin dans nos assiettes ». Et comme le dit fort bien l’auteur, « Glaner des plantes sauvages, c’est faire partie intégrante de son environnement, le respecter et le contrôler. C’est prendre conscience des saisons. C’est l’honorer aussi. Le foin, ce n’est pas qu’une botte d’herbes sèches. Il raconte toute une prairie, tout un paysage, tout un écosystème. Le transférer dans nos assiettes, c’est en admirer et en goûter la vue. Et puis le foin, c’est un parfum qui, si l’on en croit nos voisins du Tyrol, est plein de bienfaits pour notre santé. Alors, n’hésitez plus, roulez-vous dans le foin, cuisinez-le, soyez bête à manger du foin. »

Petit conseil : utilisez du foin bio, sans aucun traitement chimique. L’idéal est le bouche à oreille à la campagne afin de dénicher un producteur. Sinon, pour les citadins, le foin se commande aussi via internet pour ce qui est du foin de Crau par exemple, le seul à bénéficier d’une AOC et d’une AOP.

Parfum d’helichrysums

Vendredi 22 juillet, 9h30. Il fait chaud, déjà vingt-sept degrés et la température, nous dit Météo-France, atteindra les trente-cinq degrés cette après-midi. Je devrais m’en réjouir mais préfère me calfeutrer chez moi. Je supporte difficilement cette chaleur lourde, suffocante dont je sais pourtant qu’elle ne durera pas, car nous sommes dans le Nord. Et puis, la ville empeste ; un mélange de poussière et de l’odeur caractéristique des trottoirs crasseux souillés d’urine. Il ne fait pas bon être à Lille en période de canicule.

Je n’aime de chaleur que celle du sud, celle des îles grecques, leur chaleur sèche et parfumée.

À Serifos, nous traversons des paysages lunaires, ocre-jaune, sous un ciel chauffé à blanc. Quarante degrés et la sensation de cuire doucement. Sur le siège arrière de la voiture l’eau en bouteille est brûlante et ne désaltère pas. Nous roulons, toutes fenêtres ouvertes. La poussière de la route se dépose partout, sur le tableau de bord et sur nos visages. Quand nous arrêtons la voiture et coupons le moteur, le silence se fait, nous surprenant presque. Nous sortons de l’habitacle, claquement de portières puis le le bruit du vent, juste le bruit du vent et le vrombissement de quelque insecte dont je m’étonne qu’il puisse encore voler par une chaleur pareille. Tout est brûlant, la terre, la poussière, les pierres, l’air. La chaleur a pris possession de tout. Vite, la mer, plonger, nous rafraichir … Nous empruntons le petit chemin qui descend doucement vers la baie de Kalo Ampeli. Je cueille une branche de myrte sauvage et en écrase quelques baies entre les doigts pour humer leur parfum résineux. Plus loin, plus bas, nous longeons le lit asséché d’une rivière bordée de lauriers roses puis contournons une chapelle blanche et bleue ceinte d’un muret de pierres sèches que semble protéger un figuier plus que centenaire. Des cigales invisibles stridulent à l’unisson. Leur musique au rythme presque lancinant, toujours sans fin, aux brusques accélérations suivis de silences plus ou moins longs m’apaise de la même manière que certains morceaux de jazz que j’affectionne. Je me répète leur nom grec – tzitzíkia – tellement plus évocateur. Tzitzíkia, tzitzíkia, tzitzíkia … encore quelques dizaines de mètres entre les roches plates surplombant la baie puis nous atteignons enfin la plage. Le sable y est tellement brûlant qu’il nous est impossible d’y marcher pieds nus. Nous posons nos sacs, déroulons la natte de plage que nous lestons de gros galets, ôtons en moins de trois secondes shorts et tee-shirts et sommes dans l’eau. Fraicheur verte et bleue sur la peau, sensation d’être un poisson. Je nage en une longue brasse coulée, très loin, reviens à regret, plonge pour observer les poissons éclairs argentés et les oursins comme des broches au revers des rochers. Je ne suis bien que dans l’eau.

Le soir, alors que le ciel se teinte de bleu et de rose, nous reprenons le chemin de Chora pour un ouzo glacé puis redescendons vers le port par l’étroite vallée qui y mène. La chaleur est un peu tombée et un air presque frais nous arrive par bouffées lorsque la route épouse un repli de la colline rocheuse, un air frais et parfumé. De ce parfum à tout jamais associé pour moi aux Cyclades, celui des helichrysums – ces curry plant comme les appellent les anglais ou immortelle d’Italie – et que l’on trouve partout dans les îles. Ce parfum évoque le curry, oui, mais de manière subtile car associé à des notes également très présentes d’herbes sèches et de thym sauvage. Il faut voir toutes les collines piquetées de gros buissons gris-argenté d’helichrysums. Le soleil implacable de l’été grec les fait infuser dans l’air brûlant et le vent, ce vent toujours et partout des îles, transporte leurs fragrances jusque sur la mer. Je me souviendrai toujours – même si c’était il y a bien longtemps, lors d’un de mes premiers voyages dans les Cyclades – d’une arrivée nocturne sur l’île d’Amorgos que le bateau longeait avant d’arriver au port. L’île était une ombre noire que nous distinguions à peine, posée sur l’eau comme un gros animal. J’étais accoudée au bastingage, attentive à saisir des formes, des lumières sur la côte et ne distinguais rien. Noir d’encre sur noir d’encre. Seule les lumières du bateau se reflétant sur l’eau. Je ne voyais rien et c’est peut-être ce qui me permis de percevoir sans doute mieux que je n’aurais pu le faire en plein jour, porté jusqu’à nous par le vent, un parfum dont je ne sus que bien plus tard qu’il s’agissait d’helichrysum. Je fermais les yeux. J’adorais cette odeur nouvelle pour moi, ce parfum venu de l’île. Je le humais encore et encore. La nuit noire et chaude, le ciel étoilé, le bruit des vagues contre l’étrave du bateau, cette sensation d’intimité avec l’île invisible et dont seul un parfum venu de la terre prouvait la présence si proche, de tout cela je m’en souviens comme si c’était hier.

La vie nous offre parfois de ces instants où nous vivons, sans toutefois nous en rendre compte, plus intensément, où chaque sensation est exacerbée. Il faut pour cela, je pense, une disponibilité, une vacance de l’esprit que permet le voyage, peut-être la fatigue aussi lorsque las et dans un état presque second nous laissons notre esprit au repos. Plus de pensées, juste des sensations.

Aurais-je été sensible à ce parfum sans cette expérience ? Peut-être pas. Car il faut parfois vivre de tels moments, où tout semble réuni pour nous faire mieux percevoir une lumière, un paysage, une odeur, pour qu’ensuite nous soyons plus attentifs ou en tous cas puissions reconnaitre ce qui fait justement l’essence même d’un lieu. Comme ce parfum d’helichrysum.

Le parfum des îles grecques …

16h. Je viens de me servir un thé glacé. J’ai fermé les volets roulants et la pénombre de mon appartement rend la chaleur plus supportable. Je ne sortirai pas. Je ne veux pas voir le défilé des dos-nus et des mules en plastique, le laisser-aller général que produit la canicule est assez déprimant. Non, ce soir, je prendrai la route pour Doudeauville, arriverai tard mais encore assez tôt pour filer au jardin. Sur l’une des terrasses, la mieux exposée au soleil de l’après-midi, nous avons installé ce que nous appelons notre coin du sud, thym, thulbagias, verveine et … helichrysums.

Il me suffira d’en froisser les feuilles grises et veloutées pour être là-bas, abolir les distances, me souvenir et me dire que la chaleur d’ici, dans le refuge de notre jardin, est finalement un peu grecque …

Une robe jaune à Venise

J’ai toujours trouvé très kitsch l’idée de Venise ville des amoureux. La guimauve d’un romantisme convenu ne lui sied pas ; la ville mérite mieux, de la passion discrète ou du sexe brûlant, ou les deux, oui, mais sans le mièvre et les violons qui en font rêver beaucoup. Moi qui ne supporte pas que l’on me prenne la main en public et déteste les effusions ostentatoires, j’ai parfois frémi à l’idée que monsieur Bruxelles puisse m’embrasser place Saint Marc – mais, me connaissant, il ne s’y est jamais risqué. J’ai bien le souvenir d’un retour nocturne qui nous vit traverser la ville les doigts enlacés, mais nous étions seuls ! L’air était d’une douceur qui invitait à un certain laisser aller, à une mollesse d’après diner quand le vin, les pâtes et le tiramisu ont fait leur œuvre. Le reste du temps un regard, un frôlement léger suffisaient. Pas besoin de se donner en spectacle.

Cependant, et cela pourra sembler contradictoire, je regarde toujours avec une certaine tendresse ces femmes qui, installées avec leurs compagnons aux terrasses de chez Florian ou de quelque restaurant un peu chic, ont décidé que le moment qu’elles sont en train de vivre doit être parfait. Elles sont à Venise, peut-être pour la première fois, et comptent bien profiter de chaque seconde de ce repas en tête à tête avec leur amoureux. Jolies robes, sandales-bijoux, épaules bronzées, teint à croquer d’abricot mûr et cheveux joliment relevées. Elles sont belles. Et vivent l’instant avec une telle intensité, un tel désir de bonheur qu’indiquent chacun leurs regards – sur le ciel, la lagune, ou cet homme, là en face d’elles – qu’elles en sont touchantes. J’ai ainsi le souvenir d’une beauté à n’en pas douter nordique, une blonde hollandaise ou peut-être suédoise, attablée avec son compagnon à la terrasse du restaurant Agli Alboretti (et que j’allais d’ailleurs retrouver quelques jours plus tard sur la terrasse flottante de la Calcina), portant une robe jaune citron de coton épais – une robe bustier parfaitement coupée-, un bracelet de torsades dorées et de légères sandales de veau-velours safran. Elle se tenait comme presque en équilibre sur sa chaise de fer forgé, les jambes élégamment croisées comme seules savent le faire les filles longilignes, un verre de vin à la main et les yeux fixés sur cet homme, là en face d’elle. Tout, dans son attitude, son attente résignée, sa tenue que l’on devinait avoir été choisie avec beaucoup de soin, révélait sa détermination à faire de ce dîner un moment unique. Lui, n’était visiblement pas dans le même état d’esprit. Sourcils froncés et mine renfrognée, il était totalement absorbé dans l’étude de la carte. Il devait avoir faim…. Tout ce que je vis, ce que je perçus de ce couple, alors que je passais pourtant rapidement devant eux me désola. Je me dis qu’il ne la méritait pas et mesurais l’écart entre ses attentes à elle et son attitude à lui. Et puis, quelle femme n’a pas déjà vécu cela ? Mettre sa plus belle robe et s’apercevoir que l’autre – cet homme, là de l’autre côté de la table, cet homme que l’on déteste soudain – est en fait très loin de nous …

Plus récemment, l’été dernier, alors que déjeunais dans le très calme jardin d’Il Palazzo Experimental, un couple vint s’installer non loin de moi. Tous les deux, la quarantaine, elle soignée, chapeau de paille claire et robe en liberty, lui simple tee-shirt et jean usés. Elle dégusta sa salade en lui jetant des regards énamourés, levant régulièrement les yeux vers les hauts palmiers et les statues de pierre. Je voyais avec plaisir qu’elle savourait ce lieu, en notait la beauté et mesurait sa chance d’être là, sur cette agréable terrasse, à Venise … Elle faisait des efforts désespérés pour lui faire partager son bonheur, lui chuchotait ce qui devait être des mots d’admiration pour cet endroit, auquel il restait aveugle et sourd, plongé qu’il était dans son guide touristique. Leur différence était à l’image de leurs tenues. Alors qu’on leur apportait leurs cafés, elle se leva pour photographier le jardin et la table qu’ils allaient quitter, comme pour, malgré tout, en conserver le souvenir. Il fut le premier à sortir après avoir réglé l’addition. Elle le suivi, plus lentement, et juste avant de franchir la porte du restaurant, se retourna et jeta un long dernier regard sur tout ce qu’elle devait quitter à regret, le jardin et cette terrasse où elle aurait pu vivre un moment absolument parfait si seulement …

J’ai, moi aussi, fait l’expérience d’un dîner que j’avais souhaité mémorable. Et qui le fût d’une certaine manière, mais pour des raisons tout autres que celles espérées.

Pourtant, j’avais tout prévu dans les moindres détails, réservant la meilleure table de la plus agréable terrasse au bord du canal de la Giudecca. J’étrennais une robe noire de chez Kenzo – achetée quelques semaines plus tôt en pensant à Venise -, portais la topaze de ma grand-mère, quelques gouttes de 5 et mes sandales rose indien. Je m’étais faite belle ou plutôt, j’avais fait en sorte d’être à mon mieux comme on dit et me sentais légère et de bonne humeur. La chaleur du jour avait molli et le ciel se striait d’orange et de bleu. On nous guida jusqu’à notre table, à l’angle de la terrasse, tout au bord de l’eau devenue d’un outremer profond. Nos commandâmes des Bellini afin d’étudier la carte tout en les sirotant. Tout était parfait. Enfin, jusque là, car mon compagnon, après avoir terminé son entrée, me fit un cours sur la méthanisation agricole en Wallonie. Je tentais une diversion avec force « on est bien, non? » ou « regarde comme le ciel est incroyablement beau ! » mais cela ne fonctionna que le temps de déguster nos tagliatelles aux coquilles Saint-Jacques. Alors que nous attendions, lui sa glace, moi ma tarte aux amandes, il me regarda droit dans les yeux et avec une impatience à peine contenue me lança « bon, il faut quand même que je t’explique et que tu comprennes enfin pourquoi le réchauffement climatique est une catastrophe, car j’ai vraiment l’impression que tu t’en fous ». Là, c’était trop ! Eh bien oui, ce soir, sur cette terrasse, à Venise, je m’en foutais complètement. L’appétit coupé, je ne touchais pas à ma tarte aux amandes mais me resservis un verre de vin puis me calais dans mon fauteuil. Pendant qu’il pérorait, buvant à petites gorgées mon pinot grigio, l’abîme qui nous séparait m’apparut comme une évidence. Amère, je contemplais les maisons et les réverbères de l’autre côté du canal, leur reflets dans l’eau sombre sous le ciel bleu saphir. L’air était doux et une brise légère venant de la mer s’était levée. La fête était finie.

***

Je repense parfois à cette femme en robe jaune. Est-elle revenue à Venise ? Est-elle restée auprès de son compagnon ? Et lui, a-t-il finalement, ce soir là, compris son désir de vivre un moment parfait ? Je l’espère. Pour cela il lui aura juste fallu lever les yeux vers sa compagne, lire dans son regard cette joie de petite-fille – qu’adulte nous avons si bien appris à dissimuler – et que seuls savent percevoir ceux qui nous aiment et nous connaissent vraiment. Et puis, il aura regardé autour de lui, les palais de marbre, le ciel pastel bleu et rose, savouré le vin qu’on venait de leur servir, la douceur infinie de ce soir d’été, l’air iodé par bouffées venues de la lagune, les bribes musicales des conversations en italien aux tables voisines, le fumet du risotto, les flammes dansantes dans les photophores, et la lueur de tendresse douce dans ses yeux à elle qui – le note t-il enfin – est ce soir particulièrement en beauté.

Tous les lilas de mai

C’était à l’automne dernier, je partais au travail, j’étais en retard, comme d’habitude, et d’une humeur de chien ou plutôt d’une tristesse noire. Pourquoi ? Je ne m’en souviens pas mais je sais qu’il est dans ma nature de passer de la joie la plus extrême à la mélancolie la plus sombre. Je me connais. Je devais alors me sentir coincée entre travail et contraintes, mécontente de ma vie, seule, sans avenir, sans la moindre perspective heureuse … Bref, j’étais en pleine déprime.

J’écoutais la radio – la voiture étant le seul endroit où je l’écoute – et pianotais sur l’autoradio, résignée à ne rien entendre qui me plairait car tout m’irritait. Mon doigt avait finalement enfoncé la touche 7, France Inter, où Augustin Trapenard annonçait que son invitée du jour allait se mettre au piano. Au point où j’en étais, j’écoutais, ne m’attendant à rien de bien.

Ce fut tout le contraire.

Quelques notes de piano, puis ces paroles On ne peut pas vivre ainsi que tu le fais, d’un souvenir qui n’est plus qu’un regret, sans un ami et sans autre secret, qu’un peu de larmes … chantées d’une voix tellement délicate, d’une limpidité et d’une douceur absolument bouleversantes. Ces mots étaient pour moi, comme si le hasard avait, une fois de plus, bien fait les choses et me chuchotait à l’oreille les mots de réconfort qu’il me fallait entendre. Car, oui, j’étais triste mais tous les lilas, tous les lilas de mai, n’en finiront, n’en finiront jamais … et tant que tournera que tournera le temps, jusqu’au dernier jusqu’au dernier Printemps, le ciel aura, le ciel aura vingt ans

J’avais ralenti pour mieux écouter, les larmes aux yeux, touchée en plein cœur.

Le ciel aura toujours vingt ans et les lilas sans cesse n’en finiront jamais … je le sais, je l’ai toujours su et cela me rassure. La consolation du ciel et de la terre en quelque sorte ; moutonnement des nuages, bleu infini du ciel et lilas dont le parfum enivre et fait bondir notre cœur, demain, au printemps prochain et même lorsque nous seront très vieux. Toute petite, j’avais été fascinée par cette séquence d’un film soviétique dans lequel deux enfants sont allongés dans un champ et contemplent le ciel (sublimes images en noir et blanc du ciel immense et des blés mouvants dans le vent) et où l’un deux, à voix basse, s’adressant à son camarade dit ceci : « il n’y a rien de plus beau au monde que le bleu du ciel ». Il y a des images, des expériences artistiques qui nous marquent à tout jamais et font de nous, je pense, les adultes que nous sommes devenus.

Il n’y a rien de plus beau que le bleu du ciel, que la promesse du printemps et le parfum à jamais merveilleux des lilas de mai …

Et puis, tant que tournera, que tournera le temps, le ciel aura, le ciel aura vingt ans et il ne tient qu’à moi d’en avoir tout autant … Il fallait juste me le rappeler.

***

Pour écouter la très émouvante interprétation de Tracy Kent de « La valse des lilas » de Michel Legrand, c’est ci-dessous :

Désagréments

Mon lave-vaisselle vient de me lâcher tout comme mon four la semaine précédente. Adieu poulet rôti et bonjour vaisselle à la main ! Et un désagrément n’arrivant jamais seul, ma Lancia fait depuis quelques jours un bruit de mobylette trafiquée, le pot d’échappement vraisemblablement.

C’est la vie, ou plutôt la loi des séries. Et cela n’est pas bien grave. Je peste juste à l’idée de devoir courir chez Boulanger et claquer près de deux mille euros dans de l’électroménager et d’avoir à remplacer un pot catalytique dont le prix est supérieur à un aller-retour Bruxelles-Venise …

Cela dit, faire la vaisselle à la main est somme toute assez relaxant, voire une forme de méditation. J’en avais d’ailleurs déjà fait l’expérience à Doudeauville où le lave-vaisselle a eu la bonne idée de tomber en panne la veille de Noël nous forçant à renouer avec une activité dont nous nous croyions débarrassés à tout jamais. Et c’est là que j’ai redécouvert, non pas la joie, mais le bénéfice d’une telle activité qui n’est somme toute que concentration, organisation et exigence. Nettoyer, rincer sous de l’eau très chaude pour qu’assiettes et couverts sèchent plus rapidement, les faire égoutter, rangés par catégories, sur des torchons en nid d’abeille, ôter ses gants Mapa – clac, clac – d’un geste assuré d’expert et se réjouir du travail accompli. Finalement, ça fait du bien. C’est du concret et là je sais vraiment pourquoi j’ai travaillé. Ce qui n’est pas toujours le cas, au travail notamment, dont le sens m’échappe de plus en plus.

Cela dit, en ce moment, je suis en pause. En pause prolongée. La faute à un ménisque légèrement fissuré qui m’oblige au repos. Et même si être immobilisée est pour moi la pire des choses, cela m’arrange presque, tant je n’en pouvais plus de devoir supporter petits chefs incompétents et certains collègues qui en temps de guerre vendraient père et mère pour un quignon. L’avantage de prendre de l’âge est de perdre ses illusions quant à la nature humaine; la jalousie, la méchanceté, l’égoïsme et la bêtise étant les défauts les mieux partagés. Le monde est ainsi fait et je lui tourne le dos, pour l’instant. Bulle d’oxygène, sas de décompression, je ne vole pas du temps mais rassemble mes forces pour retourner dans la bataille. Je laisse derrière moi dossiers inutiles et réunions qui le sont tout autant. Quant à mes supérieurs (enfin, si l’on peut dire – mais je me refuse toujours à employer le mot chef), ils me feraient pitié si leur incompétence et leur médiocrité ne les rendaient pas aussi mauvais et surtout sans courage. Défendre sa peau au détriment des autres, faire profil bas, accepter sans broncher de courber l’échine car sinon leur avancement en pâtirait, ces petits chefs sont experts en la matière. Comme je les plains.

Vous vous demandez alors pourquoi je supporte tout ça ? Eh bien, parce que je n’ai pas de poule aux œufs d’or dans mon jardin et qu’il faut bien manger, et s’acheter des livres et des billets d’avion et du numéro 5. J’ai depuis quelques années fait le choix du travail alimentaire contre un salaire plus qu’honnête. Je fais bien mon boulot (rédiger, mettre en forme, produire du contenu, communiquer), beaucoup  mieux même que je ne devrais mais ne m’investie plus comme par le passé. Les sujets ne me passionnent pas, loin de là – je me dis d’ailleurs parfois que ma tête va tomber d’ennui sur mon bureau – mais les trouve presque fascinants de par leur inintérêt justement. Fascinant aussi la fausse implication, l’intérêt que simulent certains de mes collègues lors des réunions d’équipe ; ces « premiers de la classe » (je n’ai jamais pu les supporter), lécheurs de bottes gonflés de l’importance qu’ils croient être la leur. Cela m’amuse presque. Comme Cou de Poulet, collègue que j’ai ainsi surnommée en raison de son petit cou maigre et fripé, arrivant en réunion comme on entre en scène, tellement fière des qualités qu’elle croit posséder : une grande beauté (elle qui m’a dit un jour « j’ai un très beau sourire ») doublée d’une intelligence hors norme (heureux ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes). Cou de Poulet, un spectacle à elle-seule, n’ayant de cesse, alors que je suis pourtant concentrée sur l’un de mes dossiers, de passer et repasser devant mon bureau afin d’être complimentée sur une nouvelle tenue. Elle effectua même un jour devant moi une sorte de ballet assez comique, se propulsant de long en large sur sa chaise à roulettes grâce à un savant jeu de jambes destiné à me mettre quasiment sous les yeux sa dernière paire de mocassins … Alors, dans ces réunions lorsque je m’ennuie, je place discrètement devant moi un article du Monde que je n’avais pas encore eu le temps de lire, la reproduction d’une œuvre que j’aime ou … je les dessine, mes collègues. Loïc, le chef, avec ses lunettes excentriques, son crâne dégarni et ses sweat-shirts déprimants, Ludivine dont l’accoutrement semble être le résultat d’un cadavre exquis vestimentaire (robe d’été, bottes de ski, poncho mexicain, gros nœud dans les cheveux), Marie-Françoise la Verte qui rêve de vivre dans une yourte et adore le quinoa, et dont la hargne n’a d’égal que son égo surdimensionné ou Nadia, silhouette de culbuto et petits yeux mauvais, d’une jalousie maladive et faisant de l’inquisition son sport favori.

Je les croque, je crayonne et m’amuse du clin d’œil de Ludo, mon voisin dont l’humour caustique et la gentillesse me permettent de supporter ces autres. Oui, le monde du travail – et je peux l’affirmer étant en fin de carrière -, tient plutôt du combat perpétuel que du tea-time chez les bisounours. Et ce, quelque soit le domaine dans lequel vous travaillez. J’ai le souvenir de conservateurs de musées mauvais comme des teignes et d’artistes cupides et détestables. Il y a heureusement des gens bien mais tellement peu. Mais peut-être est-ce cela la nature humaine ? Certains restent des animaux après tout, chacun défendant son territoire, le morceau d’antilope dont il va faire son déjeuner en se disant qu’ensuite il ira provoquer le chef de meute pour lui voler sa place. Il n’y a qu’à regarder du côté de l’Ukraine …

Alors, pour l’heure je bois du thé, je fais ma vaisselle à la main et je me dis qu’heureusement il y a les livres.

***

Confiture du Nouvel An

Qui adresse encore ses vœux en prenant la peine de les écrire sur une jolie carte et de l’expédier en ayant pris soin de coller un beau timbre sur l’enveloppe ? Plus grand monde, malheureusement, et je peux compter sur les doigts d’une main les cartes que je reçois. Cette année encore, les textos reçus – et dont on devine qu’il s’agit d’un envoi en nombre tant ils sont rédigés de manière impersonnelle afin d’être adressés à l’entièreté d’un carnet d’adresses téléphoniques (amis, collègues, … plombier et fournisseurs !) – m’ont laissée consternée. Et que dire de cette formule à la mode « belle année » qui me hérisse au plus au point. L’adjectif bonne est-il trop traditionnel, trop simple ? Vraisemblablement. Certains doivent, j’imagine, penser faire preuve d’une originalité folle en remplaçant bonne par belle. Insupportable. Moi je veux qu’on me souhaite une bonne année, point barre. Et quant à savoir si elle sera belle, il faut la laisser passer car c’est bien au travers du filtre du temps, des expériences heureuses et malheureuses que l’on pourra dire : « mes belles années, mes plus belles années » … ou « c’était une année de merde » ; ce qui fût pour moi le cas en 2019, 2020 et 2021 …

Mais bon, là n’est pas le sujet. Mes cartes de vœux ont été envoyées et mes confitures faites. Oui, mes confitures du Nouvel An offertes chaque année aux très proches pour qui la carte de vœux n’est pas nécessaire : voisins, famille … Je trouve en effet qu’offrir un petit cadeau gourmand pour accompagner ses vœux est une bonne idée. Et une confiture que l’on aura pris soin de faire soi-même, d’autant plus.

Ma confiture du Nouvel An, comme je l’appelle, est en fait une confiture d’agrumes au gingembre confit dont l’acidité et la fraicheur évoquent à la perfection un janvier rêvé de froid piquant, de bleu et blanc polaires et de cristaux glacés. Une confiture de saison acidulée mais chaleureuse, parfaite sur du pain grillé et sublime sur du fromage blanc de campagne.

Allez, je vous donne la recette …

  • Confiture d’agrumes au gingembre confit

    1kg d’oranges (environ 600 g net)
    1 kg de pamplemousses (environ 600 g net)
    2 citrons non traités
    700 g de sucre cristallisé
    150 g de gingembre confit découpé en petits dès
    2 g d’agar agar

    Coupez les oranges et les pamplemousses à vif. Découpez-les en rondelles de 1 cm d’épaisseur et ôtez les pépins. Taillez les rondelles en quatre.

    Rincez et brossez les citrons et coupez-les en très fines rondelles (attention à utiliser des citrons dont la peau n’est pas trop épaisse) – ces rondelles peuvent également être coupées en deux ou en quatre suivant la grosseur des citrons.

    Dans une bassine à confiture, mélangez les fruits, le sucre et le gingembre, portez à ébullition en remuant délicatement. Ecumez et maintenez la cuisson à feu vif pendant environ une dizaine de minutes. Lorsque la confiture est cuite, baissez le feu, ajoutez l’agar-agar délayé dans un peu d’eau et augmentez à nouveau le feu jusqu’à l’ébullition pendant une à deux minutes.

    Mettez en pots.

    Tout comme mes confitures d’été, cette recette est de Christine Ferber, la reine alsacienne des confitures. Recette que j’ai adaptée car j’utilise de l’agar-agar afin de réduire la quantité de sucre. Voir ICI dans ma recette d’abricots à la lavande, quelques conseils concernant l’utilisation de l’agar-agar, la mise en pot sans stérilisation, la cuisson …

Il me reste à vous souhaiter chers et fidèles lecteurs, une très BONNE année 2022 !

***

La forêt, les Vosges, la liberté

Mardi 7 septembre –

Nous marchons depuis plus d’une heure sur un étroit sentier serpentant entre rochers et buissons de myrtilles. Le soleil filtre à travers les branches des sapins et des hauts pins sylvestres éclaboussant le sous-bois de tâches de lumière mouvantes. Il fait chaud, incroyablement chaud en ce début septembre, comme si l’été s’était enfin décidé à faire son travail après nous avoir infligé un temps catastrophique durant tout le mois d’août. Une mauvaise blague faite aux écoliers mais qui fait mon bonheur. L’été, la forêt s’offre d’une manière plus douce à ceux qui veulent s’y réfugier, permet la sieste le dos confortablement calé contre le tronc d’un arbre ou la pause thé que l’on étire à loisir car l’air est d’une douceur qui donne presque envie de pleurer. Je ne me suis pas sentie aussi bien depuis longtemps. Marcher, s’arrêter, regarder, humer le parfum de résine, ne penser à rien si ce n’est à mettre un pied devant l’autre en évitant de buter sur les rochers ou d’écraser des scarabées cheminant vers quelque mystérieuse destination. L’épaisse couche d’aiguilles de pin recouvrant le sentier est aussi moelleuse qu’une moquette de luxe et le silence, ce silence habité de la forêt, nous enveloppe. Parler n’est pas nécessaire. Ressentir, juste ressentir, faire corps avec la forêt.

Il fait décidemment très chaud et j’ai soigneusement rangé ma polaire dans le sac à dos de François, porteur attentionné qui me permet d’être aussi libre qu’un enfant car n’ayant dans ma besace que mon appareil photo, un carnet, une boussole et ma carte IGN. Surtout être léger, ne pas s’encombrer de bâtons de marche et de l’attirail du parfait randonneur. Je ne supporte pas les contraintes.

Tout à coup le chemin se fait très raide. Je m’accroche aux rochers de grès rose ou aux troncs des pins couverts de grosses écailles brunes. Ressentir la forêt c’est aussi saisir à pleine mains tout ce qui la constitue, comme la dureté râpeuse du grès rose et des écorces mais aussi la douceur de velours de certaines mousses vert-amande semblables à de petits animaux dodus posés sur les rochers.

L’artiste Nils Udo m’avait dit un jour, alors qu’il réalisait une œuvre dans la forêt de Raismes dans le Nord, qu’il fallait éprouver la nature, la ressentir par tous les temps et avec tous nos sens. La pluie, la boue, le soleil trop fort, les épines qui lacèrent nos mollets, ce qui est agréable ou désagréable. Il était en tee-shirt, longue silhouette dans les hautes herbes et les digitales, semblant faire corps avec la forêt. J’ai depuis souvent repensé à ses paroles car la nature est âpre et Nils Udo a raison, il faut accepter toutes les sensations qu’elle procure et se sentir alors en faire véritablement partie ou plutôt prendre la mesure de notre place, infime et fragile.

Et puis la forêt est un refuge, loin du monde, loin des hommes, loin de la médiocrité d’un quotidien parfois désespérant, un espace de liberté qui nous fait renouer avec l’enfance. Marcher pour le seul plaisir de marcher, de se « promener dans les bois », vaste terrain de jeux où rien ne nous est demandé. Explorer, vivre les questions, comprendre, s’émerveiller, emplir nos poches de petits trésors et retrouver notre vraie nature. Enfin, c’est ce que je pense. Je ramasse des cailloux marbrés, la plume d’un geai, avale quelques mures tièdes de soleil, observe des fourmis rousses ou le vol d’un rapace. Cela suffit à mon bonheur.

Je dois vieillir. Moi qui n’ai toujours rêvé que de courir le monde, avide de découvertes exotiques à l’autre de bout de la planète, me voilà comblée à courir les bois. Ou plutôt à retrouver depuis quelques années cette forêt des Vosges à laquelle je suis liée depuis ma naissance. La conscience de l’enfermement qui est le nôtre – car nous sommes finalement enfermés depuis tout petits, d’abord dans une salle de classe puis dans un travail – me devient peut-être insupportable, tout comme la violence de nos villes, la médiocrité ambiante, la société en déliquescence et la connerie quasi généralisée. Là au moins, on me laisse tranquille ; se retirer du monde pour retrouver l’essentiel, mon petit recours aux forêts à moi …

François marche devant moi. Il aime à ouvrir la marche, cela doit être ancré au plus profond de son cerveau reptilien, souvenir des premiers hommes pour qui la forêt était synonyme de menace. Le mâle, j’imagine, devait alors tenter de repousser mammouths et aurochs, voire les trucider pour protéger les femelles et, en passant, trouver de quoi se vêtir et faire un barbecue … Nous ne rencontrons malheureusement ni loup, ni lynx. Pourtant, les lynx sont de retour dans les Vosges tout comme le loup dont l’un d’entre-eux fût aperçu il y a quelques années dans le massif du Donon. Cela dit, que ces bêtes restent invisibles, tapies au fond des bois, tranquilles loin des hommes. Car tous ne sont pas des amis de la nature et des animaux. Je pense à ce conducteur de quad déboulant à toute vitesse sur un chemin menant au lac de la Maix, debout sur son engin d’enfer, ne se souciant ni des randonneurs qui durent faire un bond pour l’éviter ni des quelques chiens qui les accompagnaient et frôlèrent l’arrêt cardiaque. Finalement, même dans la forêt la bêtise trouve sa place et revêt parfois des formes plus comiques. Toujours sur l’un des chemins menant au lac de la Maix – le seul endroit où nous avons croisé d’autres promeneurs car l’accès peut se faire en voiture – je dus réprimer un fou rire en apercevant un petit groupe de femmes toutes pieds nus. Tenue de sport mais pieds nus ! J’ai beau savoir que la forêt est à la mode et que fleurissent les stages pour apprendre à embrasser les arbres ou prendre des « bains de forêt », voir de mes yeux un tel groupe de gogos me laissa pantoise. Je leur souhaitais bien du plaisir à marcher sur les aiguilles de pin et les cailloux. Même les hommes préhistoriques devaient se confectionner des chaussons de peau de mammouth, non ? Cela est comique mais en même temps un peu triste. Comme ils sont nombreux en effet ces malheureux privés dans leur enfance d’un apprentissage sensible du monde alentour et qui, ne sachant ni regarder ni ressentir se ruent vers de telles expériences. Mais après-tout, pourquoi pas, ils ne font de mal à personne et doivent y trouver du plaisir … Pour ma part, j’ai toujours caressé les arbres, je les écoute aussi en collant mon oreille contre leurs troncs, je mange les bourgeons de sapin et les jeunes feuilles de charme. Mais ça, depuis l’enfance.

Ce matin nous étions partis un peu tard, traînant devant nos tasses de thé et le kouglof acheté la veille à la boulangerie du village. J’avais, comme à mon habitude, étudié mes cartes au 25 millième, traçant le parcours de notre balade : boucle de 12 kms – dénivelé positif : 450 m, dénivelé négatif : 362 m – rien de sportif, juste de la balade et surtout du temps laissé aux pauses déjeuner et thé de l’après-midi. Manger dans la nature est l’un de mes plus grands plaisir, qu’il pleuve ou qu’il fasse grand beau temps et je n’échangerais pour rien au monde nos déjeuners forestiers contre une table gastronomique. D’ailleurs, nos casse-croûtes le sont à leur façon, gastronomiques : pain au levain, sublimes rillettes de canard, cornichons à l’aigre-douce, tomates-cerises mûres à point, munster fermier, raisin muscat, bière blonde pour François et Earl Grey brûlant pour moi. D’ailleurs, il faut nous voir tous les matins dans la petite cuisine du chalet, préparant notre déjeuner avec une attention de grand chef car, tant qu’à pique-niquer, autant que tout soit très bon. Il faut toujours ajouter du plaisir au plaisir.

Nous marchons depuis presque deux heures maintenant, nous arrêtant de temps à autre pour reprendre notre souffle, boire une gorgée d’eau, et, immobiles, prendre la mesure de tout ce qui nous entoure – des épicéas majestueux à ce modeste lichen gris-bleu semblable à un bouquet de corail miniature et dont je me suis délicatement emparée, petit trésor dans ma poche . L’immobilité est l’alliée du détail. Ne plus bouger et écouter la forêt tout autour de nous, l’écouter respirer, bruisser, vivre sa vie de forêt.

13h- Nous avons quitté le chemin et décidé de déjeuner là, un peu en contrebas sur de gros rochers au cœur de la forêt. Un rocher pour les fesses, un rocher en guise de table. Mes talons s’enfoncent dans l’humus moelleux tapissé d’aiguilles de pins et de mousse velours de soie. Martellement d’un pic. Nous échangeons un sourire et déballons sans bruit notre festin. Au loin, le murmure d’un ruisseau et au-dessus de nos têtes la voute des arbres sur le bleu d’été du ciel. Je mords dans un sandwich et me sers un mug de thé brûlant, le pose sur une galette de mousse notant que cela est beau, le bleu sur le vert. François croque dans une tomate, me fait un clin d’œil et me dit « on est bien, non ? ». Oui, on est bien. Je suis bien, comme je ne l’ai pas été depuis trop longtemps. Calme, calmée. Tout est loin hormis ceux que j’aime. Je pense à mes parents, à Diane qui m’a donné le goût de la forêt et en est privée et cela me fend le cœur. Je respire un grand coup, la gorge nouée, et me détourne pour dissimuler une larme sur ma joue. Pourtant ce moment est parfait, une apogée de bonheur forestier en quelque sorte, mais teinté de mélancolie, de la tristesse de ne pas le partager. Et puis, je sais aussi la brièveté de ce bonheur car dans quelques jours il me faudra retrouver le Nord comme on retourne en prison. Je pense alors à Diane qui me dirait « mais profite, profite pour moi, rien n’est plus beau que la forêt ! » et elle a raison. Je me secoue, avale une gorgée de thé puis me tourne vers François et lui lance avec un sourire « T’as raison, on est vraiment bien ! ». Nous poursuivons notre repas sans presque parler, amollis comme de gros chats par la chaleur et la nourriture. Tous mes muscles se sont détendus et je crois bien que je pourrais m’endormir là, avec le vent sur mes bras nus, bercée par le bruissement des pins. Pour l’heure mon univers se résume à cette forêt. Pas de liste de courses, de petit chef médiocre, d’embouteillages, de collègues déprimants, de contraintes … Je suis libre.

Il est dans la vie des moments parfaits dont nous ne mesurons qu’ensuite, avec le recul des années et leur lot de déconvenues, de peines et l’âge faisant son œuvre, la perfection, et prenons alors conscience qu’il s’agissait du bonheur, tout simplement. Mais aujourd’hui, je le sais – peut-être parce j’ai déjà vécu bien longtemps -, que ce moment est parfait, en adéquation totale avec ce qui m’est nécessaire, ce à quoi j’aspire et ce qui m’est offert. Et même si j’ai appris que les arbres libèrent des phytoncides – ces molécules qui lorsque nous les respirons ralentissent notre fréquence cardiaque, diminuent notre stress et boostent notre système immunitaire -, je crois que mon bien-être forestier s’ancre au plus profond mon être. La forêt est un retour à la maison, à nos sensations animales et à une satisfaction toute primitive de nos sens. La forêt est une maison vivante, un monde en soi, un infini, le refuge ancestral.

Notre repas terminé nous poursuivrons notre marche sous les arbres puis, le soir venu, rentrerons dans notre cabane à l’orée de la forêt. Je m’installerai sur la petite terrasse pour siroter une tasse de thé tout en grignotant des biscuits salés et attendre que la nuit soit venue, noire et bleue, avalant les arbres alentour. Tout autour de la cabane, des bruits feutrés, le frémissement des sapins et au loin la cloche de l’église du village qui sonnera les heures … Nous ferons un feu, à la sauvage – foyer à même le sol entre de grosses pierres de grès rose -, pour y griller lard et saucisses avec un plaisir d’enfants jouant à Robinson. François aura improvisé une salade composée et j’aurai débouché une nouvelle bouteille d’un bordeaux comme du velours. Pas de télévision, ni de radio et nos portables silencieux mais des livres et les accords à la guitare de mon compagnon des bois …. Le monde est loin.

Tout est parfait.

***

Burano

Aussi incroyable que cela puisse paraître, je n’étais jamais allée à Burano, découragée à l’idée de devoir affronter les troupes de touristes d’un jour que cette île attire comme un aimant. Autant à Venise on peut les semer, autant cela m’a toujours semblé plus difficile sur cette ile minuscule. Mais la pandémie ayant eu au moins le mérite de tenir à distance les hordes de barbares, je me décidai à quand même y passer une journée.

Levée très tôt, je filai prendre le vaporetto sur les Fondamente Nove. Une petite demi-heure de marche sans croiser grand monde – heure matinale oblige – par les chemins connus de la Celestia et de San Zanipolo. Arrivée sur le ponton je déchantai quelque peu. Une vingtaine de touristes déjà épuisés par la chaleur attendaient le vaporetto pour Burano, des français pour la plupart à l’exception d’une tonitruante famille d’allemands dont le petit dernier avait été affublé d’une casquette de marin portant l’inscription « Venezia ». Pauvre gosse. On repère vite les gêneurs qui nous gâcherons à coup sûr un moment sensé être agréable. Ceux-là allaient s’avérer très doués et par malchance, ils eurent la bonne idée de s’installer non loin de moi. La mère, regard vide et méchant, parla fort pendant tout le trajet interpellant de temps à autre ses gros adolescents avachis quelques sièges plus loin. Petit enfer. Avais-je eu une bonne idée en me rendant à Burano ? Je commençais à en douter. Je changeais de place et tentais d’oublier les affreux.

J’avais prévu de descendre à Mazzorbo pour rejoindre Burano par le pont qui relie les deux îles après y avoir flâné et déjeuné. C’était une bonne idée. Je fus en effet la seule à descendre du bateau. Le quai était vide et le calme absolu. Seul le bruit du vent dans une chaleur de désert. Les jardins des quelques maisons faisant face au chenal débordaient de glycines et de jasmins et, un peu plus loin, une rangée de pins parasols bordait l’allée longeant le mur d’enceinte des jardins de Venissa. Cet endroit me plût immédiatement. Il est comme ça des lieux qui concentrent tout ce qui nous plait et nous correspond : sobriété des lignes graphiques des pins et du canal, bleus-vert de la lagune, air iodé chauffé à blanc et ombres nettes des maisons dans un soleil de presque midi. A la pointe de l’île un petit jardin public à la pelouse râpée et aux grands arbres offrait un refuge d’ombre fraiche sous le chant des cigales. J’y restai un moment, absorbant simplement le charme du lieu. J’avais le temps. Une table m’attendait chez Venissa et j’avais devant moi une longue après-midi que je comptais d’ailleurs étirer jusque très tard car la lumière est toujours plus belle à la fin du jour.

Arrivée à Burano, je choisi d’éviter les ruelles les plus touristiques et d’en explorer d’abord la périphérie – si l’on peut dire, tant cette île est petite –, là où les couleurs des maisons sont parfois un peu délavées et la peinture écaillée. Les portières de toile jaune citron ou bleu vif se gonflent sous le vent, et bougainvillées et plumbago grimpent le long des murs. Pas un chat, il est encore tôt dans l’après-midi. Silence de village Cycladique.

Plus loin, les couleurs des maisons claquent et explosent. C’est beau mais, là où les touristes affluent, un peu trop repeint à mon goût, trop neuf, trop impeccable. Il faut alors s’éloigner, emprunter les ruelles perpendiculaires, traverser l’île de part en part et s’apercevoir que la couleur est partout et fait véritablement partie de Burano mais d’une manière moins factice. Les plus petites maisons des plus petites ruelles, celles cachées au fond d’une impasse ou face à la lagune là où aucun touriste ne passe, arborent des couleurs de bonbons, vert pistache, fuchsia, jaune citron ou en gardent les traces, magenta évanoui, outremer délavé. Et c’est cela qui est beau et montre que la ville est bien vivante : la juxtaposition du neuf et du décrépi, du pimpant et de l’abandon des couleurs au passage du temps. Les quelques ruelles qui semblent destinées presque uniquement aux touristes (et où l’on trouve d’ailleurs les inévitables boutiques de dentelle et de biscuits), ne sont finalement qu’une part infime de l’île, un décor léché que l’on expose pour pouvoir vivre tranquillement derrière la carte-postale.

Derrière le décor, je m’y posai un moment, sur un banc rouge face à la lagune, attendant la lumière propice à la photographie et me reposant de la chaleur. Sur le banc voisin vinrent s’asseoir deux vieilles dames, avec mots croisés et tricot, se parlant peu, sans doute habituées l’une à l’autre autant qu’au lieu. Une troisième, beaucoup plus jeune, un sourire dans les yeux et aux lèvres les rejoignit et me demanda si elle pouvait s’asseoir à côté de moi. Oui, oui bien sûr, je me levais lui laissant toute la place car après tout, ces bancs face à la lagune et à l’arrière de leurs maisons étaient les leurs en quelque sorte. Elle m’intima gentiment l’ordre de me rasseoir et m’expliqua qu’elle ne resterait de toute façon que le temps d’équeuter ses haricots verts. Elle posa effectivement un panier sur ses genoux et se mis au travail. Je lui dis qu’elle avait choisi le meilleur endroit pour préparer son repas du soir. « Si ! » répondit-elle en me montrant d’un geste de la main la lagune et le ciel. Ne pas parler la langue de l’autre n’empêche nullement l’échange. Je comprends un peu l’italien et baragouine quelques mots, elle ne parlait pas français. N’empêche, la conversation alla bon train avec force sourires et mimiques expressives ; elle m’expliqua notamment que son fils était un peintre très connu de Burano spécialisé dans les portraits. Le fils en question fit d’ailleurs une apparition, baba cool maigrelet aux cheveux longs, qui s’inquiéta de l’heure du dîner avant de repartir aussi rapidement qu’il n’était arrivé. Je souri intérieurement me disant qu’on a beau être grand peintre, on n’en aime pas moins la cuisine de maman.

La lumière perdant en intensité et les ombres s’allongeant, je repris ma balade. Il ne restait que quelques touristes et les habitants avaient repris pleine possession des ruelles, sortant chaises et fauteuils de jardin pour se réunir entre les rangées de maisons. Des enfants jouaient au ballon sur la piazza Baldassarre devenue vaste terrain de jeux. L’atmosphère étaient intime, une ambiance de village où l’on est entre-soi.

Je rentrai en rebroussant chemin vers Mazzorbo pour y reprendre le bateau vers Venise. Le vent était tombé, le soleil couchant dorait le quai et l’air était délicieusement doux. Aucun bruit. Juste le clapotis léger de l’eau. C’était un de ces soirs d’été parfaits dont on voudrait qu’ils ne finissent jamais. Ces îles m’avaient charmée et en cet instant tout semblait vouloir m’y retenir encore un peu.

Sur le bateau presque vide du retour, je griffonnais dans mon carnet : « Si je devais choisir, ce serait une maison sur l’île de Mazzorbo ou Burano, face à la lagune. Il y a le vent, les verts et les bleus, les cigales en concert dans les pins parasols. Ça ressemble à la Grèce, aux îles grecques en Italie. Il y a cette qualité de silence dans la chaleur de midi, les parfums de pins, l’air iodé légèrement poisseux. Et il n’y a presque pas de pigeons … ».

Comme quoi …

Venise encore, Venise toujours

17 juin 6h20. Mon avion décolle de Bruxelles direction Venise. J’y retourne enfin, soulagée que ce voyage soit finalement possible. Les frontières sont restées ouvertes et l’Italie a levé la quarantaine imposée jusqu’en avril aux voyageurs. Il aura quand même fallu montrer patte blanche, se plier à nouveau au goupillonement nasal, remplir des questionnaires, montrer des attestations puis attendre, légèrement angoissée, au comptoir d’enregistrement de Brussels Airlines des vérifications on ne peut plus pointilleuses mais maintenant, ça y est, je suis partie. L’avion a traversé l’épaisse couche de nuages flottant au-dessus de Bruxelles et vole dans le bleu ciel d’un petit matin de juin. Dans moins de deux heures je serai là-bas, enfin.

***

Pourtant en octobre dernier, alors même que je quittais Venise, je m’étais dit que je n’y reviendrais pas de sitôt. Il me semblait en effet avoir eu mon content de balades, de peintures, de lumière matinale sur les ocres-roses des maisons et les marbres des palais, de calli désertes et de cette musique si particulière de la ville … J’avais la sensation de connaitre Venise comme ma poche, d’y être chez moi et d’en avoir fait le tour. Je me trompais bien sûr car fait-on jamais le tour de Venise ? De cela – même si au fond de moi je le savais – je m’en aperçus très vite. À peine revenue, j’en eu la nostalgie, non pas de manière très nette mais plutôt d’une façon diffuse et sourde, une sorte de mélancolie ténue qui ne fit que s’amplifier au fil des jours. Je me désolais de la laideur environnante, de la routine retrouvée et de journées faites de contraintes. Bien souvent, assise à mon bureau et peinant à m’atteler à un travail qui ne m’intéresse pas, je jetais un œil à l’horloge de mon ordinateur et pensais qu’à cette même heure à Venise, eh bien je serais en train de prendre un café chez Rosa Salva, un bouquin dans une main et un croissant aux amandes dans l’autre, de flâner dans le Dorsoduro ou, le jour finissant, de contempler depuis San Giorgio la ville toute dorée dans le soleil couchant. Et puis, j’avais cette sensation, comme un regret, de ne pas en avoir assez profité, de ne pas avoir ouvert assez grands et mes yeux et mon esprit, de ne pas avoir suffisamment, tous les sens en éveil, contemplé et savouré chaque parcelle de la ville. Mais n’est-ce pas toujours ce que l’on se l’on se dit après être rentré ?

Je ne fais pas partie de ceux qui veulent profiter en « pleine conscience » et qui finalement ne se concentrent que sur eux-mêmes Pour moi, regarder et savourer c’est d’abord s’oublier, oublier mon sac trop lourd, la petite cloque douloureuse sous mon pied droit, la sueur sous ma frange, ma fatigue ou mon envie d’un verre de vin blanc très frais car il fait vraiment très chaud … Et à Venise, à tout ça je ne veux pas y penser. Oui, j’ai chaud et mes belles sandales roses toutes neuves me blessent un peu mais j’y penserai plus tard, pour l’heure je suis absorbée à simplement être là, me rendre à un rendez-vous que je me suis fixé (avec une peinture, un musée, un palais, un quartier ou simplement un cappuccino …) et à arpenter la ville comme si j’étais chez moi. Lorsque je déambule dans Venise où la beauté est la norme je suis dans un environnement à la fois familier et exceptionnel. Mon regard glisse sur les façades des palais le long du Grand Canal au rythme du vaporetto – un éblouissement nonchalant en quelque sorte – et s’arrête net sur un détail d’architecture, l’usure d’une pierre, un rosier exubérant s’échappant d’un jardin invisible. Finalement peut-être faut-il être suffisamment intime avec la ville pour ne plus s’en étonner mais absorber sa beauté de manière plus tranquille. Ce qui ne m’empêche cependant pas de pousser parfois de petits cris étouffés ou de m’exclamer à voix basse et à moi-même « qu’est ce que c’est beau ! ».

C’est tout cela que je souhaitais retrouver. Un lieu familier inépuisable. Car il y a dans cette ville si petite et si vaste, tant de choses à voir et tant à ressentir dont nous ne pourrons jamais être rassasiés.

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Dès la sortie de l’aéroport, et comme à chaque fois, les lauriers roses et les grands pins parasols me ravissent. Peut-être suis-je la seule à les retrouver avec une certaine émotion mais pour moi ils indiquent bien mieux que la plus élaborée des signalétiques que nous sommes en Italie. La promesse de Venise, ce sera lorsque j’aurai embarqué sur l’un des bateau Alilaguna et qu’il fendra l’eau grise du chenal. Je regarderai défiler les langues de terre marécageuses, les verts et les ocres, les mouettes et les aigrettes comme un prélude à la Sérénissime. Murano Museo, Murano Colonna, Fondamente Nuove, Ospedale, Baccini, Lido puis Arsenale. Chaque arrêt de la linea blu rythme le trajet. Bruit du moteur qui décélère, choc sourd de la coque qui heurte le quai, cordage noué, glissement de la barrière métallique, ballotement lorsque le bateau repart et accélère à nouveau dans un bouillonnement d’eau céladon frangée d’écume. Le pilote, polo blanc et lunettes de soleil, est perché sur son siège, une main sur le gouvernail, un pied sur le bastingage et discute de la manière la plus décontractée qui soit avec l’autre employé. Je me dis alors que je pourrais tout à fait me jeter à l’eau ou chanter à tue-tête sans qu’ils ne s’en émeuvent.

Alors que nous quittons l’arrêt « Lido » et comme je suis la seule passagère, je m’autorise à monter sur le pont, ce qui est normalement interdit, et on me laisse faire. Je ne veux rien perdre de l’arrivée à Venise. J’aperçois San Giorgio, le campanile de Saint Marc alors qu’à ma gauche défilent les jardins et la pinède de San Elena. Je hume l’air, étonnée. L’air embaume. Un parfum suave porté par la brise m’arrive par bouffées. Un parfum venu de l’île comme pour accompagner mon arrivée …

Ce parfum j’aurais dû le reconnaitre mais, depuis la lagune, porté par le vent, sa perception en était vraisemblablement différente. J’allais toutefois l’identifier très vite. Du jasmin. C’était du jasmin ! Escaladant les murs ou débordant des jardins, cascades de petites fleurs blanches en étoiles. Tout Venise embaumait.

Je ne pouvais rêver meilleur retour.

***

Je ne sais jamais vraiment que répondre à ceux qui me demandent « alors, c’était bien ce séjour à Venise ? ». Il s’agit bien souvent de collègues, de connaissances ou même de mon garagiste qui m’avait un jour confié qu’il rêvait d’y emmener sa nouvelle fiancée pour une balade en gondole, « parce que Venise c’est la ville des amoureux et que les gondoles c’est quand même plus classe que les bagnoles ». A ceux-là, que dire ? Il serait bien trop long de leur détailler ce qui fait véritablement mon bonheur. Et ils en seraient certainement déçus.

Bien sûr il y a la basilique Saint Marc, le pont des soupirs et le Rialto, le palais des doges et les pigeons et tout cela est sublime (sauf les pigeons). Mais ma Venise est aussi faite de ces petits riens du quotidien, de petits bonheurs très loin des clichés et qui ont ici une saveur unique.

***

A peine descendue du bateau, je retrouve tout ! Je m’installe rapidement dans l’appartement de l’arsenal qui semble m’avoir attendue depuis septembre dernier et sors faire quelques courses via Garibaldi. La chaleur est étouffante et je décide de déjeuner chez moi puis de faire une sieste, ce qui n’est absolument pas dans mes habitudes mais je suis épuisée n’ayant dormi que deux petites heures la nuit précédente. Retrouver la ville ce sera pour tout à l’heure. Je m’endors bercée par le ronronnement de la climatisation en me disant que, oui je suis bien arrivée, tout est en place, l’appartement, la ville, la lumière d’été et le bruit étouffé des bateaux sur le canal.

Le lendemain matin, et comme tous les matins à Venise, mon premier geste est d’ouvrir les volets des quatre fenêtres donnant sur le canal et ce simple geste – que tous les vénitiens répètent depuis toujours (faire tourner l’espagnolette, pousser bras grands ouverts les battants peints de ce vert caractéristique puis les replier) – me ravit tant il est pour moi lié à la ville. Je me penche un peu, personne sur les bancs rouges, il est encore trop tôt. Seuls deux pigeons tournicotent au pied de la fontaine. A Venise, on trouve ces fontaines partout. L’eau y est potable et on peut, lorsque la chaleur est très forte comme aujourd’hui, s’y désaltérer. Bien souvent un habitant attentionné place sur la grille d’évacuation (l’eau coule en continu) un récipient afin que les chiens ou les pigeons puissent y boire plus facilement. Je m’agace un peu de la nouvelle terrasse de café qui s’est installée à proximité et dont les chaises jaunes orangé, les parasols assortis et le congélateur couvert d’autocollants publicitaires dénaturent l’endroit. Pour l’heure la terrasse est encore déserte et j’espère qu’elle le restera, que le propriétaire mécontent de ne pas faire d’affaires pliera bagage assez vite.

Je file à la boulangerie, mais m’arrête d’abord devant le lion du Pirée, l’un des quatre félins de pierre qui gardent l’entrée de l’arsenal ; lion impassible et imposant, qui fût le gardien du port du Pirée pendant plus de 1500 ans avant que Francesco Morosini, futur doge de Venise, ne s’en empare en 1687 lors de la grande guerre turque et ne l’expédie à Venise. Voyait-il en cette prise de guerre autre chose qu’un lion symbole de Saint Marc, saint patron de la ville ? J’en doute. Pourtant, comment ne pas penser (ce lion a été sculpté près de 400 ans avant notre ère) aux siècles dont il fut témoin mais surtout à tous ceux qui comme moi lui font face, le regardent, s’interrogent. Lion de marbre immuable et fascinant.

A chacun de mes retours, je le retrouve comme on retrouve un ami. Je prends toujours le temps de le regarder, de le redécouvrir puis le salue d’un sourire et lui murmure un rituel « heureuse de te revoir Lion ! » comme le mot de passe me permettant l’accès à Venise.

De retour à l’appartement, je prends mon petit-déjeuner devant la fenêtre ouverte, thé brûlant et croissants aux abricots encore tièdes. Les martinets passent en escadrons sifflants très haut dans le ciel. Je devrais être parfaitement heureuse et pourtant je suis triste. Sans doute trop de fatigue, un contraste trop brusque entre mon quotidien et Venise, la conscience que ma présence ici est éphémère et solitaire. Coup de blues. Je me connais, je sais que j’irai mieux dans quelques heures mais pour l’heure la tristesse m’abat. J’appelle Diane, pleure un bon coup. Ça va déjà mieux. Puis me prépare. Rien de tel que de se forcer à être présentable pour se sentir mieux : poudre de soleil sur les joues, ombre taupe sur les paupières, robe bleu sombre, sandales, sautoir et bracelet argentés. J’attrape mon sac, dévale l’escalier de marbre ocre et rose. Je suis dehors, happée par la ruelle familière et sa relative fraicheur alors que la chaleur est déjà très forte. J’emprunte la calle dei Forni, et note que, tiens, c’est une équipe de femmes qui est chargée d’enduire les murs de ce qui sera hélas un nouvel hôtel. J’aperçois par une porte entrouverte une vaste cour intérieure, deux palmiers et tout au centre la margelle d’un puits. Lorsque je débouche sur la Riva Ca’ di Dio, la lumière est aveuglante et l’eau marine du bassin de Saint Marc vibre et scintille alors qu’une légère brume de chaleur adoucit les contours de la pointe de la Douane et de l’ile de San Giorgio. La chaleur est celle d’un four de boulanger grand ouvert.

Ce matin j’ai décidé de revoir les collections de la Ca’ Pesaro, le musée d’art moderne de Venise, profitant du peu de touristes. J’attends donc le vaporetto sur le ponton de l’arrêt Arsenale, ballotée doucement par les vagues qui le soulèvent puis l’abaissent en un rythme lent et apaisant. Seul un vieux monsieur attend sur le banc d’en face, très digne et élégant – chemisette de toile et pantalon au pli impeccablement marqué – appuyé des deux mains sur la canne qu’il tient devant lui. Un vénitien à n’en pas douter.

Peu de monde dans le vaporetto qui arrive. Je reste néanmoins debout sur le pont, pour voir défiler le palais des doges, la piazzetta et l’entrée du Grand Canal. « C’est un conte de fée » m’avait dit Sylvie de Milos, collègue grecque qui regrettait de n’être allée à Venise qu’une seule fois, une seule journée, dans sa vie. D’une certaine façon, elle a raison. Venise est à la fois irréelle, surtout lorsqu’elle défile devant vous depuis un bateau – la distance est suffisante pour se demander si l’on ne rêve pas – et en même temps terriblement réelle lorsqu’on la parcourt tant les sensations que nous éprouvons sont fortes et durables. Je finis quand même par aller m’assoir à l’intérieur choisissant une place à côté de l’allée centrale. Les palais défilent dans l’encadrement de la fenêtre de manière très cinématographique. Il fait très chaud et j’ôte mes lunettes de soleil comme si cela pouvait me rafraichir, les range et relève la tête vers le passager, un homme seul, assis en face de moi mais tout contre la vitre. Je n’y avais pas prêté attention car son allure est somme toute banale et son attitude discrète. Il regarde comme moi simplement défiler les palais. Et comme dans tous les transports en commun du monde, il y a un moment où forcément les regards des passagers se croisent et choisissent parfois de se croiser à nouveau. Il sort un livre d’un sac de toile qu’il doit porter en bandoulière et dont je n’arrive pas à lire le titre. Je note le jean, la liquette de lin finement rayée, les cheveux mi-longs poivre et sel qu’il relève d’un geste assez beau et son regard intelligent. Je me dis qu’il doit être français ou allemand, prof de lettres ou de philo, intello en tous cas. Echange de regards, brise légère, palais qui défilent, conversation muette, connivence de deux solitaires qui ne sont en rien des touristes. Lorsque le bateau s’arrête au Rialto l’homme se lève et je me mets un peu de biais pour le laisser passer. Il passe donc devant moi, sans se hâter et d’un geste à la fois rapide, naturel et bienveillant, presse doucement mon épaule puis s’en va. J’en suis tout d’abord surprise mais, alors qu’il s’éloigne sur le quai et que le bateau repart, je trouve finalement cet au revoir muet très juste et délicat et me sens étonnamment apaisée, consolée même. Comme si un ange bienveillant, m’avait, par ce simple geste, fait comprendre que oui, tout ira bien.

On interprète toujours les choses en fonction de son état d’esprit et de ce que l’on veut bien percevoir, de cela j’en suis bien consciente. Toutefois, cette rencontre dont certains pourront sourire, marqua le début de mes retrouvailles avec la ville.

Un gâteau vénitien …

C’est bizarre la vie d’une recette. Enfin, celles que l’on griffonne sur un bout de papier alors que nous en suivons, hypnotisés, la réalisation dans une émission de cuisine. On les oublie, puis un jour on s’en souvient, les redécouvrant au hasard d’un classement militaire de nos nombreuses fiches culinaires. Ce fût le cas de cette recette de Nigella Lawson dont je suivais – il y a de cela des lustres – les émissions (en anglais, ça ne fait pas de mal) sur Cuisine TV. J’étais fascinée par son côté décomplexé, faisant de l’approximatif une qualité et d’une simplicité opulente, mais néanmoins très smart, un synonyme de convivialité. Et puis, la fin de chaque séquence la montrant se relevant la nuit, ouvrant son frigo pour déguster debout et en pyjama un reste de gâteau, de crème ou de poulet, me réjouissait.

Mais je reviens à cette recette de gâteau vénitien.

Je le réalisai pour la première fois un samedi après-midi de pluie à Bruxelles, légèrement dubitative quant au résultat. On trouvait en effet dans la liste des ingrédients des carottes ! Et les gâteaux aux carottes étant associés pour moi aux Etats-Unis dont les pratiques culinaires ne m’avaient jamais vraiment inspirée, je doutais. Je suivis néanmoins la recette à la lettre, transvasant dans mon moule à manqué un appareil assez fluide qui me fit dire que « ouais, ça sera pas terrible ». Quarante minutes plus tard, en le sortant du four, je changeais d’avis. Ce n’était pas si mal après tout et ça sentait bon ! La dégustation au dîner nous fit ouvrir des yeux ronds de surprise et de contentement. C’était délicieux.

Depuis, j’ai souvent refait cette recette, pour mes parents d’abord, puis mes amis et surtout pour mes amis intolérants au gluten (car dans ce gâteau, zéro farine) et je ne connais personne qui n’ait pas succombé à son moelleux, à son parfum si particulier d’huile d’olive et de rhum mélangés.

Pourquoi alors avais-je rangé cette recette dans une chemise bleue étiquetée « à classer » alors qu’elle fait partie de mes « classiques » ? D’autres envies, d’autres découvertes sans doute … Je l’extirpais de mon classeur et la fit rejoindre une liasse d’autres recettes que je comptais emporter à la campagne. J’avais tout à coup très envie de refaire ce gâteau à la fois simple et raffiné.

Ce fut chose faite hier.

Et c’est vraiment très bon, parfait avec une tasse de thé ou en dessert après un repas vénitien par exemple.

Cette fois, la recette ne réintègrera pas ma chemise bleue …

Et pour ceux qui voudraient la tester, la voici !

Gâteau vénitien aux carottes

Ingrédients

  • 3 CàS de pignons
  • 2 carottes moyennes (environ 200-250 g)
  • 75 g de raisins sultana blonds
  • 60 ml de rhum
  • 150 g de sucre en poudre
  • 125 ml d’huile d’olive
  • 1 CàC de vanille liquide
  • 3 oeufs
  • 250 g d’amandes en poudre
  • ½ CàC de muscade en poudre
  • le zeste d’un citron entier et le jus de la moitié

Préchauffer le four à 180°c.

Faire torréfier les pignons dans une poêle bien chaude en veillant à ne pas les laisser brûler. On peut aussi les torréfier au four, 3 mn à 240°c.

Mettre les raisins dans une petite casserole avec le rhum. Porter à ébullition puis réduire le feu et laisser frémir 3 minutes. Laisser ensuite refroidir le mélange en le transvasant dans un bol. Laver, éplucher et râper les carottes. Les déposer sur une double épaisseur d’essuie-tout afin de les éponger. Réserver.

Battre le sucre et l’huile d’olive jusqu’à obtention d’un mélange crémeux. Ajouter la vanille liquide et les œufs. Mélanger. Ajouter les amandes en poudre, la muscade, les carottes, les raisins (avec le reste du rhum qu’ils n’auraient pas absorbé) puis le zeste et le jus de citron. Bien mélanger l’ensemble.

Mettre l’appareil dans un moule à manqué antiadhésif de 23 cm de diamètre (graisser le moule avec de l’huile d’olive, en essuyant l’excédent avec un essuie-tout). Egaliser la surface de la pâte et répartir sur le dessus les pignons torréfiés. Enfourner et laisser cuire 30 à 40 mn. Surveiller la fin de la cuisson. Une lame de couteau enfoncée au centre du gâteau doit ressortir sèche. Si en fin de cuisson le gâteau se colorait trop fort, le couvrir d’une feuille d’aluminium. Sortir le gâteau du four et attendre environ 10 mn avant de le démouler sur une grille à pâtisserie pour le laisser refroidir. Dès que le gâteau est froid le transférer sur le plat de service.

On peut accompagner ce gâteau d’une petite crème au mascarpone.

Crème au mascarpone

  • 500 g de mascarpone
  • 4 CàC de sucre glace (ou un peu plus si on aime la crème plus sucrée)
  • 2 CàS de rhum

Les proportions que je donne ont été doublées –cette crème se conservant très bien plusieurs jours au frigo – mais vous pouvez être plus raisonnable et diviser les quantités par deux …

Mélanger tous les ingrédients et transférer dans des petits ramequins individuels, plus pratique je trouve pour le service.

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Nigella Lawson explique avoir longtemps cru que le gâteau aux carottes était une invention américaine jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il était issu de la cuisine juive vénitienne. Nigella ne cite pas ses sources mais j’imagine qu’elle dit vrai. D’ailleurs on retrouve également ce même type de gâteau aux carottes (et aux noisettes cette fois) dans la cuisine juive alsacienne.

Pour ce qui est du gâteau aux carottes proprement dit, il semble que ses racines remontent au Moyen-âge, époque où le sucre était une denrée rare et coûteuse ; la carotte, légume sucré, permettait alors d’édulcorer naturellement les préparations pâtissières.

C’est au 19ème siècle que le gâteau aux carottes tel que nous le connaissons apparait en Europe et plus précisément en Suisse (dans le canton de l’Argovie) qui en revendique la paternité. Ce gâteau prend alors le nom de Rüeblitorte. (« L’une des recettes imprimées, sans doute parmi les plus anciennes, remonte à 1892 ; elle figure dans un recueil culinaire de l’école ménagère de Kaiseraugst »).

Ensuite, avant de devenir un classique de la pâtisserie américaine, c’est en Angleterre que le Carrot Cake s’est fait connaître. On dit que durant la seconde guerre mondiale, le gouvernement britannique fit la propagande des carottes pour en favoriser la consommation, insistant sur leur capacité à améliorer la vue, notamment celle des pilotes de la Royal Air Force ! En fait un stratagème destiné à garder secret les radars nocturnes embarqués sur les avions afin de détecter l’arrivée des bombardiers allemands en laissant penser que seule la vue excellente des pilotes britanniques le permettait … Néanmoins, cela favorisa la consommation de ce légume, notamment sous forme de pâtisserie. Comme quoi …

Pour ce qui est de notre gâteau, contrairement au carrot cake, il ne contient ni beurre ni farine, n’est pas fourré ni recouvert d’un glaçage ou décoré de carottes miniatures. Non, il est simplement vénitien … c’est-à-dire d’une richesse que l’on ne découvre qu’en le dégustant à l’instar de ces palais aux façades austères qui, la porte franchie, nous révèlent un monde délicieusement luxueux.

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