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Rentrée

M

on retour à la réalité du travail est toujours un traumatisme.

J’ai beau m’y préparer, retrouvant les vieux réflexes et les habitudes apprises dans l’enfance, rien n’atténue la difficulté du retour en prison.

D’ailleurs, ce matin, alors que je buvais à petites gorgées ma tasse de thé, les yeux dans le vague du ciel désespéramment gris, j’ai senti monter une angoisse sourde, un malaise indéfinissable, une nausée familière. La nausée de la rentrée. Depuis que j’ai six ans, depuis l’école primaire, tous les ans, la même angoisse et aujourd’hui encore. Rentrée au travail, rentrée à l’école : même combat. Et ce n’est pas là un vain mot. Car c’est bien d’un combat à mener contre ma nature profonde dont il s’agit. Se contraindre, s’obliger, s’enfermer.

Alors, comme tous les ans, j’anticipe, ne laissant rien au hasard pour ne plus devoir y penser ensuite.

Hier soir, j’ai ainsi préparé, avec une rigueur toute militaire, vêtements, chaussures, sac et bijoux (ma tenue de combat) et même mon casse-croûte – rêvant de glisser dans mon panier une mignonnette de cognac (que j’adorerais dégainer au plus fort d’une réunion ennuyeuse, sous l’œil évidemment effaré de mes collègues …). J’ai également ressorti du placard le mug bleu que je réserve au bureau, une boite de thé vert et l’indispensable remède au stress du retour : du chocolat noir. Mes affaires d’école étant prêtes, je pouvais alors tenter d’oublier pour un temps le retour imminent au travail.

Anticiper permet de gagner du temps et donc de pouvoir en perdre … Et je me connais, le matin de la rentrée, je dois pouvoir m’accorder quelques minutes de liberté ; faire comme si j’avais le temps, comme si cette journée m’appartenait encore. Alors oui, les yeux dans le vague, une boule au ventre mais me laissant distraire par le spectacle modeste mais oh combien passionnant se déroulant sous mes fenêtres. Pollux, l’un des matous du quartier, – croisement de siamois et d’angora et que j’ai ainsi baptisé en raison de sa ressemblance avec le Pollux du Manège enchanté – traverse tranquillement le parking. Il ondule, pose une patte devant l’autre, museau pointu et fourrure blonde ébouriffée, petit lion, prince-chat, ne se souciant de rien d’autre que d’atteindre le poste d’observation qu’il s’est choisi et d’affirmer par sa seule présence qu’il est ici chez lui.

Encore quelques gorgées de thé, encore quelques minutes de liberté.

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Lorsque j’étais petite, à chaque rentrée, j’étrennais une nouvelle paire de chaussures. J’ai toujours aimé les chaussures et détesté l’école, alors, pour adoucir mon retour en classe, Diane m’emmenait à la Botte Chantilly afin que j’y choisisse mocassins, bottes ou richelieus.

Je me souviens d’ailleurs parfaitement d’une paire de derbies dont le coloris d’écureuil et le cuir brillant, comme glacé, me consolèrent d’une rentrée en CM2. J’arrivais dans une nouvelle école et m’y sentais étrangère, comme abandonnée en pays inconnu et tout en moi refusait d’être là. Pourtant il me fallut bien endurer cette première journée. De mon institutrice, de ce que l’on m’enseigna ce jour-là, des autres élèves, je n’en ai aucun souvenir. En revanche, j’ai encore en mémoire la récréation précédant l’étude du soir. Pour la première fois de ma jeune vie, je devais rester à l’étude, c’est-à-dire ne pas quitter l’école tout de suite après la classe mais faire mes devoirs avec d’autres camarades d’infortune sous la surveillance d’un maître. Mes parents avaient dû s’y résoudre car nous venions de déménager et ils ne pouvaient tout simplement pas – étant eux-mêmes enseignants dans une autre ville – venir me chercher plus tôt. Je déambulais donc dans la cour où traînait une poignée d’élèves, solitaire, avec au cœur une tristesse vague, n’ayant envie de rien, ni de parler ni de jouer mais seulement le désir de rentrer à la maison au plus vite, d’en finir avec cette première journée. Ma seule consolation fût d’avoir aux pieds mes nouvelles chaussures. Je les trouvais magnifiques. Tout en elles me plaisait : l’originalité de leur couleur, le cuir lustré, les œillets de laiton vieilli. Et puis, elles étaient en accord parfait avec les marrons qui jonchaient le sol, bijoux dans leurs bogues vert acide, et l’odeur âcre d’un feu dans un jardin voisin. Les chaussures d’automne par excellence. Le jour déclinait peu à peu ajoutant à la mélancolie de l’instant mais l’air était doux, immobile et les grands marronniers de la cour rassurants. Je me souviens avoir alors extirpé de la poche de mon tablier le goûter préparé par Diane : une part de gâteau aux pommes et à la cannelle. Mordre dans ce gâteau c’était retrouver le goût réconfortant de la maison et du bonheur. Je le dégustais un œil sur mes chaussures écureuil et cela me sauva. Cette journée n’était rien, une obligation dans ma vie d’enfant – et dont il faudrait ensuite s’accommoder, c’est-à-dire apprendre, se faire des amies et aussi, en guise de rébellion, les quatre cent coups – mais ce n’était nullement ma vraie vie. Il est comme ça des certitudes qui sans même être pensées – je n’avais que dix ans – s’ancrent en nous dès le plus jeune âge. Est-ce les évènements qui nous façonnent ou notre nature profonde qui nous guide ? Les deux vraisemblablement … En tous cas, du plus loin que je me souvienne j’ai toujours éprouvé une sensation de solitude, d’isolement et d’abandon à être ainsi enfermée loin du clan familial et amical. L’école n’était pas pour moi et je ne reprenais vie qu’à l’heure de la sortie. Alors, manger ce gâteau, me fût d’un réconfort absolu.

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Pollux en un bond souple et silencieux a sauté sur le toit de ma voiture. De là, il pourra guetter l’arrivée de Choupette, la chatte de mes voisins.

8h30. Ma théière est maintenant vide et me rappelle, mieux que ne le ferait une alarme, qu’il est temps de me mettre en route. J’attrape mon sac, les clefs de la voiture et file. Devoir me hâter me donne de l’énergie.

Je salue Pollux qui en quelques bonds atterrit sur une autre voiture, lui crie « à ce soir chat-chat ! » et démarre. J’ai fait le plus dur.

Et puis, j’ai aux pieds mes nouvelles chaussures roses …

 

 

 

Confitures

Je suis plutôt cigale que fourmi. Mettre de côté, penser à l’avenir, épargner, économiser sont des choses que je ne sais pas faire. J’ai d’ailleurs toujours pensé que compter ses sous et les planquer à la Caisse d’Epargne manquait sérieusement d’élégance. Au grippe-sou mesquin, j’ai toujours préféré le bohème flamboyant. Je ne mets rien de côté sauf, à bien y réfléchir, trois choses : des livres qui attendent leur heure de lecture, des jours de congé (au travail mon compte « épargne-temps » – quelle drôle d’appellation quand on y pense – est gonflé au maximum car le ras-le-bol extrême ou l’opportunité d’un voyage extraordinaire n’étant pas à exclure, je mets de côté de la liberté !) et enfin, des confitures …

Depuis quelques années, j’en fais chaque été et éprouve un plaisir d’Harpagon à contempler mes dizaines de pots alignés sur les étagères du cellier ; la comparaison s’arrêtant là car je fais de la confiture avant tout pour les autres. Savoir que l’hiver venu, famille et amis pourront étaler sur la brioche du petit-déjeuner une confiture d’abricot-lavande gorgée de soleil me remplie d’aise.

A l’heure où j’écris ces lignes quarante pots en attente d’étiquetage trônent dans la cuisine : abricot-lavande, fraise-menthe-poivre noir et pêche-verveine. Un peu plus tard en saison, des pots de quetsches-vanille et d’agrumes-gingembre viendront compléter ma réserve.

Ces recettes proviennent du livre « Mes confitures » de Christine Ferber, maître pâtissier-confiseur en Alsace, dont les confitures sont absolument exceptionnelles.

Les associations qu’elle met en pots sont parfois surprenantes mais toujours délicieuses : abricots à la vanille et au gewurztraminer, framboises et violettes, quetsches au sureau et au miel de fleurs, reines-claudes à la vanille et au citron séché …

Pour ma part, après avoir testé plusieurs de ses recettes, je me limite maintenant à nos préférées que je réalise en grande quantité afin de tenir tout l’hiver ! Néanmoins, en fonction des fruits dont nous disposons, des herbes ou des fleurs du jardin, je teste d’autres associations : pêches-verveine, abricots-lavande, fraises et roses …

En fait, je m’inspire des recettes de Christine Ferber et les adapte. Par exemple, je réduis la quantité de sucre (elle préconise 65% de sucre mais je n’aime pas quand c’est trop sucré) et j’ajoute un soupçon d’agar-agar qui aide à la prise des confitures. Je ne fais pas non plus macérer les fruits avant cuisson et n’utilise pas de thermomètre à sucre (elle fait cuire ses confitures à la nappe à 105°c). Avec un peu d’expérience, je sais presque exactement le temps de cuisson nécessaire en fonction des fruits choisis, de leur degré de maturité et je peux juger du moment où les fruits sont cuits. D’ailleurs, Christine Ferber le dit fort bien : « avec un peu de pratique vous saurez reconnaître au coup d’œil le moment où la cuisson est arrivée à son terme, l’évaporation diminue, il n’y a plus d’écume à la surface, les bouillons s’amenuisent. »

J’ai longtemps hésité à faire des confitures ayant en mémoire de lointains essais peu concluants (confiture liquide, trop sucrée …) avant de découvrir des recettes qui utilisaient l’agar-agar et le livre de Ferber. Cela m’a décomplexée et je me suis lancée, mettant au point au fil des années mes recettes … inratables !

Allez, je vous les donne !

Abricots Bergeron et lavande de Sault

– 2 kg d’abricots dénoyautés
Pour mes dernières confitures j’ai utilisé des abricots Bergeron. Car, comme disait un ami de mon frère « on ne fait pas du beurre avec de l’eau ! » et de la qualité des fruits dépendra la qualité de la confiture. A moins de vivre dans une région de production, les fruits « à confiture » ne sont jamais très beaux. Pour de bonnes confitures, n’utilisez que des fruits mûrs et parfaitement sains.
– 1 kg de sucre blond de canne bio
– 2 à 3 cuillères à soupe de lavande séchée
Ne lésinez pas sur la qualité de la lavande. J’ai acheté à Sault en Provence plusieurs kilos de lavande de différents producteurs et toutes ne se valent pas. La meilleure est celle de l’ « EARL des lavandes » (à commander sur le site de la coopérative), belle couleur et parfum exceptionnel.
– 2 g d’agar-agar
(1 gramme = ½ c. à café d’agar-agar / 2 grammes = 1 c. à café rase)
L’agar-agar est un gélifiant d’origine marine qui remplace dans les confitures les gélifiants industriels ou la pectine de pomme. Il permet d’utiliser moins de sucre. On compte 1 à 2 grammes par kilo de fruits en fonction de la consistance souhaitée. Pour ma part, je garde la main légère ayant déjà obtenu des confitures trop gélifiées ; en ce cas, je les réserve alors à la pâtisserie afin de fourrer une génoise par exemple.

Matériel
– Une bassine à confiture en cuivre (c’est l’idéal car elle permet une bonne répartition de la chaleur et permet d’écumer plus facilement en raison de son diamètre important).
– Une écumoire
– Une louche (pour remplir les pots)
– Un entonnoir à confiture (très pratique pour remplir aisément les pots)
– Une cuillère en bois (dont on réservera l’usage aux confitures)
– Des pots en verre avec couvercle à pas de vis

Couper les oreillons en deux, les disposer dans la bassine à confiture avec le sucre. Porter à petite ébullition, ajouter la lavande, mélanger et écumer la surface. Cuire à feu vif pendant environ 15 à 20 minutes tout en remuant et en écumant (une écume se forme toujours à la surface pendant la cuisson des confitures et il est nécessaire de la retirer). Lorsque les fruits seront cuits et la cuisson arrivée à son terme, vous le constaterez : les bouillons s’amenuisent et il n’y a plus formation d’écume à la surface. Délayer alors l’agar-agar dans un peu d’eau. Réduire le feu et l’ajouter à la confiture. Remuer et porter à nouveau à ébullition pendant environ 2 minutes.

Mettre ensuite immédiatement la confiture en pots et les retourner afin que l’air prisonnier du pot soit stérilisé. Les laisser poser un moment et les remettre à l’endroit.

On aura au préalable pris soin de rincer à l’eau bouillante pots et couvercles et de les mettre en attente sur du papier absorbant.

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Fraises à la menthe et au poivre noir
Dans cette recette, la menthe apporte un peps et une fraicheur étonnante à la confiture et le poivre dynamise le sucre. Vous verrez, c’est très bon !

– 2 kg de belles fraises parfumées (équeutées et coupées en morceaux pour les plus grosses)
Christine Ferber conseille de toujours cuire de petites quantités à la fois (4 kgs maximum).
– 1 kg de sucre bond de canne bio
– 5 à 6 petites branches de menthe marocaine
– Poivre noir broyé gros (environ 20 tours de moulin)
– 2 à 3 grammes d’agar-agar

Placer les fraises et le sucre dans la bassine à confiture sur feu vif, porter à petite ébullition, remuer délicatement à l’aide de l’écumoire et écumer la surface.

Compter environ 15 minutes de cuisson.

5 minutes avant la fin, ajouter le bouquet de menthe et le poivre noir.

La confiture cuite, réduire le feu, en prélever environ ¼ et le passer au mixeur. Remettre la purée obtenue dans la bassine, mélanger et ajouter l’agar-agar délayé dans un peu d’eau. Porter à nouveau à ébullition pendant 2 minutes. Retirer la menthe et mettre en pots.

J’ai constaté que si je mixe une partie des fruits cuits la confiture a une meilleure consistance. Ce n’est pas très orthodoxe mais ça fonctionne bien !

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Il ne vous reste ensuite qu’à confectionner de jolies étiquettes (j’ai trouvé les miennes chez Hema ; on trouve ces magasins essentiellement en Belgique mais également à Lille et Paris) et à déguster votre création dès le matin suivant avec une bonne brioche, un pain de campagne croustillant ou (comme sur les photos) un gâteau alsacien au streusel …

Et si vous hésitez à entamer votre réserve, je vous conseille le « pot-test ». Pour chacune des confitures que je réalise, je fais un petit pot qui me servira, après refroidissement complet, à vérifier la texture et le degré de sucre. Cela me permet ensuite d’ajuster les cuissons ultérieures (surtout lorsque je cuis en plusieurs fois une grosse quantité de fruits).

Cela dit, chaque confiture est différente et aucune des quatre séries de confiture de fraises que j’ai faites cet été n’est identique car, comme le dit Christine Ferber, « une confiture est toujours une création ! ».

Une partie des pots venant d’être étiquetés

 

 

 

Le temps des Craven A

Qui se souvient des Craven A ? Vous savez, ces cigarettes anglaises dont le paquet rouge et blanc s’orne d’un chat noir …

Pour ma part, je les avais oubliées jusqu’à la relecture, la semaine dernière, d’un texte de Lorenzo Cittone dans son excellent blog TramezziniMag. Lorenzo y évoque un passé d’étudiant à Venise, les cafés, les amis … tout un pan de jeunesse disparue, tout un pan de notre jeunesse perdue …

J’ai toujours détesté l’école – synonyme pour moi de contrainte absolue – et même le lycée, même les Beaux-arts ne m’ont pas fait changer d’avis. Pour autant, les troquets de la fin des cours et la cafétéria des Beaux-arts ne me laissent pas de si mauvais souvenirs. On pensait alors que l’on avait le temps et que le monde nous appartenait. La vie s’est chargée ensuite de nous prouver que nous rêvions.

Le billet de Lorenzo est empreint de cette nostalgie particulière qui se développe autour de la cinquantaine et qui nous fait presque regretter l’époque lointaine où nous étions jeunes, libres et disposions d’une plage infinie de temps se déroulant devant nous.

A vingt ans on regarde la vie du haut de son ignorance.

Et d’autant plus lorsque l’on a eu la plus heureuse des jeunesses.

Mon insouciance d’alors (que je dois à mes parents), je n’imaginais pas une seule seconde qu’elle ne durerait pas toute la vie. Je ne me souciais pas de l’avenir et n’anticipais rien puisque tout devait selon moi se poursuivre de cette manière. Lire, dessiner, partir en voyage, prendre le thé tous les jours avec Diane et parler sans fin. Il y avait bien sûr la contrainte de l’école, mais cela était accessoire. Le clan familial me protégeait et me nourrissait – dans tous les sens du terme : bœuf bourguignon, politique, osso bucco, Don Giovanni, poires Belle Hélène, géologie et botanique appliquées … Certains diront qu’il faut vivre sa jeunesse loin des parents. Oui, mais cela aurait été beaucoup moins passionnant – et puis l’un n’empêche pas l’autre (c’est ce que j’ai fait). J’ai eu la chance d’avoir des parents jeunes, férus de littérature, de musique et de peinture, aimant les voyages et les rencontres. Mes camarades d’alors ne m’offraient pas cette même ouverture (les boites de nuit ne furent jamais ma tasse de thé) et, sauf à de rares exceptions, ils ne m’apprenaient rien de vraiment intéressant. Pourquoi alors me serais-je privée de cette richesse sous prétexte de vouloir ressembler à ceux de mon âge ? Je me sentais étrangère à leurs engouements et n’aspirais pas à être comme eux mais plutôt à contre-courant, c’est-à-dire comme j’avais envie d’être. Pas de rébellion convenue pour moi ; à la drogue et au rock dur je préférais Antoine Vitez et Picasso. Je n’en tire aucune fierté, c’était comme ça, voilà tout. J’écoutais mes envies de découvertes et j’avais la chance de pouvoir les satisfaire sans avoir à me préoccuper des contingences bassement matérielles qui étaient pourtant le lot de la plupart.

Mon point de vue était limité. Mais ça, seule l’épreuve de la vie peut nous le faire comprendre. Ça s’appelle l’expérience, non ?

La jungle du monde du travail, les luttes de pouvoir, les petits-chefs, les coups bas, les amis dont je m’aperçus qu’ils n’en étaient finalement pas, les amoureux néfastes, les trahisons et les disparitions, tout ça c’est la vie. Et comme dit Diane, on l’apprend toujours assez vite. Mes parents étaient du côté du bonheur.

Ma jeunesse fût donc lumineuse mais ne me laissa pas démunie pour autant lorsque j’eus à affronter le monde dans toute sa dureté. Je crois à l’apprentissage par l’exemple et l’exemple qui m’était donné fut celui de ne jamais courber l’échine, de toujours lutter pour un monde juste et égalitaire et d’exprimer haut et fort ce que l’on pense.

Ne jamais se soumettre. Je l’expérimentais très tôt. L’école a ses règles que les enseignants appliquent avec plus de ou moins de perversité lorsqu’il s’agit de punir. À Hartsoune-le-nain – comme nous surnommions notre prof de mathématiques qui, disgraciée par la nature, prenait sa revanche en classe en collant les élèves le samedi matin -, je rendis un dessin là où elle attendait une dissertation sur l’intérêt de la discipline. J’avais passé mes quatre heures de colle à lire un bouquin sous l’œil goguenard du surveillant puis, alors qu’il ramassait nos copies, sorti de mon cartable le dessin que j’avais crayonné la veille au soir. Mon interprétation de la discipline, dans laquelle Hartsoune apparaissait – en uniforme kaki joliment décoré de svastikas, bottes en cuir, cravache à la main et élèves couchés à ses pieds – avait fait sourire le surveillant et enrager celle qui se découvrait ainsi portraiturée. La satisfaction que j’en tirais, le rapport que j’avais instauré par le biais de mon dessin, me permirent de supporter ses cours de maths jusqu’à la fin de l’année scolaire. L’injuste punition s’était retournée contre elle en quelque sorte. Ne jamais plier devant la méchanceté et la bêtise.

Sans mon insouciance d’alors et l’impression très tôt éprouvée d’être en décalage, différente des autres car ayant des parents qui me semblaient toujours tellement plus libres, plus drôles et surprenants que ceux de mes camarades, aurais-je pu résister aux tempêtes de ma vie future ? Non, je ne crois pas. Cela n’est nullement une recette qui vaut pour tout enfant mais, pour ma part, ce fut la bonne.

En fait cette insouciance, le regard porté sur moi dans l’enfance, l’exemple d’intelligence, de lutte et d’anticonformisme qui m’était donné m’a toujours fait me sentir libre, positionnée à côté – et non pas au dedans – d’un système (l’école, le monde du travail …) que je devais certes subir mais dont je savais pouvoir faire la critique, ou torpiller, par la parole, la caricature ou une résistance qu’elle soit très active (à 8 ans j’accompagnais mes parents aux portes d’usines pour distribuer des tracts et j’étais de toutes les manifs) ou passive (la force de l’inertie pouvant parfois être redoutable).

A 15 ans, à 20 ans, je ne savais rien mais je savais au moins ça. Et cela me sert encore aujourd’hui.

Pour le reste, oui, je ne savais rien.

J’aime cette phrase de Claudie Gallay dans Seule Venise à propos d’un jeune couple bêtement amoureux : « la vie ne leur était pas encore passée dessus » …

A 20 ans la vie ne m’était pas encore passée dessus.

Depuis, je pense ne pas avoir foncièrement changé ou plutôt, comme certains diraient, j’ai juste empiré… Les traits de caractère se renforcent avec l’âge disait un neurologue à propos de ma grand-mère. Et d’une certaine façon, cela me rassure.

Ce qui en revanche peut m’angoisser – et de plus en plus à mesure que les années passent – ce sont justement ces années qui filent de plus en plus vite.

Le temps nous est compté et c’est le privilège de l’âge que d’en avoir conscience de manière aussi vive. La longue plage du temps infini de nos 20 ans est bien entamée et la vie nous a prouvé que nous rêvions. Nous le savons mais nous l’oublions, fort heureusement.

Aujourd’hui, je cours après le temps mais non sans avoir malgré tout conservé ma capacité à savoir le perdre : rogner sur mon temps de sommeil pour retrouver un livre dans ma bibliothèque ; arriver en retard à un rendez-vous car la roseraie de Courtrai débordait de roses et que, non, je ne pouvais pas ne pas y faire une halte ; me relever la nuit pour contempler une éclipse de lune ; tenter de suivre un papillon-colibri dans sa longue course au nectar ; observer aux jumelles des chardonnerets élégants (c’est leur nom !) ou le vol infini des hirondelles ; m’octroyer une dernière tasse de thé alors que, pourtant, il faut y aller ; déguster lentement un sandwich au crabe dans le chaos des grands travaux ménagers ; ne pas rentrer avec les autres pour profiter encore un peu du soleil qui se couche sur la mer du Nord …

Et si savoir perdre du temps était la seule manière qui vaille de ne pas le laisser filer ? De toutes façons, dès le départ, la lutte est inégale et le temps aura notre peau alors ayons l’élégance de ne rien montrer de notre angoisse.

Quant à savoir … je sais maintenant que je ne sais rien ; sauf peut-être qu’il nous faut profiter de chacune des secondes de la liberté que l’on se donne en prenant le temps.

Ni dieu, ni maitre (et ni montre) …

 

 

 

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TraMeZziniMag
J’ai découvert ce blog par hasard, il y a quelques années, alors que je faisais des recherches sur Venise. Depuis, j’en suis une lectrice assidue et admirative et aime d’ailleurs à relire certains anciens articles comme on aime à sortir de sa bibliothèque les ouvrages d’un auteur dont on se sent proche et qui sait si bien exprimer ce que l’on peut penser ou ressentir. Il est rare – mais tellement réconfortant – de se découvrir une proximité de pensée et la même attention sensible à ces petits riens de la vie que décrit si bien Lorenzo.
Erudition, intelligence et sensibilité. Et tout cela dans une très belle écriture !

Pour découvrir le blog : c’est ICI
Pour découvrir « Un parfum de Craven A », textes de Lorenzo Cittone : c’est ICI

 

Krakinoskis (gâteau russe à la rhubarbe)

À Doudeauville, pas de potager (il faudrait y vivre en permanence) mais de pleines potées d’herbes aromatiques, de fraisiers, de thulbagias, de verveine citronnelle, un énorme parterre d’oseille, de la livèche (ou céleri vivace), des fleurs comestibles et un grand carré de rhubarbe ; quatre beaux pieds qui se plaisent fort bien au fond du jardin (ombre et fraicheur du sol). D’avril à juillet, leurs grandes feuilles se déploient dissimulant des tiges striées de carmin, mini forêt tropicale refuge des grenouilles rousses.

J’aime, à la tombée du jour, enfiler mes bottes, empoigner un panier et traverser le jardin quand je viens juste de décider que j’ai bien envie de faire un gâteau à la rhubarbe ! Il m’en faut 4 ou 5 beaux bâtons que je casse d’un coup sec en tirant sur la tige. Je supprime leurs feuilles, les jette sur le tas de compost et regagne la maison sans trop me presser. L’air est plus frais, la lune, pâle croissant jaune paille, s’est levée dans un ciel sans nuage et le chant fluté d’une grive musicienne résonne dans le silence.

Cueillir ce que l’on va cuisiner est aussi prétexte à la contemplation …

Une fois dans la cuisine, les bâtons de rhubarbe seront épluchés, coupés en petits tronçons, saupoudrés d’un bon peu de sucre et mis ainsi à dégorger au frigo pendant toute la nuit. Demain le Krakinoskis sera réalisé en un tournemain ; ce qui en fait le dessert idéal lorsque l’on reçoit pour le déjeuner et que l’on est un peu pressé.

La recette de ce gâteau russe provient du vieux livre de cuisine de ma grand-mère « La véritable cuisine de famille par Tante Marie » dans une édition qui doit dater de 1925. Ce livre a perdu une partie de sa reliure et ses pages de garde, son papier jauni est taché de rouille mais c’est un trésor. Diane le conserve d’ailleurs précieusement dans sa bibliothèque à Doudeauville et lorsque je le manipule, je le fais avec grande précaution comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art. Ce livre est un souvenir de famille, un souvenir de ma grand-mère excellente cuisinière et dont certaines des spécialités nous font encore saliver aujourd’hui. Ses « oiseaux sans tête » (paupiettes de veau) accompagnés de petits pois frais et de purée – dont mon frère et moi faisions un volcan pour y faire couler la sauce – étaient un délice. C’était de la vraie cuisine familiale et saine, une cuisine d’avant l’ère vegan et gluten free, une comfort food comme on l’appelle aujourd’hui, qui rendait heureux (ce qui est quand même l’un de buts de la cuisine, non ?). Ce gâteau russe est du même ordre. Il s’agit d’un bon gâteau sans prétention, une pâtisserie de ménage comme on dit, familiale et sans chichi et dont je me régale depuis l’enfance.

Krakinoskis (gâteau russe à la rhubarbe)
La pâte est en fait une pâte à quatre-quarts. Cependant j’ai très légèrement adapté la recette – avec un peu plus de sucre afin d’atténuer l’acidité de la rhubarbe notamment lorsqu’elle est jeune ; vous pouvez n’en mettre que 180 grammes mais dans ce cas, le gâteau sera plus acide.

Ingrédients
3 œufs
180 g de farine
210 g de sucre en poudre (+ environ 100g pour saupoudrer la rhubarbe)
180 g de beurre
Une demi-gousse de vanille ou quelques gouttes d’extrait naturel
4 à 5 gros bâtons de rhubarbe (plus ou moins 1 kg)
Un moule à manqué de 23 cm de diamètre

La veille, après avoir épluché la rhubarbe, couper les tiges dans la longueur en 3 à 4 longs bâtons (en fonction de la grosseur des tiges) puis les débiter en petits morceaux d’environ 3 cm. Les mettre dans une passoire elle-même placée sur un plat creux et saupoudrer très généreusement de 50 g de sucre (la rhubarbe va dégorger et le plat creux permettra d’en récupérer le jus sucré absolument délicieux et qui pourra être utilisé ultérieurement – voir comment en fin d’article).

Le lendemain, préchauffer votre four à 210°c puis beurrer et fariner un moule à manqué.

Dans le robot, mettre la farine, ajouter le beurre très froid coupé en petits morceaux et mélanger jusqu’à obtention d’un mélange sableux. Ajouter ensuite le sucre (210 g), mélanger. Incorporer enfin les œufs et la vanille et mélanger jusqu’à obtention d’une pâte onctueuse.

Étaler la pâte au fond du moule puis la couvrir avec les morceaux de rhubarbe égouttés en veillant à les répartir de manière égale.

Saupoudrer de sucre (4 à 5 cuillères à soupe / 50 g environ) et enfourner pour 35 mn. Au bout de ce temps, vérifier la cuisson en piquant le centre du gâteau avec la lame d’un couteau qui doit ressortir presque sèche (la rhubarbe reste humide et la pâte ne doit pas être trop cuite). Poursuivez la cuisson si nécessaire encore 5 à 10 mn. Le dessus du gâteau doit être doré et les bords peuvent caraméliser très légèrement.

À la sortie du four, laisser le gâteau refroidir avant de le démouler.

Sans moule à fond amovible, il est parfois périlleux de démouler un gâteau et de le transférer sur un plat de service. Alors pour faire simple, sans risque et rapide je procède de la sorte : je place sur le dessus du moule une planche à découper et je retourne l’ensemble (le moule se retrouve alors à l’envers sur la planche elle-même posée sur le plan de travail), je donne une bonne tape sur le fond du moule afin de faire tomber le gâteau sur la planche. J’enlève le moule et positionne sur le fond du gâteau mon plat de service. Je retourne l’ensemble (le gâteau étant pris en sandwich entre la planche et le plat) et n’ai plus qu’à enlever le moule. Le gâteau est intact et parfaitement centré sur le plat.

Il ne vous reste plus alors qu’à le décorer avec quelques fleurs du jardin puis à le déguster à l’ombre d’un arbre en l’accompagnant d’une bonne tasse de thé …

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À réaliser avec le jus de rhubarbe :

Petite soupe de fraises au jus de rhubarbe
Répartir dans des coupelles le jus sucré (et bien froid) de rhubarbe – notez sa jolie couleur rose !-, ajouter de belles fraises coupées en morceaux et décorez d’une fleur de géranium Rosat. C’est simple et absolument délicieux ; les saveurs de la rhubarbe et des fraises s’accordant parfaitement. Vous pouvez d’ailleurs servir de petites portions de cette soupe avant le Krakinoskis.

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« La véritable cuisine de famille par Tante Marie » (éditions Taride) :
Ce livre contient des recettes bien sûr mais également des idées de menus pour des déjeuners et dîners maigres et des déjeuners et diners gras ainsi que des modèles de plans de table (pour un repas simple ou à la russe pour une repas de cérémonie avec serveuse …) et quelques règles de savoir-vivre. Une mine d’informations pour qui s’intéresse à l’histoire de la cuisine !

On y lit également dans le chapitre « invitations et préséances » qu’une maitresse de maison doit tout mettre en œuvre pour contenter ses invités et leur rendre sa maison agréable ; ce qui reste vrai encore aujourd’hui, sinon à quoi bon inviter des amis !?

 

 

Échappée

7 heures, ce matin. Le temps est lourd, l’atmosphère poisseuse et l’humidité ambiante quasi tropicale. Encore une nouvelle journée de chaleur moite qui s’annonce ; insupportable pour moi qui n’aime rien tant que la sècheresse des paysages désertiques. Ensommeillée, pieds-nus et une tasse de thé à la main, je sors sur mon balcon-jardin. Je serais en retard au travail. Tant pis. Respirer le parfum poivré de mes œillets roses et de ma menthe marocaine est aujourd’hui une nécessité, l’antidote à ma lassitude et au besoin grandissant que je ressens chaque jour de plus en plus fort de partir. Partir, prendre la route, rouler vers le sud, les cigales et les parfums de l’été. Rouler pour le plaisir de rouler et de s’échapper.

Avec les beaux-jours me revient chaque année cette envie, non pas de vacances, mais d’insouciance et de liberté – celles de l’enfance et de la jeunesse lorsque tout était encore neuf et crissant de promesses. Prendre la route, partir, c’est ouvrir une parenthèse et s’extraire pour un temps de sa vie d’adulte. C’est ne plus être chez soi et pas encore arrivé. Une vacance qui nous rend pour un temps et notre liberté et notre jeunesse ; à moins que ce ne soit cette jeunesse (que certains gardent encore en eux) qui nous permet de retrouver la liberté ? Oui, ce doit être cela.

Partir de bon matin, lorsque le ciel est encore pâle et la ville endormie, mettre les bagages dans le coffre, passer à la boulangerie acheter des pains au chocolat encore tout chauds et vite, prendre l’autoroute. Ne pas emprunter les petites routes de campagne, non, mais le long ruban de l’autoroute et se laisser glisser du nord au sud.

Il y a une poésie de l’autoroute.

Le moteur ronronne doucement, la vitesse est constante et la voiture fend l’air avec le même bruit régulier que celui d’un avion ayant atteint sa vitesse de croisière. Les paysages défilent, à la fois bien réels et en même temps tellement lointains.

L’habitacle de la voiture est un cocon qui nous rend à nous même.

Monsieur Bruxelles conduit. J’observe les nuages et leurs formes d’oiseaux, de monstres ou de poissons puis allume la radio et tombe sur cette chanson un peu bête mais qui me plait bien « I’ve loved, I’ve lost and loved again … ». La fredonner, fermer les yeux, se laisser bercer, s’assoupir, perdre la notion du temps puis se réveiller et s’étonner d’être à moins de deux heure de Lyon.

Même les haltes sur les aires d’autoroute me réjouissent. Lieux hors du réel et que seuls les noms inscrits sur les enseignes des boutiques et les objets-souvenirs permettent de localiser. On y croise des voyageurs (l’autoroute étant un voyage en soi) légèrement hébétés, en transit tout comme nous. Il y a, d’une certaine manière, un peuple de l’autoroute comme celui des caravanes dans le désert ou des aéroports.

J’achète deux cafés, des cookies aux noisettes et du chocolat noir. Nous pouvons reprendre la route. Je conduis ; toujours plus vite que Bruxelles qui ne partage pas mon goût de la vitesse et encore moins celui des berlines allemandes (il y a pourtant un vrai plaisir à conduire une voiture à la fois silencieuse, sûre et puissante). J’enclenche le régulateur de vitesse, me cale sur la voie de gauche et avale les kilomètres. Mon esprit peut galoper il est libre. Je m’arrêterai lorsque nous aurons franchi ce que je pourrais nommer « la frontière des cigales ».

Car après avoir traversé Lyon et plongé dans la vallée du Rhône, je sais que lorsque nous nous arrêterons, nous pourrons deviner, même les yeux fermés, que nous sommes dans le sud.

Je gare la voiture sous des pins parasols et coupe le moteur. Silence. J’ouvre ma porte : cigales ! Krrrkkrrrkrrrkkrrrr régulier de leurs cymbales invisibles, rythme hypnotique. Une chaleur de four brûlante et parfumée à la résine de pin nous enveloppe d’un coup. Il est des sensations, des « balises sensorielles », qui mieux qu’une carte routière nous font réaliser la distance parcourue … Nous sommes loin, l’air est d’été, le ciel infiniment bleu et notre cœur léger. Le quotidien n’est plus. Nous l’avons remisé gentiment dans un coin de notre esprit, on verra plus tard … Pour l’heure nous pouvons nous consacrer à nous-mêmes et retrouver une légèreté que l’on perd inéluctablement avec l’âge.

Reprendre le volant en riant du bonheur d’être ailleurs, de ne plus être dans la routine mais en partance, dans cet entre-deux qui n’appartient qu’à nous. Je fais défiler les stations de radio d’un doigt rapide, à la recherche d’une musique en accord avec mon humeur et me surprend à fredonner Into The Groove. Si Madonna ne fût pas vraiment ma tasse de thé, cette chanson du film « Recherche Susan désespérément » – vu à l’époque avec Antoine – reste associée à une période insouciante de ma vie. La réentendre, c’est m’y replonger, avec certes un peu de nostalgie mais avec bonheur. Et puis, Madonna ou pas, certaines chansons, certains rythmes me mettent de bonne humeur.

Midi, l’autoroute est plus calme et la voiture file à nouveau. Au loin, sur la ligne d’horizon, l’asphalte tremble et s’évapore dans la chaleur. Les coteaux plantés de vignes, la géométrie des lignes blanches, les panneaux bleus et blancs, les camions que l’on double et le ciel qui semble agrandi, tout défile en rythme, se déploie, s’étire.

L’autoroute est cinématographique ; notre déplacement un long plan-séquence.

La musique l’accompagne et s’accorde parfois étonnamment au rythme de l’autoroute. Lancinantes ou éthérées, certaines musiques semblent faites pour la route et je peux ainsi écouter en boucle plusieurs morceaux de Air ou, de façon surprenante (moi qui ne jure que par Purcell et Ravel), les rythmes pulsatiles d’An der Beat. Les kilomètres et les notes se succèdent, synchronisent leur cadence. Le voyage pourrait ne jamais finir.

Le soir venu, à cette heure entre chien et loup, lorsque le jour s’évanouit et que la nuit s’annonce, le spectacle du ciel est d’une beauté renversante ; un dégradé de bleu piqueté des premières étoiles et qui fait scintiller – dans un accord parfait de couleurs – les lumières des phares, les néons orange des péages et les petits clignotants des éoliennes au loin. Les stations services prennent des allures de vaisseaux spatiaux. L’instant est mélancolique. Bruxelles conduit, je me laisse bercer par la musique. Nous arriverons bientôt.

Le voyage pourtant pourrait se prolonger bien au-delà de notre destination car prendre la route, c’est prendre la poudre d’escampette, être nomade pour un temps et en tête à tête avec soi-même. Rouler à l’infini et avoir la tentation de prolonger encore et encore ce moment …

Mais bon, sans descendre dans le sud de la France, un simple trajet de Lille à Bruxelles n’offre t-il pas aussi une heure de retour à soi et … d’échappée !

Il faut toujours revenir, bien-sûr.

Mais pour mieux repartir …

 

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Mes musiques pour la route (liste absolument non exhaustive !) :

Pour les écouter, cliquer sur le titre !
Knuf – An der Beat
Elizabeth Taylor – Claire Maguire
3, 6, 9 – Cat Power
Playground Love (with Gordon Tracks) – Air, Gordon Tracks
Into The Groove – Madonna
Inside and Out – Feist
The Rip Tide – Beirut

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Cet article est dédié à Tony McEnsy …

 

 

Venise appartient à ceux qui se lèvent tôt …

Il est des réveils plus faciles que d’autres. Lorsque la sonnerie de mon téléphone retentit à 6 heures, j’étais déjà éveillée ou plutôt je somnolais comme un chat qui attend son heure, m’étirant de temps à autre tout en écoutant la pluie rebondir sur les dalles de ma micro terrasse. Il pleuvait encore. Pas de chance. Aucune lumière ne filtrait à travers les volets mais je savais que dans moins d’une heure le jour serait là, bien plus tôt que chez moi ; une demi-heure de décalage avais-je remarqué. Il me fallait donc être là-bas avant 7 heures. Je l’avais décidé ; me rendre au point du jour sur une piazza San Marco rendue à elle-même, désertée, emplie seulement du même calme étrange que celui de la salle de spectacle vidée de ses spectateurs. C’était le jour de mon départ, je voulais le rendre inoubliable.

J’avais déjà fait l’expérience de la piazza déserte il y a quelques années. Alors que je devais me rendre à un rendez-vous de travail près de Santa Maria Formosa, j’avais quitté mon hôtel au petit matin et couru – je suis toujours en retard – à travers ruelles et campi, déserts cette heure, pour déboucher, comme un automate et seulement guidée par ma volonté d’être ponctuelle, sur la place Saint-Marc. Je devais juste la traverser, en oblique, au plus court, afin de gagner de précieuses minutes. Je courrais donc, mon dossier sous le bras, veillant à ne pas trop m’essouffler afin de ne pas arriver le chignon défait, rouge et hors d’haleine. Je courrais sans prêter attention à la beauté des ruelles, ne voulant pas me laisser distraire. Je courrais et finis par me retrouver, presque sans m’en rendre compte, sous les arcades des Procuraties. Là, je me figeais, ma course stoppée nette. La piazza qui ne devait être qu’un moyen de raccourcir mon trajet, juste quelques lignes abstraites sur mon plan, s’offrait, vide, absolument déserte, comme toute neuve, comme lavée par la nuit. La basilique semblait attendre, tapie au fond de la place. Pas un chat. Pas un pigeon. Juste un livreur et l’ombre rapide d’un passant. Une légère averse d’été, tiède et silencieuse, s’était mise à tomber et je restais immobile, émerveillée, oubliant d’un coup mon rendez-vous, toute à ma contemplation et consciente de la grâce de cet instant. La piazza m’était offerte par surprise et mon étonnement n’en était que plus grand. Le même étonnement que Thelma et Louise devant le Grand Canyon devais-je penser ensuite lorsque je me remémorerais ce moment. Un cadeau du hasard, un cadeau de Venise.

C’est cet étonnement que je voulais retrouver avant de partir. M’offrir ce cadeau.

Je me levais donc et ouvris les volets sur la nuit. La pluie était glacée et je constatais en frissonnant que le sol de la terrasse s’était transformé en une petite mare, une acqua alta venue du ciel en quelque sorte. Vite habillée, sans même prendre le temps d’un thé, je quittais ma chambre et passais devant la réceptionniste médusée qui me lança un buongiorno interrogateur. Pourquoi diable, devait-elle se dire, affronter la pluie de si bon matin alors que les croissants fourrés et le jus d’oranges fraichement pressées attendaient les clients dans la salle feutrée du petit-déjeuner ?

J’eus vite fait de franchir le pont de l’Académie, traversais ensuite, d’un pas rapide, les campi San Stefano, San Maurizio et San Moïse puis la calle Larga XXII Marzo où je ne croisais que quelques travailleurs pressés, des livreurs poussant leurs chariots à bras et des éboueurs s’accordant une cigarette adossés à la vitrine de chez Gucci.

J’arrivais enfin.

La pluie tombait toujours, mêlée maintenant à des cristaux de neige. Un balayeur traversait la place, petit point jaune citron dans le gris du matin. Seules les gouttes d’eau se faisaient entendre et de grandes flaques, comme autant de miroirs, s’étaient formées, reflétant la basilique et le ciel ; je pensais à Diane qui, avant mon départ, m’avais dit : « ce n’est pas grave s’il pleut car à Venise même les flaques d’eau sont belles !… ». Et elle avait raison ! Comme toujours.

 

 

Vers 8 heures, les premiers touristes arrivèrent. Il était temps de rentrer.

D’ailleurs, mon manteau était trempé, mes doigts gelés et j’avais soudain très envie d’une tasse d’English Breakfast brûlant, de fruits frais et d’une part de cette délicieuse crostata alla marmellata qui faisait mon régal du matin à la Calcina.

Je pris le chemin du retour, légère et joyeuse, avec la sensation de m’être rendue à quelque rendez-vous secret. Mais après-tout, c’était un peu cela, un rendez-vous secret avec Venise … qui appartient à ceux qui se lèvent tôt.

 

 

 

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Retrouver Venise (3/3)

L’une des deux peintures de Giovanni Bellini que je voulais découvrir se trouvait dans l’église de San Francesco della Vigna, au nord de la ville, dans un coin de Castello que je ne connaissais pas. J’étais donc doublement impatiente de m’y rendre en dépit de la pluie qui tombait sans discontinuer depuis le lever du jour. Le ciel était sombre, lourd de nuages, et le vent soufflait si fort que je devais tenir à deux mains le grand et solide parapluie noir prêté par l’hôtel. Le froid en était d’autant plus vif et je remerciais mentalement Max Mara pour la qualité de ses manteaux et les chèvres du Cachemire de produire des pulls aussi chauds …

Je croisais peu de monde, essentiellement des vénitiens reconnaissables à leur pas rapide et à leurs vêtements de ville ; avez-vous remarqué que les touristes, pour la plupart, adoptent la tenue du touriste ? Chaussures de sport, coupe-vent, sac à dos et blouson en polaire … J’avais croisé, bien sûr, de très jolies japonaises vêtues avec élégance et d’une retenue toute nippone mais cela était malgré tout relativement rare. À Venise l’élégance discrète ou légèrement excentrique devrait pourtant être la règle, un dress code imposé ! Mais ne rêvons pas. Par temps de pluie, certains touristes revêtent d’abominables ponchos en plastique transparent roses, bleus ou verts dans lesquels le vent s’engouffre les faisant ressembler à de gros ballons balourds. J’en croisais quelques-uns, des chinois, l’air à la fois ahuri et déçu de constater que, et bien oui, à Venise aussi il pleut !

Venise est un labyrinthe. Je me suis donc perdue, ai demandé mon chemin à plusieurs reprises, n’ai fait aucune photo (trop de pluie, trop de vent) et suis finalement arrivée sur le campo San Francesco. Très étrange avec ses colonnades ocres et blanches.

Dans l’église, personne, hormis un prêtre qui m’indiqua où se trouvait le Bellini. J’empruntais un couloir sombre dont l’une des portes vitrées donnait sur un cloître puis je pénétrais dans une chapelle en contrebas, tout aussi sombre. Il me fallut m’habituer à la pénombre avant de distinguer la minuterie permettant, moyennant quelques euros, d’éclairer la toile.

Et là, quel face à face ! Même si cette peinture (Vierge à l’Enfant avec quatre saints, 1507) peut, d’une certaine manière, être un peu décevante (ce n’est pas le meilleur Bellini), la découvrir dans cette ville, dans cette église, dans cette chapelle, dans cette pénombre, c’était remonter le temps, en perdre la notion. Nous sommes quelques siècles en arrière, seuls, face à une peinture qui pourrait juste venir d’être achevée. Pas le moindre bruit, aucun autre visiteur pour perturber ce moment de temps arrêté. Je glisse mes dernières pièces pour prolonger encore un peu ma contemplation. Le temps s’étire. J’enregistre chaque détail, chaque couleur. Nous devrions toujours pouvoir être ainsi seuls face aux œuvres. Sans rien pour nous perturber, sans musique, sans murmures, sans audioguides, sans gêneurs. Juste nous, notre regard, le silence, nos yeux pour voir, notre mémoire pour enregistrer, et ajouter telle ou telle peinture à notre musée mental. J’ai eu la chance de pouvoir, dans mon ancienne vie professionnelle, vivre de nombreux face à face de ce type, solitaires et silencieux et le rapport que nous entretenons alors avec l’œuvre est complètement différent. Un peu comme si elle nous chuchotait à l’oreille ce qu’elle a à nous dire et abolissait d’un coup la distance entre nous et l’artiste. Cela dit, certaines œuvres nous resterons étrangères et même si notre intellect peut en admettre l’intérêt, et apprécier la démarche qui a présidé à sa création, la rencontre ne se fera pas. Certaines œuvres ne nous sont pas destinées voilà tout.

Il est des moments, des découvertes qui se gravent dans notre mémoire. Ce Bellini, même s’il ne fût pas un choc artistique (comme allait l’être celui de la fondation Querini ; mais j’en parlerai plus tard …) contenait en fait tout Venise. Ou plutôt, ce lieu, ce moment, ce silence, le chemin même que j’avais du parcourir pour venir jusque ici, la pluie, quelque chose d’impalpable et de mystérieux dans l’air, le secret de cette chapelle, tout cela m’était offert comme un concentré de la ville et du temps.

Le noir se fit soudain et le bruit métallique de l’arrêt de la minuterie me fit presque sursauter. Le tableau avait disparu, protégé par la pénombre et le silence. Je quittais la chapelle lentement, comme si je revenais au présent ou plus exactement de voyage. D’un voyage dans le temps. Le temps de Bellini.

 

Je visitais ensuite les deux cloîtres voisins en me faisant la promesse d’y revenir l’été lorsque les lavandes et les cyprès seront odorants et les cigales au rendez-vous. Puis, avant de quitter l’église, je brûlais un cierge et fis un vœu comme je le fais toujours, dans toutes les églises.

Dehors la pluie s’était transformée en une bruine fine aussi impalpable qu’un nuage mais qui néanmoins noyait tout.

Je pris la direction de San Pietro. Un autre quartier, tout comme Castello, dans lequel – si l’on ne court pas après les clichés et à « entrer dans la carte-postale » -, on rencontre la vraie Venise. Marchand de légumes sur l’eau, boucheries, boulangeries, vieux messieurs, journal sous le bras, livreurs pressés tirant leurs chariots … Des quartiers vivants.

Je fis peu de photographies mais ne pu résister à ce clin d’œil, cette juxtaposition très cinématographiquement italienne …

Je rejoignis ensuite la via Garibaldi puis le bord de la lagune.

 

Mes pas me menèrent ensuite tout naturellement au café de l’Arsenal, le si bien nommé Al leon bianco.

 

Les cafés sont des refuges et celui-là particulièrement ; la proximité des lions du Pirée sans doute, mais aussi la gentillesse de la patronne et son atmosphère de petit café de quartier avec ses habitués au comptoir et des étudiants volubiles dévorant tramezzini et sablés à la confiture…

Tout en sirotant mon espresso je me dis que je me verrais bien passer plusieurs semaines dans ce quartier, l’été, loin des touristes. Des livres, du thé glacé, du temps à étirer et des spritz le soir sur la lagune …

Mais bon, l’été était encore loin et je savais qu’il ne fallait rien précipiter. Venise sera de toutes façons toujours aux rendez-vous que l’on fixe, elle nous attend et c’est cela qui est à la fois rassurant et merveilleux.

Je commandais un second café que je bus à petites gorgées, un œil sur les félins de marbre. J’étais bien.

 

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Retrouver Venise (2/3)

Les jours suivants, je déambulais donc, le nez au vent, un plan dans la poche. J’avais, certes, rendez-vous avec Giovanni Bellini mais j’avais le temps, tout mon temps et il faut d’ailleurs savoir ne pas se précipiter, attendre un peu, décaler la rencontre pour mieux la savourer ensuite. Je fais partie de ceux qui dégustent d’abord la boule de glace dont le parfum leur plait moins et gardent l’autre, qu’ils préfèrent, pour la fin.

Je fis ainsi plusieurs longues balades dans Cannaregio au nord-ouest de la ville, quartier calme et à la fois très vivant, à l’écart des circuits touristiques car éloigné du cœur de la ville.

Pour l’atteindre depuis les Zattere, je longeais le canal San Vio, attrapais le vaporetto pour remonter le Grand Canal jusqu’à San Marcuola.

Puis, après avoir jeté un œil sur mon plan, mémorisé les directions à prendre et la structure des canaux principaux, je me perdais sans me perdre.

A Venise chaque erreur est récompensée. Se perdre, hésiter permet de découvrir des merveilles.

 

Je croisais très peu de touristes mais beaucoup de vénitiens, un bateau-poubelle, des ouvriers, des enfants au retour de l’école, une factrice distribuant le courrier, de vieilles dames faisant la causette sur un pont … La vie vénitienne.

Je m’arrêtais souvent, revenais sur mes pas, savourais le spectacle des ruelles puis entrais, parce qu’il faisait quand même très froid, prendre un petit espresso macchiato (excellent), installée au comptoir de la Torrefazione Cannaregio.

Venise en hiver. Certains de mes amis n’avaient pas compris pourquoi je n’attendais pas les beaux jours. « En été, ça doit quand même être plus sympa, non ? ». Eh bien non. Venise, mais aussi la mer du Nord, Ostende ou Bruges (sa cousine flamande) sont tellement belles dans le gris, la brume et la neige. Le ciel se charge de leur offrir ce petit supplément poétique qui les rend magiques. Elles semblent alors hors du temps et offertes à vous seul. J’aime également Venise l’été, oui bien sûr, mais différemment et pour d’autres raisons.

L’hiver, les tons ocres des maisons sont assourdis par le gris du ciel qui semble unir les nuances, les accorder, les adoucir.

Vers 13 heures je retournais à la Calcina comme on rentre à la maison. J’aime la sensation que procurent certains lieux (la Calcina en fait partie) de les avoir toujours connus, de correspondre en tous points à ce que l’on attend et d’y être, allez savoir pourquoi, parfaitement bien.

J’y déjeunais d’un plat ; comme de délicieux gnocchis à la tomate et aux crevettes, arrosés d’un verre de Pinot griggio que je savourais à petites gorgées, suivis d’un tiramisu aux agrumes de Sicile ou d’une panna cotta.

Installée devant la fenêtre, je pouvais suivre le spectacle de la vie vénitienne qui se poursuivait au dehors, sur le quai : ménagères tirant un chariot empli de leurs courses, étudiants de l’école d’art voisine se pressant un carton à dessin sous le bras, mères traînant leurs enfants et religieuses voiles au vent et grosses chaussettes de laine dans leurs mocassins marron… Je n’aurais laissé ma place pour rien au monde. Je terminais mon repas en sirotant un caffè, sortais mon petit carnet jaune pour y noter deux, trois idées, des impressions … puis il était l’heure de se remettre en route avant que la lumière ne commence à décliner …

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San Giorgio fût un éblouissement.

Petite île qui semble s’être détachée de la Giudecca, juste pour qu’on la laisse tranquille, San Giorgio est effectivement à part. Je n’y ai jamais vu grand monde, même en plein été. Proche de Saint Marc mais suffisamment éloignée pour que la foule ne s’y précipite pas, San Giorgio reste pour beaucoup une toile de fond, un élément du décor. Tant mieux. Et tant pis pour ceux qui s’en privent. On l’atteint après une traversée de dix minutes à peine depuis San Zaccharia et l’on y accoste avec la sensation d’atteindre une île (presque) déserte.

Je m’y étais déjà rendue à plusieurs reprises (notamment à la fondation Cini pour le travail), et avait à chaque fois été charmée par l’impression d’isolement que procure cette « terrasse » sur le bassin de Saint Marc, l’impression d’être un spectateur privilégié à qui la ville est offerte. Le canal de la Giudecca, la pointe de la Douane, la piazzetta, le palais des doges, la Riva degli Schiavoni, les Giardini, d’un seul coup d’œil. D’ici, la vue sur Venise en devient presque irréelle de beauté.

Je n’étais cependant jamais montée au sommet du campanile qui se dresse à côté de la basilique et au sommet duquel la vue sur Venise est parait-il époustouflante. Et elle l’est ! Au sortir de l’ascenseur qui vous mène 63 mètres plus haut en moins de deux minutes, la vue est tout bonnement stupéfiante et je n’ai pu réprimer un « oh ! » émerveillé en la découvrant ! A 360°, une « carte » de Venise et des îles alentours se déploie sous nos yeux. Le vent glacial souffle terriblement fort, gèle les doigts et oblige à trouver un appui pour se stabiliser si l’on veut prendre une photographie. Les mains sur les oreilles (le vent était vraiment glacial et je n’avais pas de bonnet), accoudée au rebord de pierre, j’ai pris mon temps et suis bien restée une demi-heure à observer, telle un oiseau ou un aviateur, la ville vue du ciel afin d’encore mieux la comprendre. Un peu comme lorsque je passe des heures à étudier un plan ou des cartes ; car on ne prend bien la mesure d’une ville, on ne l’apprivoise qu’en en étudiant sa structure et son organisation spatiale.

J’étais seule. Juste le bruit du vent, ses rafales. En bas, sur l’eau verte, le ballet des bateaux et des vaporetti et au loin, au-delà de la ville, sur l’horizon et sous les nuages … les Alpes ! Je ne les avais pas aperçues tout de suite mais, en scrutant le paysage, elles m’étaient apparues, enneigées, se confondant presque avec les nuages mais bien là et dans une proximité étonnante. La plus belle leçon de géographie qui soit.

Après cet émerveillement, je décidais de rentrer doucement, en faisant un détour par l’Arsenal. Marcher le long de la Riva degli Schiavoni permettait de garder un œil sur San Giorgio et de « revenir sur terre ».

Ensuite, franchir le pont San Biasio et se diriger vers les lions de pierre, c’était marcher en terrain connu, dans un calme que je recherchais. Mettre ses pas dans ses propres pas, dans un endroit de Venise qui peut sembler austère mais dont j’aime justement l’austérité.

Les lions grecs de l’Arsenal, toujours aussi impassibles, m’attendaient.

J’aime ce campo de l’Arsenal où, l’été, les habitants du quartier se reposent sur les bancs rouges à l’ombre des arbres et où les enfants jouent au ballon ou font de la trottinette. J’aime voir la ville vivre comme elle l’a toujours fait.

Le petit café était fermé. Je rêvais d’un capuccino. Tant pis.

Je pris le chemin du retour, traversais le Grand Canal dont l’eau, sous un ciel bleu saphir, reflétait les palais métamorphosés en gros lampions dorés.

Puis je retrouvais mon quartier du Dorsoduro, mes Zattere et la Calcina …

 

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A suivre …

 

Retrouver Venise (1/3)

Venise me manquait. Depuis presque deux ans, Venise me manquait. Je voulais la retrouver, la retrouver en hiver, presque débarrassée de ses hordes de barbares, calme et ne se livrant qu’à ses seuls amoureux, aux promeneurs solitaires, aux amis des lettres et des chats, aux contemplatifs, aux doux et aux discrets qui arpentent la ville avec la légèreté d’un félin pour mieux s’y fondre et s’en imprégner.

Je me décidais en décembre, presque sur un coup de tête. Le temps maussade, la pesanteur d’un travail qui ne me satisfaisait pas, la sensation d’être empêchée, contrainte à l’inaction, empêtrée dans le quotidien furent somme toute de bons aiguillons. Nous étions un dimanche soir, moment déprimant s’il en est – le week-end, espace lumineux de liberté, étant toujours trop bref – et je prenais un thé tardif avec Diane, histoire de prolonger encore un peu notre après-midi en famille ; j’aime les dimanches-refuges que l’on clôt par du thé brûlant et de la tarte aux pommes servie dans nos assiettes Burgenland (les dimanches sont de l’enfance prolongée). C’est Diane qui me convainquit d’enfin me décider. Elle me connait mieux que quiconque et m’encourage toujours à prendre la bonne direction. Hôtel et billet d’avion furent donc réservés en quelques clics.

Cette nuit du dimanche au lundi, je m’endormis un sourire aux lèvres et endurais ensuite tout le mois de janvier sans broncher. La perspective de retrouver Venise en février me permettant de prendre le recul nécessaire quant à l’agitation professionnelle, assez vaine. J’étais également heureuse d’avoir réussi à mettre en pratique mes bonnes résolutions de ce début d’année ; résolutions que je devais mûrir depuis un bon moment : ne pas remettre à plus tard ce qui m’est nécessaire et retrouver les lieux qui me correspondent.

Et cela même si je devais le faire seule car Monsieur Bruxelles n’aime ni les villes, ni les voyages et il nourrit à l’égard de Venise l’aversion de qui ne la connaît pas vraiment. Pour lui, trop de touristes, trop de pacotille, le Disneyland du romantisme … Ce n’est pas faux. A Venise, le tourisme de masse est une calamité. Les barbares, tout comme les pigeons, souillent la ville. Pire, ils la maltraitent, la prennent d’assaut, l’expédient en un tour de gondole et une traversée de la place Saint-Marc, se déplacent en groupes bruyants, aveugles à la beauté environnante, les yeux rivés sur leurs smartphones et se selfisant à tout va. Ils n’auront rien vu mais auront « fait Venise » … Tout est une question d’éducation et de culture. Et loin de moi, l’idée d’interdire la découverte et l’accès à la beauté. Chacun a le droit d’en profiter. Mais, mon dieu ! Un peu de tenue ! Les lieux imposent pourtant une attitude. J’ai le souvenir d’un clochard à la Prévert qui s’invitant à un vernissage, dans mon ancienne vie professionnelle, avait déambulé entre les œuvres, se redressant dans son vieux costume, le cheveu frais peigné, une coupe de champagne à la main, l’autre dans le dos à la manière d’un amateur éclairé s’inclinant de temps à autres pour examiner le détail d’une peinture. Il n’en oubliait pas de piocher canapés et petits biscuits mais il avait de l’allure, s’était adapté et fondu dans un milieu dont il profitait gentiment et s’était même intéressé à ce qu’il découvrait accroché aux cimaises. J’avais pensé alors qu’il avait – et peut-être plus encore que tous les autres invités réunis – le droit d’être là. Peut-être est-ce finalement le groupe qui induit un comportement de barbare ? Seuls, tout seuls, les individus de ces mêmes groupes auraient-ils la même envie de brailler, d’envahir les campi et de squatter les ponts ? Pas si sûr.

Je partis donc le 20 février dernier pour plusieurs jours de retrouvailles avec ma Venise.

J’arrivais en fin de matinée. Le temps était couvert mais j’avais pu l’apercevoir par le hublot de l’avion car « Venise est un poisson » posé sur la lagune entre les méandres de l’eau verte et du sable grège.

Vite, sortir de l’aéroport, s’étonner comme à chaque fois des grands pins parasols qui bordent les accès aux transports d’eau puis attendre la navette de l’Alilaguna qui me mènera aux Zattere et sourire en observant l’un des employés de la compagnie, des yeux étirés en amande, un visage tout droit sorti d’une peinture de la Renaissance italienne. Pas de doute. Je suis à Venise.

J’avais choisi de séjourner dans mon hôtel situé dans l’un des endroits que je préfère à Venise, sur les Zattere, juste en face de l’île de la Giudecca. De là, on aperçoit l’église du Redentore, San Giorgio et l’alignement graphique des maisons de l’autre côté du canal. Ici la ville s’ouvre vers le ciel, semble y respirer, faire le plein de l’air du large, du parfum de la mer. J’aime ce contraste de la ville tortueuse, labyrinthique et de la lagune sous le ciel. La lumière y est sublime, quelle que soit la saison.

Aujourd’hui, l’eau est verte, d’un vert clair un peu laiteux, entre le vert prasin et le vert céladon, un vert propre à Venise, écho d’un ciel gris clair dans lequel courent des nuages d’un gris à peine plus foncé.

Avant de partir, je m’étais fixé un but, enfin plutôt trois : retrouver mes marques, flâner et me perdre mais surtout aller à la rencontre de deux peintures de Giovanni Bellini. J’eus, lors de mes études aux Beaux-Arts, la chance d’avoir des cours d’histoire de l’art dispensés par le peintre Eugène Leroy. Il enseignait l’histoire de l’art à sa manière c’est-à-dire sous forme de longs monologues, entrecoupés de longs silences, dans lesquels il évoquait son amour pour Rembrandt. Il nous racontait se rendre souvent dans les musées de Hollande, et notamment au Rijksmusem, pour y contempler une seule et unique peinture. C’est ce que je voulais faire. Ne pas saturer mon regard mais m’imprégner, en les apprenant presque par cœur, des deux peintures que je voulais voir « en vrai »…

Pour l’heure, après avoir siroté un indispensable thé Earl Grey dans le salon de l’hôtel (le thermomètre ne dépassait pas les 3 degrés), il était temps de retrouver mes chemins à travers la ville. Je voulais vérifier, en guise de préambule à mon séjour, si mes automatismes, ma boussole intérieure fonctionnaient encore. Et je fus surprise. J’empruntais le rio Terra Foscarini, franchis le pont de l’Académie (malheureusement en travaux) puis, sans plan, les mains dans les poches j’atteignis la Fenice, le campo Sant Anzolo et enfin le palazzo Fortuny sur le campo San Beneto. Je gagnais ensuite, en faisant de nombreux détours mais toujours sans me perdre, la place Saint Marc, le nombril de Venise. S’y rendre le jour de mon arrivée c’était en quelque sorte choisir un point de départ à ma longue promenade à travers la ville. Et puis, la basilique Saint Marc procure toujours un choc visuel et un émerveillement qui ne s’émousse pas. Il est ainsi des monuments décrits cent fois, photographiés mille fois, emblématique jusqu’à l’écœurement et qui pourtant vous saisissent et vous laissent à la fois étonnés et éblouis. Et, comme à chaque fois, il me plaît d’imaginer la stupéfaction des voyageurs des siècles passés arrivant à Venise et débouchant sur la piazza. Cet étonnement – que l’on peut d’ailleurs ressentir pour chaque fragment de la ville – il faut le cultiver, se laisser surprendre et, là plus que partout ailleurs savourer ce condensé du temps, de l’histoire, et prendre conscience que l’on est bien ici et maintenant mais également ici et avant. A Venise le temps est élastique et le voyage que nous faisons est à la fois géographique et temporel. Il faut en lire l’histoire dans les livres et dans l’entrelacs de ses ruelles mais également se raconter des histoires. Chaque palais, chaque maison, chaque pont nous y incitent et pour peu que l’on prenne le temps de la contemplation, nous pouvons éprouver et ressentir ce que les vénitiens des siècles passés ont pu eux-aussi éprouver et ressentir : la beauté d’un rayon de soleil sur la lagune, de la ville se découpant dans l’encadrement d’une fenêtre ou celui d’un campo sous la lune … Rien ne change.

Rien ne change, oui, même si tout change. Tourisme de masse, multiplication indécente des boutiques de luxe (l’une des plus importantes librairies a cédé la place à un « temple Vuitton » !) n’auront cependant pas la peau de Venise. Elle en a vu d’autres et les barbares contemporains seront balayés par ceux (vénitiens et amoureux de Venise) qui se battent pour qu’elle ne devienne pas un musée mais reste bien vivante, une ville vivante et habitée, dans tous les sens du terme.

La nuit tombait doucement, bleue et froide, et la place se vidait de ses touristes et de ses pigeons. J’avais commencé à reprendre la mesure de la ville et m’en réjouissais. Cela méritait bien une halte chez Florian – qui en dépit de la foule qui s’y presse reste immuablement plaisant et puis, je n’avais rien avalé depuis le matin. Ce fût tramezzini au thon et aux olives vertes puis chocolat chaud (divinement épais et parfumé) et petits biscuits.

Je pouvais maintenant reprendre en rythme lent le chemin de la Calcina et attendre avec impatience le lendemain et tous les jours suivants.

A suivre …

 

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Janvier rêvé

J’aime le mois de janvier. Un mois comme la première page d’un cahier neuf sur laquelle j’inscris mentalement mes bonnes résolutions. Un mois flottant, hors du temps, en suspension entre l’effervescence de décembre et l’écoulement inexorable des jours de cette année nouvelle que j’espère toujours meilleure que la précédente, pleine de surprises, de hasards heureux, de découvertes et de bonheurs. En janvier, je m’attends au meilleur avec la légère impatience de qui reçoit, sans s’y attendre, un cadeau joliment emballé et dont il devine que le contenu le comblera – et je ne parle pas là de rubis ou de saphirs; un caillou japonais ou un trèfle à quatre feuilles sont pour moi beaucoup plus précieux. Janvier, je le veux donc glacé, silencieux et ouaté sous les flocons de neige, blanc le jour et cobalt sombre la nuit, les étoiles scintillant plus fort dans un ciel d’une pureté cosmique. Janvier, je le veux paisible, d’une quiétude douce et tranquillisante pour se préparer, se rassembler (comme le chat ou le sportif prêts à bondir) avant l’enchaînement inéluctable du travail et des contraintes imposées mais aussi de nos fragments de liberté et de nos projets pour lesquels le temps semble toujours manquer (et de plus en plus en vieillissant). J’aime quand janvier semble calmer la ville, quand, le soir venu, les rues se vident laissant la neige tomber silencieusement, comme sur la pointe des pieds. C’est une magie douce, celle des contes de l’hiver, pour ne pas oublier la forêt, le cycle des saisons, la lune et les marées. La neige tombe, la ville m’appartient, les réverbères complices éclairent la scène. Je me hâte de rentrer. Vite se replier chez soi, savourer un thé, le nez collé à la baie vitrée. Tout est calme, la nouvelle année peut bien attendre encore un peu, le temps de faire un ménage mental, de se délester de tout ce qui nous a pesé l’année écoulée et de peaufiner notre feuille de route pour les onze mois suivants. Prendre juste encore un peu de temps, hiberner, s’extraire du quotidien pour mieux y replonger ensuite.

Cette année Janvier fût gris, désespérément gris. Le ciel et la vie, du même gris. Trop de travail (alors que ce premier mois est généralement assez calme), un chapelet de petites contrariétés, de contretemps irritants, de rendez-vous, de réunions inutiles, de déplacements déprimants dans des villes de Picardie toutes aussi déprimantes. Et aussi l’obligation sociale des vœux qu’il faut présenter même aux ennemis professionnels (qui tout en souriant vous souhaitent mentalement le pire), aux importuns et à ceux pour lesquels je n’ai aucune sympathie (à ceux-là, je réserve d’ailleurs la formule ambigüe « tous mes vœux ! » car je ne leur souhaite pas de mal, non, mais rien en tous cas de ce qu’ils ne méritent pas …).

Bon, il y eut bien-sûr de bons moments, des éclairs joyeux qui m’aidèrent à supporter la pluie quotidienne, le ciel bas, une trop grande douceur de l’air, ce temps de rien … Une galette des rois de chez Meert par exemple (frangipane et abricot, fève hideuse mais délice absolu), les thés avec Diane le soir en revenant du travail, des lectures (Le sel de la vie de Françoise Héritier, L’art de la délicatesse de Dominique Loreau), les déjeuners avec Aki, la surprise du chant d’un oiseau nocturne comme un concert pour moi seule, des clémentines corses fruitées à souhait, l’amitié et les mots de Terri, un verre de Pouilly-fumé, la lune en quartier, une conversation avec un chat de passage …

Si aucune de ces journées de janvier ne me laissera un souvenir enchanté dont on se souvient encore bien des années plus tard mais plutôt un goût amer de temps perdu et la sensation d’avoir nagé seule à contre-courant dans un quotidien poisseux d’ennui, j’aurais malgré tout pris quelques bonnes et petites résolutions. Des résolutions s’imposant d’ailleurs presque d’elles-mêmes face au quotidien et à l’inertie de certains : ne plus remettre à plus tard ce qui m’est nécessaire, ne rien forcer (« lâcher-prise »), oser dire ce que l’on veut et surtout ce que l’on ne veut plus et surtout, surtout, faire de ceux que l’on aime et de ce qui fait le sel de la vie (lisez Françoise Héritier !) la priorité des priorités.

Aki a beau me dire que le passage à la nouvelle année est symbolique et que rien ne change (ce qui est vrai), je suis persuadée que le bonheur, ou plus modestement les bonnes choses de la vie, nous pouvons les provoquer. Il suffit de le vouloir. « Quand on veut, on peut », n’est-ce pas ?

Février, mars, avril, mai … ces onze prochains mois je les veux riches et lumineux. Les ingrédients de mon bonheur, je les ai déjà. Il me suffit d’en faire bon usage, de mesurer somme toute la chance qui est la mienne et d’y ajouter des projets, même modestes, car le temps ne fait pas de cadeau et après il sera trop tard …

 

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