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Évidemment…

La vie étant ce qu’elle est – c’est-à-dire tout sauf un long fleuve tranquille -, il est parfois réconfortant de se laisser aller à une certaine mélancolie. Soigner le mal par le mal en quelque sorte. Ce début d’année me fût calamiteux. Bloquée de toute part, coincée dans le gris et sans perspective aucune d’amélioration à court terme -pour employer un langage que j’exècre mais qui est finalement à l’image de cette période de ma vie -, je dois ma survie aux petits riens. Ces petites choses sans importance qui éclairent notre journée et nous arrachent un sourire, fût-il intérieur. Rien n’arrive par hasard. Le corps parle pour nous et dans mon cas, m’empêcha d’avancer. Bloquée, complétement bloquée à l’orée d’une nouvelle décennie (2020 les amis !) et d’un âge (le mien) qui devrait pourtant me voir encore pétante de forme et d’un optimisme à toute épreuve. Oui, peut-être, enfin c’est ce que je croyais, après avoir soufflé mes bougies le 2 octobre et quitté mon monsieur, mais la vie se charge de nous freiner et de nous donner des leçons. Mon immobilité actuelle me force à envisager l’avenir différemment. Certaines choses ne seront plus et d’autres sont à créer.

Pour autant la nostalgie, la nostalgie est bien là. Celle de ce qui est perdu à jamais et celle de notre jeunesse qui s’enfuit.

J’ai beau savoir que « the sun will come again » comme me l’écrivait mon amie Terri, la route est un peu longue sous les averses.

Soigner le mal par le mal et écouter de sombres pièces classiques sur France musique en partant au boulot ou tomber sur cette chanson de France Gall que j’aime tant : Évidemment. Souvenir d’un retour de Paris avec Diane, moi au volant de l’Audi, écoutant toutes deux un entretien avec Ariane Ascaride qui confiait adorer cette chanson. Une chanson qui dit la vérité. De ce qui est perdu, des blessures, de « ce goût amer en nous » mais aussi de nos fous-rire encore, et malgré tout, comme des enfants …

Et lorsque je l’entends par hasard, comme ce soir de la semaine dernière alors que je rentrais tardivement chez moi, je ne peux empêcher les souvenirs des moments perdus d’affluer : plus jamais le jardin de mamie, ses œillets de poètes et la tortue Marguerite, la balançoire très haut, très vite, les gourdes de grenadine, « l’ogre Piteers » vendeur de journaux, les virées en scooter et sans casque dans les îles grecques, les blagues téléphoniques, les cœurs chavirés, ma 2CV vert-pomme, la cafétéria des Beaux-Arts, Dimitri au grand cœur et les fêtes au bord de l’Égée, les routes d’été en décapotable rouge, Dario Moreno chanté à tue-tête, les nuits blanches et les fous-rires au champagne, l’insouciance, la liberté … La liberté de la jeunesse qui ne sait pas encore …

Mais on rit encore parfois, comme des enfants. Oui.

Cette même semaine dernière, mon frère fit un saut dans le Nord, tout seul – chose rare, évènement à marquer d’une pierre blanche – ce qui permis de nous retrouver un moment rien que tous les deux. Frère et sœur. Comme avant, ou presque – les belles-sœurs ne comprenant jamais, sauf exception, qu’il leur faut lâcher du lest et ne pas coller leurs maris non-stop car jalouses j’imagine des souvenirs communs dont elles se sentent exclues. Mais elles le sont, de fait ! Les liens du sang comme aimait à le dire ma grand-mère ouvrent un monde, un espace de retrouvailles dont seuls les bâtisseurs ont la clef. Alors, vouloir forcer la porte … Pourtant, l’intelligence (enfin celle du cœur) devrait leur souffler d’accorder à leur moitié la liberté de redevenir de temps à autre un frère, dans un univers qui leur sera de toute façon à jamais étranger puisque celui de l’enfance et de la jeunesse …

J’étais avec Antoine donc et nous fîmes, avant d’aller déguster une frite en Belgique, un mini pèlerinage dans les rues de notre enfance, déplorant les changements inévitables et rarement heureux mais riant également au souvenir de l’oncle Adolphe, des Chokotoff, de la boutique Auto-sport-Willy et de Clotaire le réparateur de vélo … Nous avions à nouveau dix, quinze, vingt ans. Notre frite avalée, et alors que nous roulions vers l’appartement de nos parents, j’avais soudain demandé : « À propos, tu as toujours tes dents de vampire ? ». Et mon frère de s’esclaffer et de répondre : Ah non ! Mais c’est vrai, c’était super ! ». Antoine avait en effet, dans le vide-poche de sa première voiture – une Ford Capri coupé -, de très ressemblantes dents de vampire achetées dans une boutique de farces et attrapes et qu’il pouvait en un geste la fois discret et rapide accrocher à ses propres canines. Notre plus grand plaisir était alors de s’arrêter tout à côté des voitures attendant aux feux-stop et de sourire largement aux conducteurs. Leur étonnement apeuré nous fait encore rire aujourd’hui. Me fait rire, oui, mais plus tout à fait comme avant.

Il y a comme un goût amer en moi. Ce qui était, ce qui aurait pu être, ce qui n’est plus. Et j’en connais la raison …

Alors oui, écouter la voix de France Gall, se souvenir des bonheurs enfuis même si cela est un peu triste, s’accorder une tasse de thé le nez à la fenêtre, contempler les étoiles et les chardonnerets, s’accrocher aux petites merveilles de la vie et se dire que Terri a raison : the sun will come again !

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Pour écouter la chanson, c’est ICI, avec le « clip officiel » très « années 80 » et donc très nostalgique pour ceux dont se furent également les années de jeunesse …

Y a comme un goût amer en nous
Comme un goût de poussière dans tout
Et la colère qui nous suit partout

Y a des silences qui disent beaucoup
Plus que tous les mots qu’on avoue
Et toutes ces questions
Qui ne tiennent pas debout

Évidemment
Évidemment
On danse encore
Sur les accords
Qu’on aimait tant

Évidemment
Évidemment
On rit encore
Pour des bêtises
Comme des enfants
Mais pas comme avant

Et ces batailles dont on se fout
C’est comme une fatigue, un dégoût
À quoi ça sert de courir partout
On garde cette blessure en nous
Comme une éclaboussure de boue
Qui n’change rien
Qui change tout

Évidemment
Évidemment
On danse encore
Sur les accords
Qu’on aimait tant

Évidemment
Évidemment
On rit encore
Pour des bêtises
Comme des enfants
Mais pas comme avant
Pas comme avant


 

Torta di noci con crema al mascarpone (gâteau aux noix et à la crème de mascarpone)

J’ai découvert cette recette il y a quelques années dans un article de Elle à table consacré à l’Italie. Biscuit aux noix fourré d’une crème de mascarpone aromatisée au café. Cela ne pouvait être que délicieux*.

Je testais donc très vite cette recette, suivant scrupuleusement les indications de proportions car, comme chacun sait, la pâtisserie demande de la rigueur, tout se jouant au gramme et au centilitre près. Au centilitre près, oui … La recette indiquait d’incorporer dans le biscuit 15 cl de rhum. Et comme j’avais décidé de doubler les proportions afin d’obtenir un gâteau plus généreux, je versai donc mes 30 cl de rhum dans un verre-doseur ; m’étonnant quand même de la quantité d’alcool. Mais bon, j’adore le rhum et puis, Elle à table ne pouvait pas se tromper ! J’incorporai donc les 30 cl d’alcool (presque un tiers de bouteille quant on y pense) à ma pâte. Pensant qu’il devait y avoir une raison (que j’ignorais).

J’aurais dû me faire confiance et comprendre plus vite qu’une erreur de frappe avait supprimé la virgule et qu’il s’agissait de seulement 1,5 cl … Ne pas faire confiance à certaines recettes mais bien les relire et les passer au filtre de notre expérience. Je m’étais pourtant déjà faite attrapée par des indications erronées ou des listes d’ingrédients tronquées. Là 30 cl … l’erreur était pourtant évidente. J’en souris encore comme d’ailleurs, toute la famille à qui je servis ce gâteau pour clore un repas italien. Tout le monde le trouva excellent mais se sentit, la dernière bouchée avalée, légèrement – comment dire – … pompette … D’ailleurs, depuis on me demande souvent : « Tiens, tu ne nous ferais pas un gâteau Pompette ? » ainsi rebaptisé dans notre langage familial.

Depuis ce gâteau est devenu l’un de mes classiques.

J’aime le servir en plein hiver (car c’est un gâteau « riche » : les noix, le rhum, la crème …) saupoudré d’une belle couche de sucre glace rappelant la neige, le givre et le froid. Et pour que l’évocation soit parfaite, décoré de la façon la plus minimale qui soit (mais aussi, je trouve la plus chic) en disposant sur toute sa surface de simples petites perles de sucre argentées. Ce qui fit dire un jour à l’un de mes convives, alors que j’apportai fièrement mon gâteau à table : « Oh ! Des plombs de chasse ! ».

Gâteau Pompette aux plombs de chasse. Oui, mais excellent ! L’alliance du biscuit aux noix et de la crème de mascarpone est une merveille à déguster avec un espresso ou une bonne tasse de thé.

Je vous donne la recette :

Torta di noci con crema al mascarpone
Gâteau aux noix et à la crème de mascarpone

Ingrédients
Pour le gâteau
– 50 g de chapelure
– 1.5 cl de rhum (attention ! pas plus …)
– 100 g de noix finement hachées
– 3 oeufs
– 150 g de sucre
– 1 sachet de levure chimique
Pour la crème de mascarpone
– 250 g de mascarpone
– 75 g de sucre
– 1 espresso serré et corsé (ou 2 CàC d’extrait de café)
Pour le moule : beurre et farine
Pour le décor : sucre glace et perles de sucres (ou feuillages ou tout autre décor de votre choix)

Préparation

Préchauffez le four th. 6 (180 °C). Beurrez et farinez un moule de 22 à 24 cm de diamètre.
Mouillez la chapelure avec le rhum. Ajoutez les noix et la levure, mélangez.

Séparez les blancs des jaunes. Dans un saladier, fouettez les jaunes avec le sucre pendant 5 mn : ils doivent être très mousseux. Dans un autre saladier, montez les blancs en neige ferme.

Incorporez les noix et la chapelure dans les jaunes progressivement, à la spatule et d’un geste circulaire. Incorporez les blancs en dernier, délicatement. Dès que le mélange est homogène, versez-le dans le moule et enfournez 25 à 30 mn.

Vérifiez la cuisson avec une lame de couteau qui doit ressortir sèche.

Laissez refroidir votre gâteau 15 mn environ avant de le retourner sur une grille à pâtisserie. Après refroidissement complet, découper le gâteau en deux disques, dans son épaisseur.

Préparez la crème de mascarpone. Dans un saladier, à la fourchette, mélangez tous les ingrédients (sans trop battre la crème afin qu’elle ne se détende pas trop). Etalez la crème sur le premier disque de gâteau, et recouvrez avec le second. Réservez au réfrigérateur au moins 2 h.

Saupoudrez de sucre glace avant de déguster.

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Notes
J’ai remarqué que ce gâteau est meilleur après une journée passée au frais. C’est donc le dessert idéal à faire la veille d’une réception.
J’incorpore parfois à la crème de mascarpone du pralin pour le contraste agréablement croquant.
Enfin pour une version vraiment « pompette », il m’est arrivé de réaliser un sirop (eau, sucre et rhum) et d’en imbiber le biscuit (comme on le fait pour une génoise et notamment dans mon Gâteau du dimanche). Le résultat est très bon mais déconseillé aux enfants … Et pour le décor, on évitera alors le sucre glace qui aura tendance à s’humidifier.

 

 

 


* Ma modeste expérience en matière de pâtisserie me fait presque à coup sûr deviner, rien qu’en lisant une recette, si le résultat – à condition qu’il soit réussi – sera bon, mais aussi jauger le niveau de difficulté et surtout le temps nécessaire à sa réalisation (toujours supérieur au temps indiqué dans les livres et les revues) ; car il ne faut pas négliger le temps d’installation et d’organisation puis celui de la vaisselle et du rangement. D’ailleurs comme le disait fort justement le très renommé Yasushi Sasaki lors d’un de ses cours auquel j’assistais : « la pâtisserie, c’est 50% de travail et 50% de vaisselle ! ».

 

Mon Brancusi

Une exposition Brancusi se tient actuellement à Bruxelles et je ne pouvais pas la rater. En effet, Brancusi – ou plutôt ses œuvres emblématiques -, j’en fis la découverte alors que j’étais encore adolescente, à la fin des années soixante-dix en Roumanie. Je voulais donc, en ce jour d’automne bruxellois qui me vit franchir les portes de Bozar dès son ouverture, retrouver mon passé. C’est idiot, je sais. Et c’est surtout beaucoup demander à une exposition.

À la fin des années soixante-dix, mes parents, mon frère et moi avons en effet sillonné la Roumanie ; en DS blanche et caravane de romanichels, sabots suédois et robes brodées pour ma mère et moi, Ray-Ban Aviator et tee-shirts de couleurs pétantes pour mon père et mon frère. Notre clan d’explorateurs était soudé par une solidarité familiale à toute épreuve, l’amour de la découverte, le même humour et une liberté d’être et de penser qui n’a malheureusement plus cours aujourd’hui. L’époque, il est vrai, était joyeuse et mon avenir se bornait alors à de futures études artistiques. Après, c’était loin, on aurait le temps de voir … Allez dire cela à certains jeunes d’aujourd’hui, formatés jusqu’à la moelle, dénués d’humour et sans le moindre brin de fantaisie. Le « convenu » semble être devenu la norme et cela est bien triste.

Nous étions en Roumanie donc. A l’époque sous régime communiste, partie intégrante d’un bloc de l’Est qui ne voyait pas vraiment affluer les touristes ; franchir le Rideau de Fer étant beaucoup moins inspirant que d’aller se dorer sur la Costa Brava. Et pourtant … Fresques des monastères d’Olténie, forêt sombre des Carpates, enfants montant à cru de magnifiques chevaux aux crinières sauvages, cigognes partout, puits à balancier, charrettes de foin, paysans en costumes de feutre brodé, mititei grillées mangées avec les doigts, villages-rues aux maisons de bois, rivières bordées de bouleaux argentés, violons et flûtes de Pan à la radio et … Brancusi.

Bien sûr, la Roumanie de l’époque était loin d’être une carte-postale. On y manquait de tout. Les bovins paissant dans les prairies ne se retrouvaient pas dans les boucheries puisque destinés à l’exportation, les yaourts étaient une denrée de luxe, et aussi bien dans les magasins que dans les restaurants, ce n’était que du vide et du rien. D’ailleurs, bien souvent, notre diner ne fut composé que de pain grossier et d’une marmelade de prunes peu appétissante. La Securitat était partout et le pays fermé à double tour sur lui-même. Cette réalité-là aussi nous en avons fait l’expérience …

À l’époque Tîrgu Jiu*, la ville d’Olténie où se trouvent trois des chefs-d’œuvre de Brancusi, était relativement peu étendue et assez désolée. J’ai le souvenir de maisons grises, de poussière et d’un parc à la pelouse râpée. La Roumanie des villes pouvait être, il est vrai, assez déprimante. Cependant, là, se trouvaient la Colonne de l’infini, la Porte du baiser et la Table du silence. Et il n’y avait personne. Juste quelques roumains désœuvrés mais aucun touriste. Et cela fût une chance que de pouvoir découvrir de telles œuvres dans les meilleures conditions qui soient ; c’est-à-dire, de les vivre vraiment : passer sous la Porte du baiser, s’asseoir tous les quatre à la Table du silence, y passer un long moment et surtout, se planter à la base de la Colonne de l’infini ou Colonne sans fin qui semble bel et bien soutenir le ciel et s’y perdre. J’étais peut-être un peu trop jeune et prenant l’art, comme il venait (ce qui revient à le vivre et ce qui est finalement très bien) mais je garde le souvenir précis de cet instant, de cette sculpture comme un trésor au fin fond d’un parc presque oublié.

Mon frère Antoine et moi devant la Colonne de l’infini …

Alors en ce jour d’automne à Bruxelles, je fus déçue, forcément. La proximité avec les œuvres n’était pas possible. D’une part en raison de la foule qui dès le matin déambulait en filmant et en photographiant (les gens ne savent plus regarder ni d’ailleurs, je le constatais avec étonnement, tourner autour des sculptures) mais également du choix du commissaire d’associer les œuvres de Brancusi à celles de ses amis artistes de l’époque : Fernand Léger, Man Ray, Amedeo Modigliani. Ceci, bien sûr, pour nous faire comprendre, replacer dans le contexte, faire des parallèles … et ainsi mâcher tout le travail pour un public d’endormis qui ne fera plus d’effort (l’effort de lire, de comprendre, de s’intéresser vraiment). Non, il faut du « tout cuit » et des animations (danse, concerts et j’en passe) afin d’attirer les foules. Que leur restera-t-il de Brancusi ? Pas grand-chose, je le crains. Et puis, les groupes, mon dieu, les groupes ! Agglutinés comme des poissons en bancs serrés et … les audioguides ! La calamité des audioguides qui fait s’arrêter pile poil devant vous des vieilles parlant fort à leur voisine (audioguide à l’oreille oblige) ou des ados goguenards et pressés d’en finir qui n’écoutent rien mais vous bloquent la vue tout à leur séance de selfies.

Mon humeur était noire. Je me forçais cependant à prendre le temps, de vraiment re-gar-der, ignorant les regards soupçonneux des gardiens qui devaient trouver quelque peu louche ma présence parfois prolongée devant certaines œuvres. Car Le Baiser, l’oiseau Maiastra, ou la Muse endormie sont d’une beauté inouïe et vous hypnotisent. Il ne fallait que regarder, ignorer le reste.

Le Baiser, 1907

La muse endormie, 1910

Dans la dernière salle, je découvris deux photos de la Colonne de l’infini. Deux petites photos en noir et blanc prises vraisemblablement à l’époque de son installation à Tîrgu Jiu. Le parc n’existait pas encore mais on pouvait en deviner l’esquisse : de jeunes plants d’arbres, une perspective de terre battue, un espace ouvert sur du vide. Je la contemplai, un sourire aux lèvres. Cette photo n’était pas grand-chose pour les autres visiteurs agglutinés autour de leur guide commentant surtout la construction de cette colonne. Pour moi, c’était beaucoup plus. Une photo d’avant, presque comme dans mes souvenirs. Une photo venue de loin, un instantané du passé. J’y étais moi. Et c’était presque comme sur cette photo.

Vue générale de la Colonne sans fin de Tirgu Jiu, 1938

Mon saut dans le passé avait finalement eu lieu, dans cette dernière et toute petite salle. Une « fenêtre » ouverte sur les temps d’avant, celui de l’installation de la colonne et celui de ma découverte, les yeux levés vers l’infini du ciel.

Je souriais, absorbée par les détails de la photo, ignorant les autres visiteurs, et réalisant la chance qui fût la mienne de découvrir ces pièces là-bas

C’était tellement mieux que cette pauvre exposition.

Brancusi, l’Olténie, ciel bleu et nuages blancs, bruissement du vent dans les peupliers. Infini du ciel et infini du temps. C’était bien.

 

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*Tîrgu Jiu ou Târgu Jiu (c’est ce dernier nom qui est maintenant utilisé. Je préfère, quant à moi, garder celui du temps d’avant …).

 


Exposition Brancusi (dans le cadre d’Europalia Romania)
Prolongée jusqu’au 2 février 2020.
Bozar / Palais des Beaux-Arts
Rue Ravenstein 23
1000 Bruxelles

Autoportrait avec Polaire, 1927

Cette exposition « évènement » (elle est annoncée comme telle) est, vous l’aurez compris, assez décevante et surtout d’un didactisme assommant ; j’ai toujours pensé qu’il fallait faire confiance à l’intelligence des visiteurs et qu’à trop démontrer et expliquer et bien, on en arrive à l’effet inverse : plus personne ne comprends rien et le visiteur déambule un peu perdu dans une espèce de bazar artistique un peu brouillon. Mais bon, il faut bien que les commissaires se fassent plaisir et surtout les expos-évènements du chiffre et ce, à grand renfort « d’originalité ». Pourtant Brancusi ne se suffit-il pas à lui-même ? Accrochez quelques notices, faites du chronologique. Cela est simple et donne vraiment à voir les œuvres. Ah, et puis, donnez aux visiteurs un petit livret qu’ils pourront lire et relire à loisir afin de poursuivre leurs recherches ou leur réflexion, mais cela est peut-être trop simple …

Alors, je vous conseille plutôt de sauter dans un avion ou votre voiture et de vous rendre à Tîrgu Jiu ! Les œuvres de Brancusi vous seront inoubliables.


 

Bruges d’automne

L’avantage de vivre à deux pas d’une frontière est de pouvoir s’échapper de temps à autre de l’autre côté, de sauter par-dessus les pointillés de la carte comme j’aimais à le dire lorsque j’étais petite.

La Flandre belge est à cinq minutes de chez moi et Bruges, que le monde entier vient admirer, à une petite demi-heure en voiture. Un vrai luxe.

Je peste souvent contre la métropole dans laquelle je vis mais reconnais que vivre en Lozère ou au fin fond du limousin me rendrait assez malheureuse. Se sentir coincée au centre de la France, c’est-à-dire loin d’une frontière et de la mer (qui en est une autre), me serait tout bonnement insupportable. Pouvoir passer de l’autre côté, c’est la liberté.

Et partir quand on veut changer d’air, de pays, de langue tout en retrouvant ce qui nous a constitué depuis l’enfance et qui est donc familier et rassurant, c’est pour moi, me rendre à Ostende, Bruges, Anvers ou Gand …

C’est d’ailleurs ce que j’ai fait pas plus tard que samedi dernier.

La journée s’annonçait superbe à en croire le ciel rose-orangé que je contemplais tout en sirotant ma tasse de thé. Je m’étais levée tôt, pleine de l’énergie d’une liberté retrouvée, me disant, que oui, il me fallait une bouffée d’oxygène, partir quelque part, mettre en pratique mes nouvelles et toutes récentes bonnes résolutions : flâner, même seule ; surtout seule en fait …. Et puis je voulais me replonger dans la peinture des primitifs flamands. L’idée de Bruges s’imposa à moi alors que je finissais ma seconde tartine de miel. Je fus vite prête, Olympus et carnet de notes fourrés dans mon sac, et pris la route beaucoup plus tôt que lorsque je dois me rendre au travail ; cela confirmant bien que tout est une question de motivation …

J’arrivai avant dix heures, passant par Sint Michiels (manière confidentielle et très rapide d’accéder au centre historique) et garai ma voiture à deux pas du béguinage. Il fallait me dépêcher, m’y rendre avant que les hordes de touristes ne l’envahissent car, à l’instar de Venise sa cousine, Bruges ne s’arpente tranquillement que très tôt le matin ou au plus fort de l’hiver. Passé onze heures, il faut affronter la foule, les perches à selfies et l’insupportable tapage des groupes qui l’envahissent (il n’y a pas d’autres mots). Voir et découvrir, cela se fait pourtant en silence, non ?

Le béguinage était encore calme. Et, même s’il me semble en connaitre chaque maison, l’émotion que j’éprouve en le retrouvant est à chaque fois la même. Peut-être parce qu’il concentre tout ce que j’aime en Flandre ? Les maisons blanches et noires, d’une élégante simplicité, un ordre cossu et rassurant. Et puis, il s’agit d’un monde hors du temps où, comme à Venise encore, passé et présent se télescopent.

Ce jour là, la lumière était pure, le ciel azur et les peupliers dorés. Le vent faisait tourbillonner les feuilles jaunes et poussait de légers nuages blancs.

Retrouver Bruges. Et me retrouver aussi ; car il est dans la vie des temps de changements qui nous poussent en fin de compte à renouer avec ce qui nous correspond, avec ce qui est notre monde, notre univers, avec ce qui nous rend heureux …

Je quittai le béguinage alors que le gros des touristes arrivait puis décidai de flâner, me laissant guider par ma seule curiosité, au hasard des rues et des ruelles, m’éloignant du centre et de son agitation. Je passai ensuite un long moment au musée Groeninge puis ce fût l’heure du thé.

Je le pris chez Detavernier, un cocon tout en boiseries sombres et lustres dorés qui n’est pas sans évoquer les intérieurs de certaines peintures flamandes. L’endroit idéal pour un Earl Grey accompagné d’une tartelette aux pommes et à la cannelle. Installée à une table près de la fenêtre je pouvais observer le passage des calèches emportant leur cargaison de touristes (pauvres chevaux !) tout en savourant mon thé. Agitation dehors, calme au dedans. J’avais encore en tête les visages des peintures de Bosch, David ou du Maitre du Saint-Sang et savais que demain, dans un mois, dans dix ans ils seraient toujours là. Immuables et accessibles. Des points fixes, tout comme cette ville. Idée rassurante de rendez-vous futurs dont on sait à l’avance qu’ils ne nous décevront pas. Je disais d’ailleurs encore récemment à mon ami Aki que la (bonne) peinture et les (bonnes) pâtisseries ne déçoivent jamais, contrairement aux hommes …

Alors que je rassemblais avec le dos de ma fourchette, les dernières miettes de ma tartelette, je réalisai combien ma présence à Bruges ne devait rien au hasard. Ici tout parle de ce que j’aime et de ceux que j’aime. On dit qu’en vieillissant notre univers se rétrécit. Je ne le pense pas. Je crois plutôt que nous allons à l’essentiel, vers ce qui nous correspond vraiment. Cela dit, je crois en l’imprégnation dès la naissance. Les ciels de Flandre, les villes closes sur elles-mêmes, la lumière, cette fameuse lumière du Nord, les maisons de brique à « pas de moineaux » ont dû façonner mes goûts et donc mes envies.

Bruges d’automne, immuable et fidèle aux rendez-vous …

 


Visiter Bruges
Bruges, vous l’avez compris, est une ville que j’adore. Donc, je ne peux que vous inciter (pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore) à la découvrir. Je ne vous donnerais pas ici d’indications touristiques mais un seul conseil : évitez la foule ! Découvrez la ville en plein mois de janvier (le plus calme), quand le thermomètre descend sous zéro et que la campagne alentour est toute givrée, préférez un jour de semaine (surtout évitez les week-ends, les périodes de vacances, les fêtes …) ou le soir après 19h (les touristes d’un jour sont repartis et les habitants sont rentrés pour diner).

Musée Groeninge
Ce musée possède une belle collection de primitifs flamands : Jan van Eyck, Hugo van der Goes, Hans Memling, Jérôme Bosch, Gérard David …
https://www.visitbruges.be/fr/groeningemuseum-musee-groeninge

Detavernier (boulangerie-pâtisserie et salon de thé)
Wijngaardstraat 8, Brugge.
À deux pas du béguinage mais néanmoins une vraie boulangerie-pâtisserie et non un piège à touristes. Je trouve que c’est l’un des endroits de Bruges les plus agréables pour prendre le thé ou déjeuner rapidement. Le café, servi dans de jolies cafetières, est toujours accompagné de petites douceurs et de lait (nous sommes en Belgique !). Pour ce qui est des pâtisseries, choisissez plutôt la simplicité : tartes aux pommes, à la cannelle et au crumble par exemple, un délice ! Attention : fermeture annuelle seconde quinzaine de janvier.
https://www.tearoom-carpediem.be/

 

 

 

 

Album photo (Venise, juin 2019)

Lorsque j’ai démarré ce blog, il y a un peu plus de quatre ans (Ma tasse de thé fêtera ses cinq ans en juin prochain !), je m’étais fixé comme règle de toujours associer textes et images en proportion plus ou moins égales ; ce que je n’ai cependant pas toujours respecté …

Je faisais d’ailleurs récemment le constat de textes prenant le pas sur mes images alors même que mon Olympus ne quitte pas mon sac à main et que photographier équivaut pour moi à une prise de notes.  Alors pourquoi ne pas poster de temps à autre des photos, rien que des photos ?

Des images sans paroles  … de tout ce qui est ma tasse de thé !

Voilà donc le premier « album photo » d’une série à constituer.

Campo Santi Giovanni e Paolo, Castello

Sur ce même campo : Rosa Salva, mon QG gourmand à deux pas de « chez nous ».

Les jardins de Venise … (Castello).

Au musée Correr.

Détails. Musée Correr.

La Piazza depuis la cafétéria du musée Correr (bonheur d’y déguster un espresso macchiato avec vue !).

Dorsoduro.

Les « jardins » de Venise (Dorsoduro).

Sur le vaporetto …

Depuis l’une des fenêtres de notre appartement, le canal de l’arsenal.

Côté cour, le linge des voisins …

Le cloitre de San Francesco della Vigna (ma halte vespérale quotidienne).

Le « jardin secret » de San Francesco della Vigna (potager, verger et vignes bien sûr) fermé au public mais que j’eus la chance de découvrir ! (être là au bon moment et expliquer que l’on est passionnée de jardins ouvre les portes !)

Calle de l’Anzolo, Castello. Ce pigeon devait, quelques minutes après la prise de vue, pénétrer dans la maison la plus proche par la porte ouverte, tranquillement et avec ce naturel propre aux volatiles vénitiens. Et comme je le disais à Bruxelles, il vaut quand même mieux être un pigeon à Venise qu’à Bully-les-Mines … 

Canal de l’arsenal.

Café Al Leon Bianco (« notre café »), campo de l’Arsenal. L’un des plus beaux endroits de Venise pour siroter son spritz quotidien sous l’œil impassible du lion du Pirée …

Campo Bandiera e Moro au petit matin.

Dans la lumière du petit matin … (sans les touristes !).

Les coulisses, la vraie vie …

San Giorgio Maggiore.

San Giorgio côté « sauvage », au bout de l’ile …

Au San Giorgio café. Excellent spritz et vue magique (loin de la foule !) …

Dorsoduro.

Pas de selfies. Des autoportraits …

Les jardins de Venise (Dorsoduro).

Depuis chez Peggy (Guggenheim) …

Détail d’un des bancs du jardin de la fondation Peggy Guggenheim (faisant face à la stèle en mémoire de ses chiens).

 

Devant le palazzo Fortuny.

Castello.

Devant une école …

Frutti di bosco e limone !

Campo de la Celestia, Castello (chaque soir, ces petites filles en patins à roulettes …).

La Giudecca depuis les Zattere.

Le cadeau de Venise

Mercredi 26 juin – Nous devions quitter Venise dans l’après-midi. Nos deux valises étaient faites, l’appartement rangé et à 11 heures nous traversions pour la dernière fois un campo de l’arsenal blanc de chaleur pour nous diriger vers San Zanipolo. Nous n’avions pas vraiment de but hormis celui de faire une dernière balade, de rester encore un peu au creux de la ville, de ne pas la quitter, pas encore, pas tout de suite.

Nous marchions en silence, très lentement comme si le rythme de nos pas pouvait retarder l’heure du départ. Nous cherchions l’ombre, frôlant les murs de brique ocre, levant parfois les yeux vers l’opulence d’un jasmin s’échappant d’un jardin invisible et dont nous avions perçu le parfum sucré. La chaleur avait vidé les ruelles et même le chat de la corte del Anzolo nous regarda passer avec indifférence tout à sa somnolence dans une jardinière de plantes grasses.

Le ciel était infiniment bleu et mon âme mélancolique.

C’est au débouché de la calle Donà, alors que nous venions de franchir le ponte de la Scoazzena, que trois notes de piano résonnèrent dans le silence. Le début d’un air, le début d’un morceau, des notes que je connaissais, oui, une pièce tellement connue. « C’est Debussy, le Clair de Lune ! » murmurais-je. Nous nous arrêtâmes, intrigués, pour mieux écouter, nous tenant immobiles, sans échanger un mot. La musique provenait d’une maison dont les volets du deuxième étage étaient entrouverts. C’est de là, d’une pièce plongée dans la pénombre, que la musique semblait couler pour emplir l’espace du dehors et le silence de midi, glissant sur les façades des maisons alentour et l’eau étale du canal. La résonnance était parfaite. Il ne s’agissait pas d’un enregistrement ou d’une radio diffusant un programme classique, non, le son était trop vrai. Quelqu’un jouait, là, derrière les volets mi-clos et jouait bien.

Nous nous sommes approchés, juste sous la fenêtre, et avons continué d’écouter.

J’avais jusqu’alors toujours trouvé ce Clair de lune un peu trop facilement séduisant. Une pièce galvaudée, reprise à tout va – comme les Quatre saisons de Vivaldi – et perdant pour moi de son intérêt. C’est idiot, je l’avoue, car, un concerto ou une peinture peuvent être populaires et n’en demeurer pas moins sublimes. La jeune fille à la perle en est un parfait exemple. Même reproduite sur un calendrier des postes ou un dessous-de-verre en carton, elle aimante notre regard et contemplée « en vrai » nous laisse sidérés devant tant de beauté.

Ce 26 juin, je découvris m’être trompée. Ce Clair de lune, il me semblait l’entendre pour la première fois. J’en comprenais chaque note, chaque respiration de silence. Une évidence. La concordance parfaite entre ma tristesse, celle que l’on éprouve avant même d’avoir quitté un lieu – sachant qu’il nous échappera pour un temps – et la ville elle-même ou plus précisément, le campiello où nous nous tenions, le vert éclairci de soleil du canal, le marbre sous nos pieds. Cette musique si calme, si mélancolique nous obligeait en quelque sorte à un arrêt sur image, l’oreille tendue vers chaque note mais le regard aiguisé captant tout alentour comme pour le fixer à jamais dans notre mémoire. Ce Clair de lune exprimait ce que nous ressentions ; là à ce moment précis mais également – et j’en suis convaincue à l’heure où j’écris ces lignes – l’émotion qui serait la nôtre quelques mois plus tard à l’évocation de cet instant. Cette musique clôturait notre séjour, y mettait un point final.

Une femme s’était approchée – la soixantaine alerte, presque maigre, longue robe de jersey sombre et gros collier couleur corail, – qui nous lança un regard complice, s’arrêtant pour écouter elle aussi, un sourire aux lèvres. Quand les dernières notes résonnèrent nous applaudîmes tous les trois et la femme lança un « bravo ! » joyeux. Elle s’appelait Carla – nous apprit-elle -, était toscane et adorait Venise où elle logeait chez une amie, juste à deux pas sur le campo Santa Ternita. La musique avait repris, notre pianiste jouait maintenant un air léger. Carla esquissa trois pas de danse et nous expliqua qu’elle aimait à enregistrer – surtout lors de ses longues balades nocturnes – les sons de Venise : le clapotis de l’eau, le vent, les bruits de la vie, et comme aujourd’hui, cette musique inattendue. Nous parlâmes un moment, de Venise, de Paris qu’elle aimait tant, de musique, de la musique de cette ville. Je lui demandais la permission de la photographier, ce qu’elle accepta de bonne grâce disant même en riant que les gens la trouvaient toujours très sympathique. Elle l’était, vraiment, et j’aurais aimé pouvoir la connaitre.

Cela n’était pas possible, nous devions partir.

Carla et le musicien invisible resteraient un mystère. De ces apparitions, de ces évènements fugaces qui me font penser une fois de plus que rien, décidément rien, n’arrive par hasard.

Nous avons repris le chemin de San Zanipolo sans un mot.

Depuis, je repense souvent à cet instant et aussi à la petite phrase que me murmura alors Bruxelles, d’une voix étranglée, visiblement ému et tentant de le cacher : « tu vois, ce moment, et bien je m’en souviendrai toute ma vie … ».

Venise nous avait fait un cadeau.

Et m’en souviendrai toute ma vie …

 


 

Pour ceux qui voudraient l’écouter …

C’est ICI.


 

 

Petit matin d’été à Venise

Mardi 27 juin, sept heures. La clim ronronne doucement et les volets clos ne laissent passer qu’un mince rayon de soleil. Je suis éveillée depuis un bon moment, bien avant que le réveil ne sonne, et n’ai plus du tout sommeil. J’attrape d’ailleurs mon téléphone, annule la fonction réveil et me glisse sans bruit hors du lit. A Venise, me lever tôt est un plaisir. Moi pour qui quatre sonneries programmées à cinq minutes d’intervalle sont habituellement nécessaires, je m’étonne de n’éprouver ici aucune difficulté à être debout assez tôt, parfaitement éveillée et d’une impatience qui me fait sourire ; car je veux sortir, comme les chats, retrouver la ville au petit matin, encore calme et presque déserte. Nous sommes là depuis moins d’une semaine et la balade matinale que je m’accorde m’est vite devenue indispensable. Car à Venise, plus que partout ailleurs, il faut savoir être seul, suivre égoïstement le fil de ses découvertes et de ses émerveillements, ne pas se laisser happer par la compagnie d’amis qui, même s’ils peuvent être charmants, n’adopteront pas forcément votre rythme ; un rythme nécessairement lent, propice à la réflexion, à la contemplation, au souvenir et aux évocations littéraires ou artistiques qu’il vaut d’ailleurs mieux taire sous peine d’ennuyer et d’être taxé de pédanterie. Et puis, pour qui aime photographier – et là j’entends poser son regard sur les choses et non chasser frénétiquement le cliché touristique – la balade solitaire s’impose. Les détails, le saugrenu, la poésie de certains lieux se révèlent pour moi d’autant mieux lorsque je suis seule. Ici en tout cas.

Je file dans la salle de bain et en ouvre la fenêtre qui donne sur une petite cour. Le linge des voisins y sèche étendu sur ces ingénieuses cordes coulissantes fixées d’un mur à l’autre. Tiens, une nouvelle lessive a remplacé les caleçons et tee-shirts de la veille. Aujourd’hui c’est un drap bleu ciel et une guirlande de chaussettes multicolores qui donnent à la cour un air joyeux et italien. Je m’asperge d’eau fraiche, enroule vite fait mes cheveux en chignon, m’habille en trois secondes – la tenue plus recherchée, ce sera pour tout à l’heure -, attrape mon sac et sors à pas feutrés, non sans avoir chuchoté à l’oreille de Bruxelles : « je vais à la boulangerie, dors encore, je reviens dans dix minutes ».

Dix minutes … Je sais en lui murmurant cela que je mens. Je ne serai pas rentrée avant une heure. Non pas que la boulangerie soit très éloignée de notre appartement – j’y suis en moins de cinq minutes – mais que le chemin que j’emprunte est celui des écoliers. Et puis, de toute façon la boulangerie n’ouvre pas avant 7h30 …

Je referme la porte de l’appartement et dévale prudemment l’escalier de marbre ocre-rose et blanc que sa patine rend dangereusement glissant. Dans le petit hall d’entrée, quelques sacs poubelle joufflus attendent en rang d’oignon le passage de l’éboueur qui, comme chaque jour, sonnera à huit heures trente tapantes afin de se faire ouvrir la porte. Et, les habitudes se prenant vite, alors que nous petit-déjeunerons, je me lèverai de table pour en actionner l’ouverture depuis l’interphone tout en lançant à Bruxelles : « c’est les poubelles ! ». Il grommellera « oui, oui, ah ! zut, j’ai oublié les nôtres ! » et descendra quatre à quatre les déposer dans le chariot de l’éboueur ou à même le bateau poubelle arrêté sous nos fenêtres …

La porte de la maison dans laquelle se trouve notre appartement donne sur une étroite ruelle qui elle-même débouche sur le campo de l’arsenal. En revanche toutes nos fenêtres du deuxième étage s’ouvrent sur le canal et si l’on se penche un peu, on peut apercevoir l’entrée de l’arsenal, les lions de pierre et le pont enjambant le canal. Sous nos fenêtres trois arbres et quatre bancs rouges qu’occupent le jour quelques touristes exténués et le soir venu, une famille du quartier prenant le frais, grand-mère en fauteuil roulant, enfants et petits-enfants réunis.

Je sors de la maison et en referme la lourde porte de bois avec une satisfaction toute enfantine car ce qui m’emplie d’aise à cet instant, c’est la sensation de véritablement vivre dans cette ville. Je sors de chez moi, j’habite ici … Bien sûr, je sais qu’il n’en est rien et nous ne sommes à Venise que pour dix jours mais j’ai cette capacité à m’approprier les lieux que j’aime et à Venise plus encore qu’ailleurs. Peut-être faut-il pour cela prendre le temps, vivre justement comme un vénitien (enfin, tenter de le faire) et accorder au quotidien, que beaucoup s’empressent de bannir de leurs vacances, une place nécessaire, la place qui lui revient dans la vraie vie. Aller au marché, descendre les poubelles, cuisiner … Finalement tout est une question de place, celle que l’on s’octroie et du rôle que l’on veut jouer. Celui de touriste n’est pas ma tasse de thé. Je préfère la lenteur, ne surtout pas courir d’un musée à l’autre, d’un campo à l’autre mais plutôt « perdre » une matinée à choisir mes tomates au marché du Rialto, demander sa recette de polpettes au boucher du quartier, boire un espresso au café du coin et que Bruxelles et moi puissions parfois vaquer à nos occupations – culturelles ou de simple flâneur, chacun de notre côté, nous donnant rendez-vous soit « à la maison » soit à un arrêt de vaporetto.

Le campo de l’arsenal est presque désert, la chaleur déjà forte mais encore agréable et le ciel zébré par un vol de martinets en escadron. Prrriii, prrriii, prrriii, leur chœur de cris aigus qui s’amplifie lorsqu’ils passent au dessus de moi me ravi. C’est une musique du sud, de la Provence ou de l’Italie. Dans le nord, leurs cousines les hirondelles sont moins loquaces …

Je traverse le campo en oblique, Al leon bianco, le petit café où nous avons maintenant nos habitudes ouvre à peine, quelques militaires et marins en uniforme blanc et épaulettes dorées se pressent vers la porte terrestre de l’arsenal. Les martinets poursuivent leur course circulaire, un chien et son maitre passent tranquillement. Le ciel est d’un bleu encore pâle, la lumière dorée et l’eau d’un vert grisé. J’emprunte le pont de bois et m’y arrête tout au milieu. De là, je peux observer les quatre lions de marbre, les maisons roses et jaunes. Deux joggeurs passent, bribes d’italien, musique de cette langue. Sous nos fenêtres, j’aperçois un balayeur – le même chaque matin – s’octroyant une pause sur l’un des bancs rouges. Autour de lui les trainées humides – et très picturales – de son balai de branches qu’il a trempé à plusieurs reprises dans l’eau du canal, en un mouvement à la fois souple et énergique, afin de laver tout en balayant ; technique astucieuse et non dénuée de beauté.

Je longe le canal jusqu’à la Riva degli Schiavoni. Mon rituel matinal.

A l’angle du museo navale, les martinets décrivent de grands cercles très haut dans le ciel, passent et repassent, descendent presque en piqué, frôlent la surface de l’eau, s’élèvent à nouveau, en bataillon, en chœur, comme saoulés par l’air de la lagune, les bleus gris et outremer-clair du ciel et de l’eau. Je m’arrête toujours un moment pour les écouter, les regarder. Puis, me tourne vers San Giorgio, d’un ocre rosé dans la lumière du matin.

Je prends à droite, vers San Marco. Allez, aujourd’hui, je fais un saut sur la piazza. Les vendeurs d’atroces souvenirs made in China n’ont pas encore ouverts leurs kiosques. Les chinois eux-mêmes dorment encore. Il faut en profiter. Dans deux heures, la foule sera insupportable et franchir les ponts une véritable épreuve. Pour l’heure, personne ne contemple le pont des soupirs et devant la basilique seule une poignée de touristes a le nez levé vers les mosaïques. Je fais de même, de loin, car – et je m’en étonne – même si la beauté extraordinaire de cette place me laisse toujours ébahie, je m’y habitue, ou plutôt elle me devient familière et ne me surprend plus de la même manière. J’ai déjà dit qu’à Venise le passé et le présent se télescopent, et là, je me dis qu’au petit matin, le passé est drôlement présent. Pas seulement celui tangible de l’architecture mais celui des doges, des princesses et des petites gens. Le ciel au dessus des coupoles de Saint Marc, ils l’ont vu, de ce même bleu teinté de gris ; le souffle de la lagune, ils l’ont perçu comme je le perçois à cet instant précis. Un passé rendu présent grâce à la lumière, aux miroitements de l’eau, au parfum de jasmin échappé d’un jardin clos et à notre imagination nourrie de lectures et de peintures.

A Saint Marc, cela n’est possible qu’à cette heure. En revanche, dans le quartier de Castello où nous logeons, cela est plus aisé, quel que soit le moment de la journée. Certaines ruelles, certains recoins semblent en effet avoir été oubliés des touristes. Là tout est calme et les bruits sont ceux de la vie, celle d’aujourd’hui et celle d’hier : repas que l’on prépare, cris d’enfants, concert d’un canari en cage, clapotis de l’eau fendue par l’étrave d’une barque … et aussi le silence de midi ; un silence qui semble suspendre le temps, étouffant, enveloppant, et que seuls troublent l’appel d’une mouette ou les cloches d’une église toute proche.

Et puis les maisons y vivent leur vie presque en douce ne se livrant qu’à leurs habitants et aux flâneurs contemplatifs. C’est un quartier populaire, vivant, habité par de vrais vénitiens et où l’on trouve de vrais commerces : boucheries, boulangeries, marchands de légumes, petits cafés et même sur la salizada San Francesco, une incroyable droguerie-bazar où je fis l’acquisition d’une jolie paire de furlane pour la moitié du prix de celles vendues près du Rialto. Elles sont certes peut-être un peu moins chic, un peu moins bien finies mais resteront pour moi, à chaque fois que je les chausserai, associées au moment joyeux que fut mon achat, à la bonhomie tranquille de la commerçante qui m’installa sur un pliant de toile au milieu des piles d’ustensiles de cuisine, bassines en plastique, rouleaux de fil électrique et cahiers d’écoliers. La paire exposée que j’essayais étant trop petite, elle sortit sur le pas de sa porte, héla la vendeuse du magasin de chaussures voisin, qui arriva dans les trois secondes avec une autre paire et me déclara tout en en caressant le velours violet : è un bel colore ! Elles assistèrent toutes deux à l’essayage, me faisant comprendre avec force sourires et hochements de tête que ces furlane m’allaient vraiment très bien.

La Venise authentique est ici, sur le campo della Celestia qu’un groupe d’enfants investit chaque soir pour y jouer, sur le petit campo delle Gorne où, sous l’unique arbre, deux vieux messieurs confortablement installés sur les fauteuils pliants qu’ils ont apportés, conversent, ne s’interrompant de temps à autre que pour invectiver les mouettes perchées sur le mur d’enceinte de l’arsenal et trop bruyantes à leur goût.

Je me décide à rebrousser chemin et choisis de revenir sur mes pas. Depuis la piazza, je pourrais tout à fait emprunter un dédale de ruelles qui me mènerait à la boulangerie mais j’aime longer le canal de Saint Marc pour le clapotis de l’eau, le va et vient des vaporettos encore presque vides, San Giorgio dans la lumière dorée et l’air léger venu de la mer.

Sur la Riva Ca’ di Dio je salue d’un sourire une dame croisée hier via Garibaldi et cette fois encore accompagnée de son tout petit chien ; un chien qui m’avait fait éclater de rire tant il était comiquement hargneux, aboyant à s’en rompre les cordes vocales sur les passants et les pigeons, grognant d’une voix rauque et étonnamment puissante pour un aussi petit animal. Je m’étais exclamée : « un vrai petit lion ! » – car il avait effectivement l’allure d’un lion miniature – ce à quoi sa maitresse, également amusée, m’avait répondu : « si ! un picolo leone !« .

Je traverse à nouveau le campo de l’arsenal, emprunte le ponte Scorto puis la calle del Pestrin. La porte de l’arrière-cuisine du Corte Sconta est ouverte car, comme tous les jours à cette heure, viennent d’être déchargés poissons frais et coquillages. Le chariot du livreur, sur lequel ne reste qu’une caisse de dorades argentées, bloque d’ailleurs encore le passage de l’étroite ruelle. A l’intérieur, trois hommes écaillent les poissons, rapides, concentrés mais d’une volubilité toute italienne.

Au bout de la ruelle, la boulangerie.

Je me dis en arrivant devant la vitrine qu’il est finalement encore tôt et que j’aurais tout à fait le temps d’aller acheter mes croissants chez Rosa Salva puis même de m’arrêter au retour dans le cloitre de San Francesco della Vigna. Les portes en sont toujours ouvertes et il reste étrangement désert. Trois vieux cyprès, le chant d’oiseaux invisibles, des roses et des lavandes (que je m’étais promis, lors de mon précédent et hivernal séjour, de revenir voir fleurir). J’aime m’y rendre le soir, après notre spritz quotidien au Leon Bianco et pendant que Bruxelles nous prépare un risotto ou des linguines au citron. Je m’assoie sur la pierre encore tiède d’un muret, griffonne des notes, prend quelques photos ou, le plus souvent ne fais absolument rien, m’absorbant simplement dans la contemplation des arbres, du vol d’une abeille, fermant les yeux du bonheur d’être là dans un repli de la ville, protégée, hors d’atteinte et toute à mes pensées.

Mon téléphone me rappelle à l’ordre ou plutôt Bruxelles. « Tu ne prendrais pas des pizzas pour ce midi ? ». Oui, et des croissants aux amandes et de cette exquise tarte aux fruits secs pour accompagner le café.

Je rentre.

L’appartement est trop frais, j’ouvre grand les fenêtres pour faire entrer la chaleur du dehors. Bruxelles quant à lui s’est rendormi et je le secoue tout en lui disant que nous sommes à Venise et qu’il est idiot de dormir aussi longtemps ! Je prépare thé et café, installe les croissants sur une belle assiette et dresse la table du petit-déjeuner avec soin. J’aime que ce moment soit beau. Un bateau passe sur le canal dans un ronronnement de moteur assourdi. Je me sers une tasse de thé et renonce à raconter ma balade. Car après tout, que dire ? Pas grand-chose en fait. Je pourrai évoquer quelques pensées – somme toute assez banales -, parler de la lagune, du vol des martinets, de la lumière rose et bleue, de la légèreté de l’air et du ciel très haut … Rien d’extraordinaire il est vrai. Et pourtant. Tout cela fait qu’à cette heure du jour, il y a dans l’air une allégresse presque palpable et qui vous fait le cœur léger. Le bonheur simple d’un matin d’été tout pimpant dont Venise elle même semble se réjouir.

 

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La forêt, la forêt, la forêt …

La nuit, souvent, je pense à la forêt.

Je me couche tard, toujours trop tard, à l’heure où la ville est absolument silencieuse livrée aux chats, aux chauves-souris et au vent qui s’engouffre dans ses artères désertes, et là, avant que le sommeil ne vienne, je pense à ma forêt, ma forêt des Vosges du Nord ou plutôt de ce territoire, si l’on veut être géographiquement précis, que l’on nomme Vasgovie.

J’aime imaginer qu’à quelques centaines de kilomètres, dans la nuit si noire de la forêt, les arbres bougent doucement sous le vent. J’aime m’imaginer collant une oreille contre leurs troncs – parfaites caisses de résonance -, fermant les yeux pour y écouter les craquements de navire de leurs branches mouvantes. La nuit, je suis dans la forêt, sur le chemin qui mène au Falkenstein, je peux sentir sous mes pieds le moelleux du sol sableux, je peux caresser le grès rose du château, cette roche rugueuse, froide et dure comme le ciel et les étoiles qui depuis des siècles veillent sur ce fragment de temps arrêté. Je pense à ce jeu « Papier, ciseaux, caillou ». La pierre gagne toujours. Le papier enveloppe la pierre, certes, mais pour un temps seulement … La roche, elle, est immuable, raconte le passé de la Terre et l’Histoire des hommes. Poser la main sur ce grès rose, en effleurer la surface de sable figé qui râpe les doigts, se délecter justement de sa dureté, c’est comprendre – mieux que ne le ferait un long discours – la place qui est la nôtre dans la forêt et dans la nature.

Je pense aux scarabées, bijoux sur pattes minuscules aux carapaces lustrées, que nous observions sur les sentiers et dont j’admirais la ténacité. Feuilles, brindilles, cailloux, rien ne semblait pouvoir les empêcher d’avancer, d’atteindre lentement mais avec obstination quelque but mystérieux. Dorment-ils ces petits courageux au plus profond de la nuit ? Il faudra que je me documente sur la vie des coléoptères … Et puis cette martre rousse, à la fois inquiète et nonchalante, longue bête à belle fourrure aperçue sur la route forestière de Wengelsbach, dort-elle roulée en boule dans un nid de mousse ?

Penser à la forêt. Respirer. S’endormir.

Et non, je n’ai pas besoin de cours de relaxation, de m’initier à la méditation, au zen, au lâcher-prise, de jeûner ou de suivre les pas d’un gourou barbu. D’ailleurs l’évocation même de ces pratiques pour gogos occidentaux lancés dans une quête presque indécente du bien-être me donne envie de hurler. Il faut « se ressourcer, se recentrer, se retrouver … faire le vide » ! Pour faire le vide et ne plus penser à rien, attendons la mort, elle s’en chargera. Pour l’instant tant que je suis stressée, je suis vivante. D’aucuns diront que du coup je ne ferai pas de vieux os. Oui, peut-être et alors ? Le tapis de yoga, les tisanes d’herbes et les bols tibétains, très peu pour moi. Je préfère m’épuiser (et là je sens mon corps), boire du Gigondas et avaler trois gâteaux de chez Meert. L’excès plutôt qu’une retenue méditative somme toute assez assommante. D’ailleurs, il suffit de pénétrer dans un spa, « temple du bien-être », pour s’apercevoir que cette quête de la zénitude est loin d’être une partie de plaisir : concentration extrême et visages fermés des candidats au lâcher-prise. A cela je préfère la piscine – sans les remous mon dieu ! – afin de nager comme un poisson.

Et puis je ne suis pas persuadée que l’on s’épanouira en se concentrant sur son nombril. Non, non, les amis. Pensez aux autres et oubliez-vous, voilà la clef. Et si moi je pense à la forêt avant de m’endormir c’est juste parce que la forêt est une maison dans laquelle je peux être un enfant …

Dans ma forêt justement, nous y étions à la fin du mois d’avril et le printemps explosait. J’avais, après maintes hésitations et tergiversations, choisi cette période, me disant que les feuilles des arbres seraient déplissées et le soleil peut-être au rendez-vous. Il le fût. Et je retrouvai ma forêt comme on arrive à bon port. D’ailleurs, la première balade que nous fîmes autour du Wintersberg me fit pousser des cris de joie et j’avançai sur le sentier avec un sourire béat tous les sens en éveil. J’ai remarqué que dans la forêt ma perception des sons, des odeurs, des couleurs est comme aiguisée. Peut-être grâce à son silence, un silence propre à la forêt, enveloppant, prenant, et qui invite à se taire, à faire silence justement comme lorsque l’on pénètre dans une église ; un silence habité des milles bruits, parfois ténus, de la nature : bruissement doux des feuilles, plocs secs que font les pommes de pins en tombant sur le sol et chants de printemps des oiseaux. Il m’était rarement possible d’apercevoir les mésanges dont je reconnaissais les vocalises mais, quel concert ! Nous nous figions parfois, posions nos sacs, devenions muets, respirions à peine pour laisser une mésange invisible nous régaler de son chant.

Mais pour cela, il faut marcher sans presque échanger un mot, s’arrêter parfois, souvent, d’abord pour reprendre son souffle mais surtout pour écouter et regarder très loin, très haut et là tout près, à nos pieds. Se laisser envahir, imprégner. Et puis cette fois nous avions décidé de prendre notre déjeuner dans la forêt. Chaque jour, quand la faim commençait à nous tenailler, nous déballions le pique-nique préparé par l’hôtel. Juste quelques sandwiches, des fruits et du thé brûlant. Mais, dégustés dans la forêt, quel festin ! J’ai le souvenir précis d’une halte au pied du Rothenbourg – château dont ne subsistent que des pans de muraille en ruine accrochés sur un piton rocheux devant lequel, traversée par le sentier d’accès, une clairière semblait nous attendre. Nous nous y sommes installés, au soleil, sur un tapis de mousse sèche, les pieds dans les myrtilliers et jamais jambon-beurre ne m’a semblé si bon.

A l’inverse des randonneurs suréquipés que nous croisions parfois (bâtons de marche, vêtements techniques – décidément hideux – et sacs à dos de couleurs criardes), dotés pour les plus vieux d’une énergie artificielle car il faut « se maintenir en forme et marcher pour rester jeune ! » … je préfère une certaine lenteur contemplative. Non que je sois un limaçon, je marche vite et suis, je pense, en dépit de mon peu d’entrainement, assez en forme mais suis hermétique à toute injonction à faire du sport pour être en bonne santé.

Je préfère marcher à mon rythme vêtue d’un pantalon noir et d’un pull en cachemire (ma seule concession au dressing sportif étant des chaussures de marche pour lesquelles je n’ai absolument pas lésiné sur la qualité), sans maquillage mais avec quand même un soupçon de rouge Dior sur les lèvres et en bandoulière une besace Longchamp superbement patinée, idéale pour ranger Olympus et carte d’état-major. Ma tenue n’est pas faite pour courir (quelle idée !) sur les sentiers mais pour prendre le temps de déguster la forêt ; et ce dans tous les sens du terme. Car j’aime en effet, et je l’avoue quitte à ce que l’on émette des doutes sur ma santé mentale, suçoter des bourgeons de sapins au goût puissant de résine, porter à mes lèvres une jeune feuille de hêtre pour en sentir la douceur de soie, caresser sur les arbres la mousse rase, sèche et rugueuse comme le pelage de certaines bêtes, ramasser un caillou, le tenir dans la paume de la main pour en observer les veinures puis le glisser dans ma poche. S’arrêter et découvrir sous les feuilles des violettes en fleur, petits bijoux d’un mauve délicat de robe pour soirée viennoise, des fougères en crosse et des pervenches aux fleurs en étoiles, cachées dans les ruines des châteaux de grès rose, vestiges dit-on de leurs anciens jardins …

Penser à la forêt. Respirer. S’endormir.

Et se promettre d’y revenir, très vite.

 


 

En novembre dernier, avant notre précédent séjour et alors que j’exprimais mon envie de forêt, Diane était allée chercher dans sa bibliothèque un ouvrage de poésies, se souvenant de celle-ci qui, avait-elle dit, était pour moi :

La forêt voilà la forêt
Malgré la nuit je la vois
Je la touche je la connais
Je fais la chasse à la forêt
Elle s’éclaire d’elle-même
Par ses frissons et par ses voix

Chaque arbre d’ombre et de reflets
Est un miroir pour les oiseaux

Paul Eluard

S’il me fallait comprendre pourquoi j’aime tant la forêt … la réponse est dans le cadeau de ce poème ou plus exactement dans la lecture que Diane m’en fit au petit-déjeuner, comme lorsque j’étais petite. Car c’est bien cela, ce goût me vient de l’enfance ; une enfance nourrie de poésie, de merveilleux, de contes, de liberté et de l’apprentissage de la forêt. Grâce à Diane.

 

 

Asperges à la flamande

Pour moi, les asperges sont synonyme de printemps. Les vertes notamment que je trouve en accord parfait avec les feuilles toutes neuves, tendres et de ce vert acide qui donne envie de les manger. Alors, déguster des asperges c’est un peu comme croquer le printemps.

Pour les accompagner rien ne vaut bien-sûr une sauce hollandaise. Mais c’est un peu long et délicat à réaliser, alors je les prépare à la flamande, à la fainéante devrais-je dire tant cela est simple et rapide. Et puis l’alliance des œufs, du persil, du beurre fondu et des asperges est tout bonnement divine.

C’est l’entrée parfaite en cette saison.

Voilà la recette :

Asperges à la flamande
Pour une entrée généreuse pour 4 personnes

– 1,5 kg d’asperges blanches et vertes
– Environ 125 g de beurre
– Un bouquet de persil plat
– 4 œufs
– Sel et poivre

Eplucher les asperges.
Cuire les œufs durs puis les refroidir, les écaler et les écraser grossièrement à la fourchette, faire fondre le beurre dans une petite casserole (attention, il doit être tiède mais ne doit pas cuire), effeuiller et hacher le persil. Réserver le tout.
Cuire les asperges environ 15 minutes (ou un peu plus ou un peu moins en fonction de leur grosseur).
Quand elles sont cuites, stopper la cuisson dans de l’eau froide, les égoutter puis les disposer joliment dans les assiettes. Les arroser d’une ou deux cuillères à soupe de beurre fondu, salez, poivrer, les parsemer d’œuf dur haché et de persil plat. Voilà, c’est prêt !

Certaines recettes préconisent de mélanger œufs hachés, persil (ou cerfeuil) et beurre afin d’obtenir une « sauce ». Pour ma part, je trouve que dissocier les ingrédients permet de dresser de plus jolies assiettes. Le résultat est identique mais plus « propre ».

C’est simple non ? Et très bon !

 


 

 

 

 

 

 

 

Pour ce qui est de la cuisson des asperges, il est conseillé de les cuire en botte, pointe en haut voire dans un récipient spécialement dédié à la chose … Je ne fais rien de tout ça. Je fais simple. Je plonge mes asperges dans un fait-tout rempli d’eau frémissante, enclenche mon minuteur et contrôle la cuisson (avec la pointe d’un couteau) au bout de 13 à 14 minutes. Lorsqu’elles sont cuites (mais néanmoins encore fermes), je les transvase (à l’aide d’une large écumoire afin de ne pas les abimer) dans un plat rempli d’eau froide ; ceci pour en stopper la cuisson. Je les ressors ensuite très vite et, après les avoir égouttées, les dispose sur les assiettes. De cette manière la cuisson est parfaite.

 


 

Parlez-vous belge ?

Monsieur Bruxelles est exotique. Il me surprend tous les jours en truffant nos conversations d’expressions typiquement belges ou de mots de brusseleir, ce parler bruxellois qui tend à disparaitre mais que l’on peut encore entendre chez les vrais autochtones (mon Bruxelles est de ceux-là).

Des exemples ? Allez ! Un petit récit prétexte, juste pour vous faire sourire et vous laisser deviner le sens de mots parfois si étrangement comiques …

Dimanche dernier, nous étions invités à un barbecue avant l’heure – je pourrais même dire très très avant l’heure, car, pour moi, sortir un barbecue par 10°c en plein mois de février, c’est un peu tôt. Mais le Belge est ainsi fait, qu’au premier rayon de soleil, c’est l’été et on l’entend s’exclamer, alors qu’il sirote une bière en terrasse : »Ah, mais qu’est-ce qu’il fait doef ici ! ».

Pour tout vous dire, je n’avais pas trop envie de m’y rendre à ce barbecue mais Suske* (mon bruxellois) ne résiste pas à l’appel de la viande grillée. « Allez fieke ! Tu vas voir ça va être tof ! J’ai déjà sorti les vélos du kot et si on file volle gaz, on y est en dix minutes, c’est juste de l’autre côté du ring ! ». Je ne bronchais pas, faisant mine d’être absorbée par le livre ouvert devant ma tasse de thé. Le chat, installé sur la table entre la corbeille de fruits et la théière, me regardait fixement ; de ce regard propre aux chats, interrogateur et réprobateur à la fois, comme s’il lisait dans mes pensées. Cela me mit légèrement mal à l’aise et je les soupçonnai même tout à coup d’être de mèche tous les deux, Suske et le chat. Me voir fermer mon livre, c’était l’assurance d’une entrecôte grillée pour l’un et d’une maison silencieuse pour l’autre … Je ne pouvais pas refuser. À contrecœur donc mais bonne fille, j’ai enfilé mon manteau (10°c quand-même) alors que Suske, tout à coup très prévenant car soulagé et heureux, me lançait : »Eh chou ! N’oublie pas ton pinnemouche, il fait un peu cru quand même hein ! ».

Mon pinnemouche sur les oreilles nous nous sommes alors mis en route vers ce qui ne s’annonçait pas comme une partie de plaisir … Et c’est peu dire.

En quelques tours de roues nous sommes arrivés sur le lieu des festivité. « Dommage que ce soit une maison de dikkenek !  » a grommelé Suske. Mon bruxellois aime les grillades, un peu moins la prétention de certaines architectures – à moins que ma mauvaise humeur n’ait été contagieuse …

Alors que nous rangions nos vélos devant la grille en fer forgé et les lions de pierre – ce qui laissait effectivement supposer que le propriétaire des lieux était un dikkenek -, la porte de la maison s’est ouverte d’un coup, un gamin (moustaches de chocolat et mine renfrognée) a déboulé, s’est planté devant nous et nous a observé sans dire un mot. Suske crut alors bon de me mettre en garde et m’expliqua à mi-voix que : « Ce ketje tout krollé eh ben, c’est Jack ! Le fils de la maison. Et fais gaffe hein, parce qu’il a toujours les mains plek … ». Effectivement, Jack m’a tendu une main plek – vraiment très plek – et alors que je tentais d’attraper kleenex et solution hydroalcoolique au fond de mon sac, il a ouvert son autre main – qu’il tenait jusqu’à alors bien fermée : « Tiens madame, une spinnekop pour toi ! ». Une araignée de belle taille semblait assoupie au creux de sa paume poisseuse (l’art d’offrir version ketjes ai-je pensé). « Amaï ! C’est une mygale ou quoi ? s’est étonné Suske, en tous cas, elle est répugnante, bèke !!!! ». Je me contentai quant à moi, de manière un peu fourbe je l’avoue, de trouver le spécimen « intéressant ». On ne se méfie jamais assez des enfants …

Dirk, notre hôte, surgit alors derrière son fils, lança à l’attention de Suske : « Salut fieu ! Super temps aujourd’hui hein !? » et me fit la bise à la mode belge, c’est-à-dire sur une seule joue (me laissant comme toujours l’autre joue en suspens, dans une attitude un peu ridicule – je ne m’y habituerai jamais à leur bise unique  ; d’ailleurs le Belge s’excuse à chaque fois : « ah, oui, vous les français, c’est deux ! »). Après avoir houspillé le petit Jack (« Nom de djû, tu vas remettre tout d’suite ta saloperie de spinnekop dans le kotche sinon j’te l’écrase d’un coup de slache ! », il nous invita à rejoindre les autres invités au jardin.

Comme nous traversions la maison, et s’adressant à moi cette fois : « Sorry Virginie pour tout le brol mais j’ai vraiment pas eu le temps de ranger ! ». Bah, je l’avais constaté … « En fait, j’ai passé toute la matinée à déboucher l’évier et, pas d’bol, ça a spité partout ! Mais alors partout ! Et l’eau sale, eh ben, ça stink à mort ! Du coup Anneke a piqué sa crise, elle m’a hurlé que j’étais qu’un pauv’ snul et que ménant j’avais intérêt à kocher vite-fait toute la cuisine sinon elle allait m’zigouiller. Tiens, regarde, j’ai encore ma loque à la main. » Suske prit l’air contrit de celui qui comprenait et lui donna même une petite tape sur l’épaule dans un élan de solidarité masculine qui me fit sourire. Dirk reprit : « Pourtant c’est quand même pas d’ma faute si le siphon était bouché par des restes de chicons ! Y’en avait partout, mais alors partout ! J’ai même dû sortir l’escabelle ! … Ben ouais, ça avait spité jusqu’au plafond … ».

Nous arrivâmes au jardin où trônait un barbecue de la taille d’une Fiat 500. Dirk avait repris du poil de la bête : « Tiens voir Suske, c’est pas du buchte ça hein ! Question barbecue, c’est la Rolls ! On peut faire rôtir un mouton entier dit ! ». Pas de doute, je n’étais pas chez des végétariens, encore moins chez des vegans. Suske, légèrement impressionné (lui qui s’obstine à griller nos côtelettes sur un foyer à même la pelouse – façon indien ou homme des bois – car « un barbecue c’est un truc pour les vieux » …) s’exclama : « Oufti ! Je dirais même que tu peux faire rôtir un mouton avec tous ses agneaux ! ». Je cru m’évanouir.

Bon, je dois reconnaitre que le déjeuner ne fût pas si atroce et les amis de Suske plutôt sympathiques et attentionnés : « Alleï Virginie, sers-toi un beau stuck de bœuf seulement, avec de la salade de blé ! Et le stoemp, ça te goûte ? Ah, et puis tiens, prends donc un des pistolets d’Anneke. Elle les a sorti du four tantôt mais y’a aussi des pains français si tu préfères ».

De plus, devant ma réticence à faire ami-ami avec l’araignée que leur charmant bambin s’obstinait à vouloir m’offrir, ils lui intimèrent l’ordre d’aller jouer ailleurs : « Godverdoeme manneke ! Laisse cette bête tranquille ménant sinon pas d’dessert ! Tes gosettes, j’te les fous à la poubelle. Compris ? ».

Moi des gosettes aux pommes, j’en ai mangé trois. J’avais bien droit à une récompense.

D’autant que leur chien – ils avaient un chien, croisement hideux de Yorkshire et de rat d’égout – avait copieusement bavé sur mes chaussures neuves et ce, en dépit des ordres répétés de son patron : « Arrête espèce de zinneke !! On voit bien que tu viens de chez les baraquis toi ! ». Devant ma mine interrogative, Dirk se sentit obligé de m’expliquer que cet affreux cabot avait été recueilli par Anneke alors qu’il errait sans collier du côté de Schaerbeek et que dès qu’elle l’avait vu, bien qu’il fût puant et crotté, elle avait eu un boentje pour « ce petit con qui, me dit-il, restera malgré tout un baraqui toute sa vie ».

Après le déjeuner (ou plutôt le « dîner », car en Belgique, on déjeune puis on dîne et enfin on soupe), ce fût tournoi de volgel-pick, dégustation à l’aveugle de bières trappistes puis visite de l’atelier d’Anneke (artiste à ses heures et en pleine préparation de sa prochaine exposition). Suske lui ayant confié que l’art contemporain était ma tasse de thé, elle brûlait d’impatience de me montrer ses dernières productions : « Tiens Virginie, on va faire un tour dans mon kot que je te montre mes dernières pièces une fois ! ». Bon, moi je voulais bien, ça me permettait d’échapper à Jack et au cabot. Cela dit, une nouvelle épreuve m’attendait, celle de trouver les mots. Habituellement, je sais très facilement sembler captivée et admirative (même si intérieurement je suis atterrée), là ce fût difficile. Je fis donc parler Anneke : « Bon, ben tu vois, on dirait des craboutchas hein, mais en fait c’est un portrait de Josy ma femme d’ouvrage. J’ai utilisé de la mayonnaise en guise de peinture et pour faire ses cheveux, ben c’est les franges de son mop … Josy elle dit que c’est un peu du brol mais moi, je dis que c’est peut-être mon œuvre la plus politique tu vois… ». Je me contentais, à nouveau un peu lâchement, de répondre : « Ah, oui, c’est très intéressant … ».

Il était plus de 18 heures quand il nous fût possible de prendre congé. Dirk et Anneke nous firent jurer de revenir le mois prochain pour un nouveau barbecue. « Non peut-être ! » avait dit Suske. Mais là, il faut être bruxellois pour comprendre. Suske venait d’accepter l’invitation …

 

***

* Suske [suss-ke] : François en bruxellois.
La mère de mon bruxellois l’appelle ainsi depuis le jour de son baptême lorsque l’abbé qui officiait s’était exclamé (après avoir demandé comment se prénommait ce joli nourrisson) : « Ah un François ! Eh bien on va l’appeler Suske alors ! ».


 

Petit lexique

les mots typiquement bruxellois sont précisés (Bxl).
Pour ce qui est de la prononciation : le « oe » se prononce « ou » et le « sj » se prononce « che ».

Allez / Alleï ! (Bxl) : allez, pouvant être prononcé alleï à Bruxelles est extrêmement courant. Il ponctue bon nombre de phrases dans différentes situations.
Amaï : exclamation servant à exprimer l’étonnement, l’incrédulité, l’admiration ou la consternation.

Bèke ! [bèè-ke] : pouah ! beurk ! Marque le dégoût. Le « è » est souvent appuyé : bèèke !
Boentje (Avoir un) [bountch-e ] (Bxl) : être amoureux, avoir un béguin pour quelqu’un.
Brol (Bxl) : désordre, bazar, foutoir, choses sans valeur. D’usage très courant.
Bucht [bukte] (Bxl): mauvaise qualité.

Ça te goûte ? : ça te plaît ?
Chicons : endives.
Chou : je ne sais pas si cela est typiquement bruxellois mais « chou » est très souvent utilisé pour interpeller ou s’adresser à quelqu’un de manière affectueuse : « Comment tu vas chou ? Eh chou, où t’as mis les allumettes ? Allez chou, fais pas la tête ! ». Ce « chou » est prononcé en chuintant légèrement le « ch » et en trainant sur le « ou » : chhooouuu.
Craboutchas : gribouillis.
Cru : froid (en parlant des conditions météorologiques).

Dikkenek : de « dikke » (gros) et « nek » (cou), gros cou : un prétentieux, un frimeur, un vantard.
Doef [douf] (Bxl): lourd, étouffant, chaud et humide.

Escabelle : grand escabeau.

Femme d’ouvrage : femme de ménage.
Fieu (Bxl) : vieux, mon vieux, mec, gars (en interpellant) « eh, fieu ! ». Très courant dans le langage bruxellois. Utilisé pour s’adresser de manière familière à un homme, à un garçon.
Fieke [fîî-ke] (Bxl) : féminin de « fieu » utilisé familièrement lorsqu’on s’adresse à une femme.

Godverdoeme [god-v(f)er-dou-me] : « Nom de Dieu » (juron).
Gosette : viennoiserie / chausson fourré (en général aux fruits). Equivalent de notre chausson aux pommes.

Ket / Ketje [ket-che] (Bxl) : gamin, garçon. Un ketje (avec le diminutif « je ») désigne plutôt, de manière affectueuse, un petit garçon.
Kocher (Bxl) : nettoyer.
Kot (Bxl) : studio, chambre, cagibi, bureau ou atelier (dans un contexte professionnel ou de travail). A Bruxelles, une chambre d’étudiant est un kot (on peut lire « kot à louer » dans les annonces immobilières) et kot a d’ailleurs donné le verbe kotter (vivre dans un kot).
Kotje, kotche (Bxl) : débarras.
Krolle, krol (Bxl) : boucle de cheveux. Krollé : bouclé.

Loque (Bxl) : torchon, serpillère, tissu utilisé pour le nettoyage. On parle parfois de loque à reloqueter (à nettoyer).

Manneke (Bxl) : gamin.
Ménant (Bxl) : maintenant.
Mop : balai à franges.

Nom de djû : « nom de dieu » (juron).

Oufti ! : interjection qui marque la surprise, l’étonnement ou le soulagement.

Pain français: baguette.
Pinnemouche (Bxl) : bonnet pointu. Et, par extension différents couvre-chefs (bonnets, bérets …). Ne concerne toutefois pas les chapeaux.
Pistolet : petit pain rond.
Plek (Bxl)° : colle. Pleker : coller (çà plek : ça colle).

Ring : périphérique, rocade.

Salade de blé : mâche.
Slaches (Bxl) : pantoufles, savates, plus généralement, chaussures.
Snul (Bxl)° : nul, crétin, idiot, imbécile.
Spinnekop (Bxl) : araignée.
Spiter (Bxl) : éclabousser, jaillir.
Stoemp [stoump] : purée de pommes de terre et de légumes.
Stuk (Bxl)° : morceau (stukske : « petit morceau).

Tantôt: tout à l’heure.
Tof (Bxl)° : super, chouette, beau, sympathique.

Vogel-pick : jeu de fléchettes.
Volle gaz / Volle speed / Volle petrol (Bxl)° : aller vite, à toute vitesse, vite.

Zinneke (Bxl)° : bâtard, corniaud.