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Burano

Aussi incroyable que cela puisse paraître, je n’étais jamais allée à Burano, découragée à l’idée de devoir affronter les troupes de touristes d’un jour que cette île attire comme un aimant. Autant à Venise on peut les semer, autant cela m’a toujours semblé plus difficile sur cette ile minuscule. Mais la pandémie ayant eu au moins le mérite de tenir à distance les hordes de barbares, je me décidai à quand même y passer une journée.

Levée très tôt, je filai prendre le vaporetto sur les Fondamente Nove. Une petite demi-heure de marche sans croiser grand monde – heure matinale oblige – par les chemins connus de la Celestia et de San Zanipolo. Arrivée sur le ponton je déchantai quelque peu. Une vingtaine de touristes déjà épuisés par la chaleur attendaient le vaporetto pour Burano, des français pour la plupart à l’exception d’une tonitruante famille d’allemands dont le petit dernier avait été affublé d’une casquette de marin portant l’inscription « Venezia ». Pauvre gosse. On repère vite les gêneurs qui nous gâcherons à coup sûr un moment sensé être agréable. Ceux-là allaient s’avérer très doués et par malchance, ils eurent la bonne idée de s’installer non loin de moi. La mère, regard vide et méchant, parla fort pendant tout le trajet interpellant de temps à autre ses gros adolescents avachis quelques sièges plus loin. Petit enfer. Avais-je eu une bonne idée en me rendant à Burano ? Je commençais à en douter. Je changeais de place et tentais d’oublier les affreux.

J’avais prévu de descendre à Mazzorbo pour rejoindre Burano par le pont qui relie les deux îles après y avoir flâné et déjeuné. C’était une bonne idée. Je fus en effet la seule à descendre du bateau. Le quai était vide et le calme absolu. Seul le bruit du vent dans une chaleur de désert. Les jardins des quelques maisons faisant face au chenal débordaient de glycines et de jasmins et, un peu plus loin, une rangée de pins parasols bordait l’allée longeant le mur d’enceinte des jardins de Venissa. Cet endroit me plût immédiatement. Il est comme ça des lieux qui concentrent tout ce qui nous plait et nous correspond : sobriété des lignes graphiques des pins et du canal, bleus-vert de la lagune, air iodé chauffé à blanc et ombres nettes des maisons dans un soleil de presque midi. A la pointe de l’île un petit jardin public à la pelouse râpée et aux grands arbres offrait un refuge d’ombre fraiche sous le chant des cigales. J’y restai un moment, absorbant simplement le charme du lieu. J’avais le temps. Une table m’attendait chez Venissa et j’avais devant moi une longue après-midi que je comptais d’ailleurs étirer jusque très tard car la lumière est toujours plus belle à la fin du jour.

Arrivée à Burano, je choisi d’éviter les ruelles les plus touristiques et d’en explorer d’abord la périphérie – si l’on peut dire, tant cette île est petite –, là où les couleurs des maisons sont parfois un peu délavées et la peinture écaillée. Les portières de toile jaune citron ou bleu vif se gonflent sous le vent, et bougainvillées et plumbago grimpent le long des murs. Pas un chat, il est encore tôt dans l’après-midi. Silence de village Cycladique.

Plus loin, les couleurs des maisons claquent et explosent. C’est beau mais, là où les touristes affluent, un peu trop repeint à mon goût, trop neuf, trop impeccable. Il faut alors s’éloigner, emprunter les ruelles perpendiculaires, traverser l’île de part en part et s’apercevoir que la couleur est partout et fait véritablement partie de Burano mais d’une manière moins factice. Les plus petites maisons des plus petites ruelles, celles cachées au fond d’une impasse ou face à la lagune là où aucun touriste ne passe, arborent des couleurs de bonbons, vert pistache, fuchsia, jaune citron ou en gardent les traces, magenta évanoui, outremer délavé. Et c’est cela qui est beau et montre que la ville est bien vivante : la juxtaposition du neuf et du décrépi, du pimpant et de l’abandon des couleurs au passage du temps. Les quelques ruelles qui semblent destinées presque uniquement aux touristes (et où l’on trouve d’ailleurs les inévitables boutiques de dentelle et de biscuits), ne sont finalement qu’une part infime de l’île, un décor léché que l’on expose pour pouvoir vivre tranquillement derrière la carte-postale.

Derrière le décor, je m’y posai un moment, sur un banc rouge face à la lagune, attendant la lumière propice à la photographie et me reposant de la chaleur. Sur le banc voisin vinrent s’asseoir deux vieilles dames, avec mots croisés et tricot, se parlant peu, sans doute habituées l’une à l’autre autant qu’au lieu. Une troisième, beaucoup plus jeune, un sourire dans les yeux et aux lèvres les rejoignit et me demanda si elle pouvait s’asseoir à côté de moi. Oui, oui bien sûr, je me levais lui laissant toute la place car après tout, ces bancs face à la lagune et à l’arrière de leurs maisons étaient les leurs en quelque sorte. Elle m’intima gentiment l’ordre de me rasseoir et m’expliqua qu’elle ne resterait de toute façon que le temps d’équeuter ses haricots verts. Elle posa effectivement un panier sur ses genoux et se mis au travail. Je lui dis qu’elle avait choisi le meilleur endroit pour préparer son repas du soir. « Si ! » répondit-elle en me montrant d’un geste de la main la lagune et le ciel. Ne pas parler la langue de l’autre n’empêche nullement l’échange. Je comprends un peu l’italien et baragouine quelques mots, elle ne parlait pas français. N’empêche, la conversation alla bon train avec force sourires et mimiques expressives ; elle m’expliqua notamment que son fils était un peintre très connu de Burano spécialisé dans les portraits. Le fils en question fit d’ailleurs une apparition, baba cool maigrelet aux cheveux longs, qui s’inquiéta de l’heure du dîner avant de repartir aussi rapidement qu’il n’était arrivé. Je souri intérieurement me disant qu’on a beau être grand peintre, on n’en aime pas moins la cuisine de maman.

La lumière perdant en intensité et les ombres s’allongeant, je repris ma balade. Il ne restait que quelques touristes et les habitants avaient repris pleine possession des ruelles, sortant chaises et fauteuils de jardin pour se réunir entre les rangées de maisons. Des enfants jouaient au ballon sur la piazza Baldassarre devenue vaste terrain de jeux. L’atmosphère étaient intime, une ambiance de village où l’on est entre-soi.

Je rentrai en rebroussant chemin vers Mazzorbo pour y reprendre le bateau vers Venise. Le vent était tombé, le soleil couchant dorait le quai et l’air était délicieusement doux. Aucun bruit. Juste le clapotis léger de l’eau. C’était un de ces soirs d’été parfaits dont on voudrait qu’ils ne finissent jamais. Ces îles m’avaient charmée et en cet instant tout semblait vouloir m’y retenir encore un peu.

Sur le bateau presque vide du retour, je griffonnais dans mon carnet : « Si je devais choisir, ce serait une maison sur l’île de Mazzorbo ou Burano, face à la lagune. Il y a le vent, les verts et les bleus, les cigales en concert dans les pins parasols. Ça ressemble à la Grèce, aux îles grecques en Italie. Il y a cette qualité de silence dans la chaleur de midi, les parfums de pins, l’air iodé légèrement poisseux. Et il n’y a presque pas de pigeons … ».

Comme quoi …

Venise encore, Venise toujours

17 juin 6h20. Mon avion décolle de Bruxelles direction Venise. J’y retourne enfin, soulagée que ce voyage soit finalement possible. Les frontières sont restées ouvertes et l’Italie a levé la quarantaine imposée jusqu’en avril aux voyageurs. Il aura quand même fallu montrer patte blanche, se plier à nouveau au goupillonement nasal, remplir des questionnaires, montrer des attestations puis attendre, légèrement angoissée, au comptoir d’enregistrement de Brussels Airlines des vérifications on ne peut plus pointilleuses mais maintenant, ça y est, je suis partie. L’avion a traversé l’épaisse couche de nuages flottant au-dessus de Bruxelles et vole dans le bleu ciel d’un petit matin de juin. Dans moins de deux heures je serai là-bas, enfin.

***

Pourtant en octobre dernier, alors même que je quittais Venise, je m’étais dit que je n’y reviendrais pas de sitôt. Il me semblait en effet avoir eu mon content de balades, de peintures, de lumière matinale sur les ocres-roses des maisons et les marbres des palais, de calli désertes et de cette musique si particulière de la ville … J’avais la sensation de connaitre Venise comme ma poche, d’y être chez moi et d’en avoir fait le tour. Je me trompais bien sûr car fait-on jamais le tour de Venise ? De cela – même si au fond de moi je le savais – je m’en aperçus très vite. À peine revenue, j’en eu la nostalgie, non pas de manière très nette mais plutôt d’une façon diffuse et sourde, une sorte de mélancolie ténue qui ne fit que s’amplifier au fil des jours. Je me désolais de la laideur environnante, de la routine retrouvée et de journées faites de contraintes. Bien souvent, assise à mon bureau et peinant à m’atteler à un travail qui ne m’intéresse pas, je jetais un œil à l’horloge de mon ordinateur et pensais qu’à cette même heure à Venise, eh bien je serais en train de prendre un café chez Rosa Salva, un bouquin dans une main et un croissant aux amandes dans l’autre, de flâner dans le Dorsoduro ou, le jour finissant, de contempler depuis San Giorgio la ville toute dorée dans le soleil couchant. Et puis, j’avais cette sensation, comme un regret, de ne pas en avoir assez profité, de ne pas avoir ouvert assez grands et mes yeux et mon esprit, de ne pas avoir suffisamment, tous les sens en éveil, contemplé et savouré chaque parcelle de la ville. Mais n’est-ce pas toujours ce que l’on se l’on se dit après être rentré ?

Je ne fais pas partie de ceux qui veulent profiter en « pleine conscience » et qui finalement ne se concentrent que sur eux-mêmes Pour moi, regarder et savourer c’est d’abord s’oublier, oublier mon sac trop lourd, la petite cloque douloureuse sous mon pied droit, la sueur sous ma frange, ma fatigue ou mon envie d’un verre de vin blanc très frais car il fait vraiment très chaud … Et à Venise, à tout ça je ne veux pas y penser. Oui, j’ai chaud et mes belles sandales roses toutes neuves me blessent un peu mais j’y penserai plus tard, pour l’heure je suis absorbée à simplement être là, me rendre à un rendez-vous que je me suis fixé (avec une peinture, un musée, un palais, un quartier ou simplement un cappuccino …) et à arpenter la ville comme si j’étais chez moi. Lorsque je déambule dans Venise où la beauté est la norme je suis dans un environnement à la fois familier et exceptionnel. Mon regard glisse sur les façades des palais le long du Grand Canal au rythme du vaporetto – un éblouissement nonchalant en quelque sorte – et s’arrête net sur un détail d’architecture, l’usure d’une pierre, un rosier exubérant s’échappant d’un jardin invisible. Finalement peut-être faut-il être suffisamment intime avec la ville pour ne plus s’en étonner mais absorber sa beauté de manière plus tranquille. Ce qui ne m’empêche cependant pas de pousser parfois de petits cris étouffés ou de m’exclamer à voix basse et à moi-même « qu’est ce que c’est beau ! ».

C’est tout cela que je souhaitais retrouver. Un lieu familier inépuisable. Car il y a dans cette ville si petite et si vaste, tant de choses à voir et tant à ressentir dont nous ne pourrons jamais être rassasiés.

***

Dès la sortie de l’aéroport, et comme à chaque fois, les lauriers roses et les grands pins parasols me ravissent. Peut-être suis-je la seule à les retrouver avec une certaine émotion mais pour moi ils indiquent bien mieux que la plus élaborée des signalétiques que nous sommes en Italie. La promesse de Venise, ce sera lorsque j’aurai embarqué sur l’un des bateau Alilaguna et qu’il fendra l’eau grise du chenal. Je regarderai défiler les langues de terre marécageuses, les verts et les ocres, les mouettes et les aigrettes comme un prélude à la Sérénissime. Murano Museo, Murano Colonna, Fondamente Nuove, Ospedale, Baccini, Lido puis Arsenale. Chaque arrêt de la linea blu rythme le trajet. Bruit du moteur qui décélère, choc sourd de la coque qui heurte le quai, cordage noué, glissement de la barrière métallique, ballotement lorsque le bateau repart et accélère à nouveau dans un bouillonnement d’eau céladon frangée d’écume. Le pilote, polo blanc et lunettes de soleil, est perché sur son siège, une main sur le gouvernail, un pied sur le bastingage et discute de la manière la plus décontractée qui soit avec l’autre employé. Je me dis alors que je pourrais tout à fait me jeter à l’eau ou chanter à tue-tête sans qu’ils ne s’en émeuvent.

Alors que nous quittons l’arrêt « Lido » et comme je suis la seule passagère, je m’autorise à monter sur le pont, ce qui est normalement interdit, et on me laisse faire. Je ne veux rien perdre de l’arrivée à Venise. J’aperçois San Giorgio, le campanile de Saint Marc alors qu’à ma gauche défilent les jardins et la pinède de San Elena. Je hume l’air, étonnée. L’air embaume. Un parfum suave porté par la brise m’arrive par bouffées. Un parfum venu de l’île comme pour accompagner mon arrivée …

Ce parfum j’aurais dû le reconnaitre mais, depuis la lagune, porté par le vent, sa perception en était vraisemblablement différente. J’allais toutefois l’identifier très vite. Du jasmin. C’était du jasmin ! Escaladant les murs ou débordant des jardins, cascades de petites fleurs blanches en étoiles. Tout Venise embaumait.

Je ne pouvais rêver meilleur retour.

***

Je ne sais jamais vraiment que répondre à ceux qui me demandent « alors, c’était bien ce séjour à Venise ? ». Il s’agit bien souvent de collègues, de connaissances ou même de mon garagiste qui m’avait un jour confié qu’il rêvait d’y emmener sa nouvelle fiancée pour une balade en gondole, « parce que Venise c’est la ville des amoureux et que les gondoles c’est quand même plus classe que les bagnoles ». A ceux-là, que dire ? Il serait bien trop long de leur détailler ce qui fait véritablement mon bonheur. Et ils en seraient certainement déçus.

Bien sûr il y a la basilique Saint Marc, le pont des soupirs et le Rialto, le palais des doges et les pigeons et tout cela est sublime (sauf les pigeons). Mais ma Venise est aussi faite de ces petits riens du quotidien, de petits bonheurs très loin des clichés et qui ont ici une saveur unique.

***

A peine descendue du bateau, je retrouve tout ! Je m’installe rapidement dans l’appartement de l’arsenal qui semble m’avoir attendue depuis septembre dernier et sors faire quelques courses via Garibaldi. La chaleur est étouffante et je décide de déjeuner chez moi puis de faire une sieste, ce qui n’est absolument pas dans mes habitudes mais je suis épuisée n’ayant dormi que deux petites heures la nuit précédente. Retrouver la ville ce sera pour tout à l’heure. Je m’endors bercée par le ronronnement de la climatisation en me disant que, oui je suis bien arrivée, tout est en place, l’appartement, la ville, la lumière d’été et le bruit étouffé des bateaux sur le canal.

Le lendemain matin, et comme tous les matins à Venise, mon premier geste est d’ouvrir les volets des quatre fenêtres donnant sur le canal et ce simple geste – que tous les vénitiens répètent depuis toujours (faire tourner l’espagnolette, pousser bras grands ouverts les battants peints de ce vert caractéristique puis les replier) – me ravit tant il est pour moi lié à la ville. Je me penche un peu, personne sur les bancs rouges, il est encore trop tôt. Seuls deux pigeons tournicotent au pied de la fontaine. A Venise, on trouve ces fontaines partout. L’eau y est potable et on peut, lorsque la chaleur est très forte comme aujourd’hui, s’y désaltérer. Bien souvent un habitant attentionné place sur la grille d’évacuation (l’eau coule en continu) un récipient afin que les chiens ou les pigeons puissent y boire plus facilement. Je m’agace un peu de la nouvelle terrasse de café qui s’est installée à proximité et dont les chaises jaunes orangé, les parasols assortis et le congélateur couvert d’autocollants publicitaires dénaturent l’endroit. Pour l’heure la terrasse est encore déserte et j’espère qu’elle le restera, que le propriétaire mécontent de ne pas faire d’affaires pliera bagage assez vite.

Je file à la boulangerie, mais m’arrête d’abord devant le lion du Pirée, l’un des quatre félins de pierre qui gardent l’entrée de l’arsenal ; lion impassible et imposant, qui fût le gardien du port du Pirée pendant plus de 1500 ans avant que Francesco Morosini, futur doge de Venise, ne s’en empare en 1687 lors de la grande guerre turque et ne l’expédie à Venise. Voyait-il en cette prise de guerre autre chose qu’un lion symbole de Saint Marc, saint patron de la ville ? J’en doute. Pourtant, comment ne pas penser (ce lion a été sculpté près de 400 ans avant notre ère) aux siècles dont il fut témoin mais surtout à tous ceux qui comme moi lui font face, le regardent, s’interrogent. Lion de marbre immuable et fascinant.

A chacun de mes retours, je le retrouve comme on retrouve un ami. Je prends toujours le temps de le regarder, de le redécouvrir puis le salue d’un sourire et lui murmure un rituel « heureuse de te revoir Lion ! » comme le mot de passe me permettant l’accès à Venise.

De retour à l’appartement, je prends mon petit-déjeuner devant la fenêtre ouverte, thé brûlant et croissants aux abricots encore tièdes. Les martinets passent en escadrons sifflants très haut dans le ciel. Je devrais être parfaitement heureuse et pourtant je suis triste. Sans doute trop de fatigue, un contraste trop brusque entre mon quotidien et Venise, la conscience que ma présence ici est éphémère et solitaire. Coup de blues. Je me connais, je sais que j’irai mieux dans quelques heures mais pour l’heure la tristesse m’abat. J’appelle Diane, pleure un bon coup. Ça va déjà mieux. Puis me prépare. Rien de tel que de se forcer à être présentable pour se sentir mieux : poudre de soleil sur les joues, ombre taupe sur les paupières, robe bleu sombre, sandales, sautoir et bracelet argentés. J’attrape mon sac, dévale l’escalier de marbre ocre et rose. Je suis dehors, happée par la ruelle familière et sa relative fraicheur alors que la chaleur est déjà très forte. J’emprunte la calle dei Forni, et note que, tiens, c’est une équipe de femmes qui est chargée d’enduire les murs de ce qui sera hélas un nouvel hôtel. J’aperçois par une porte entrouverte une vaste cour intérieure, deux palmiers et tout au centre la margelle d’un puits. Lorsque je débouche sur la Riva Ca’ di Dio, la lumière est aveuglante et l’eau marine du bassin de Saint Marc vibre et scintille alors qu’une légère brume de chaleur adoucit les contours de la pointe de la Douane et de l’ile de San Giorgio. La chaleur est celle d’un four de boulanger grand ouvert.

Ce matin j’ai décidé de revoir les collections de la Ca’ Pesaro, le musée d’art moderne de Venise, profitant du peu de touristes. J’attends donc le vaporetto sur le ponton de l’arrêt Arsenale, ballotée doucement par les vagues qui le soulèvent puis l’abaissent en un rythme lent et apaisant. Seul un vieux monsieur attend sur le banc d’en face, très digne et élégant – chemisette de toile et pantalon au pli impeccablement marqué – appuyé des deux mains sur la canne qu’il tient devant lui. Un vénitien à n’en pas douter.

Peu de monde dans le vaporetto qui arrive. Je reste néanmoins debout sur le pont, pour voir défiler le palais des doges, la piazzetta et l’entrée du Grand Canal. « C’est un conte de fée » m’avait dit Sylvie de Milos, collègue grecque qui regrettait de n’être allée à Venise qu’une seule fois, une seule journée, dans sa vie. D’une certaine façon, elle a raison. Venise est à la fois irréelle, surtout lorsqu’elle défile devant vous depuis un bateau – la distance est suffisante pour se demander si l’on ne rêve pas – et en même temps terriblement réelle lorsqu’on la parcourt tant les sensations que nous éprouvons sont fortes et durables. Je finis quand même par aller m’assoir à l’intérieur choisissant une place à côté de l’allée centrale. Les palais défilent dans l’encadrement de la fenêtre de manière très cinématographique. Il fait très chaud et j’ôte mes lunettes de soleil comme si cela pouvait me rafraichir, les range et relève la tête vers le passager, un homme seul, assis en face de moi mais tout contre la vitre. Je n’y avais pas prêté attention car son allure est somme toute banale et son attitude discrète. Il regarde comme moi simplement défiler les palais. Et comme dans tous les transports en commun du monde, il y a un moment où forcément les regards des passagers se croisent et choisissent parfois de se croiser à nouveau. Il sort un livre d’un sac de toile qu’il doit porter en bandoulière et dont je n’arrive pas à lire le titre. Je note le jean, la liquette de lin finement rayée, les cheveux mi-longs poivre et sel qu’il relève d’un geste assez beau et son regard intelligent. Je me dis qu’il doit être français ou allemand, prof de lettres ou de philo, intello en tous cas. Echange de regards, brise légère, palais qui défilent, conversation muette, connivence de deux solitaires qui ne sont en rien des touristes. Lorsque le bateau s’arrête au Rialto l’homme se lève et je me mets un peu de biais pour le laisser passer. Il passe donc devant moi, sans se hâter et d’un geste à la fois rapide, naturel et bienveillant, presse doucement mon épaule puis s’en va. J’en suis tout d’abord surprise mais, alors qu’il s’éloigne sur le quai et que le bateau repart, je trouve finalement cet au revoir muet très juste et délicat et me sens étonnamment apaisée, consolée même. Comme si un ange bienveillant, m’avait, par ce simple geste, fait comprendre que oui, tout ira bien.

On interprète toujours les choses en fonction de son état d’esprit et de ce que l’on veut bien percevoir, de cela j’en suis bien consciente. Toutefois, cette rencontre dont certains pourront sourire, marqua le début de mes retrouvailles avec la ville.

Un gâteau vénitien …

C’est bizarre la vie d’une recette. Enfin, celles que l’on griffonne sur un bout de papier alors que nous en suivons, hypnotisés, la réalisation dans une émission de cuisine. On les oublie, puis un jour on s’en souvient, les redécouvrant au hasard d’un classement militaire de nos nombreuses fiches culinaires. Ce fût le cas de cette recette de Nigella Lawson dont je suivais – il y a de cela des lustres – les émissions (en anglais, ça ne fait pas de mal) sur Cuisine TV. J’étais fascinée par son côté décomplexé, faisant de l’approximatif une qualité et d’une simplicité opulente, mais néanmoins très smart, un synonyme de convivialité. Et puis, la fin de chaque séquence la montrant se relevant la nuit, ouvrant son frigo pour déguster debout et en pyjama un reste de gâteau, de crème ou de poulet, me réjouissait.

Mais je reviens à cette recette de gâteau vénitien.

Je le réalisai pour la première fois un samedi après-midi de pluie à Bruxelles, légèrement dubitative quant au résultat. On trouvait en effet dans la liste des ingrédients des carottes ! Et les gâteaux aux carottes étant associés pour moi aux Etats-Unis dont les pratiques culinaires ne m’avaient jamais vraiment inspirée, je doutais. Je suivis néanmoins la recette à la lettre, transvasant dans mon moule à manqué un appareil assez fluide qui me fit dire que « ouais, ça sera pas terrible ». Quarante minutes plus tard, en le sortant du four, je changeais d’avis. Ce n’était pas si mal après tout et ça sentait bon ! La dégustation au dîner nous fit ouvrir des yeux ronds de surprise et de contentement. C’était délicieux.

Depuis, j’ai souvent refait cette recette, pour mes parents d’abord, puis mes amis et surtout pour mes amis intolérants au gluten (car dans ce gâteau, zéro farine) et je ne connais personne qui n’ait pas succombé à son moelleux, à son parfum si particulier d’huile d’olive et de rhum mélangés.

Pourquoi alors avais-je rangé cette recette dans une chemise bleue étiquetée « à classer » alors qu’elle fait partie de mes « classiques » ? D’autres envies, d’autres découvertes sans doute … Je l’extirpais de mon classeur et la fit rejoindre une liasse d’autres recettes que je comptais emporter à la campagne. J’avais tout à coup très envie de refaire ce gâteau à la fois simple et raffiné.

Ce fut chose faite hier.

Et c’est vraiment très bon, parfait avec une tasse de thé ou en dessert après un repas vénitien par exemple.

Cette fois, la recette ne réintègrera pas ma chemise bleue …

Et pour ceux qui voudraient la tester, la voici !

Gâteau vénitien aux carottes

Ingrédients

  • 3 CàS de pignons
  • 2 carottes moyennes (environ 200-250 g)
  • 75 g de raisins sultana blonds
  • 60 ml de rhum
  • 150 g de sucre en poudre
  • 125 ml d’huile d’olive
  • 1 CàC de vanille liquide
  • 3 oeufs
  • 250 g d’amandes en poudre
  • ½ CàC de muscade en poudre
  • le zeste d’un citron entier et le jus de la moitié

Préchauffer le four à 180°c.

Faire torréfier les pignons dans une poêle bien chaude en veillant à ne pas les laisser brûler. On peut aussi les torréfier au four, 3 mn à 240°c.

Mettre les raisins dans une petite casserole avec le rhum. Porter à ébullition puis réduire le feu et laisser frémir 3 minutes. Laisser ensuite refroidir le mélange en le transvasant dans un bol. Laver, éplucher et râper les carottes. Les déposer sur une double épaisseur d’essuie-tout afin de les éponger. Réserver.

Battre le sucre et l’huile d’olive jusqu’à obtention d’un mélange crémeux. Ajouter la vanille liquide et les œufs. Mélanger. Ajouter les amandes en poudre, la muscade, les carottes, les raisins (avec le reste du rhum qu’ils n’auraient pas absorbé) puis le zeste et le jus de citron. Bien mélanger l’ensemble.

Mettre l’appareil dans un moule à manqué antiadhésif de 23 cm de diamètre (graisser le moule avec de l’huile d’olive, en essuyant l’excédent avec un essuie-tout). Egaliser la surface de la pâte et répartir sur le dessus les pignons torréfiés. Enfourner et laisser cuire 30 à 40 mn. Surveiller la fin de la cuisson. Une lame de couteau enfoncée au centre du gâteau doit ressortir sèche. Si en fin de cuisson le gâteau se colorait trop fort, le couvrir d’une feuille d’aluminium. Sortir le gâteau du four et attendre environ 10 mn avant de le démouler sur une grille à pâtisserie pour le laisser refroidir. Dès que le gâteau est froid le transférer sur le plat de service.

On peut accompagner ce gâteau d’une petite crème au mascarpone.

Crème au mascarpone

  • 500 g de mascarpone
  • 4 CàC de sucre glace (ou un peu plus si on aime la crème plus sucrée)
  • 2 CàS de rhum

Les proportions que je donne ont été doublées –cette crème se conservant très bien plusieurs jours au frigo – mais vous pouvez être plus raisonnable et diviser les quantités par deux …

Mélanger tous les ingrédients et transférer dans des petits ramequins individuels, plus pratique je trouve pour le service.

***

Nigella Lawson explique avoir longtemps cru que le gâteau aux carottes était une invention américaine jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il était issu de la cuisine juive vénitienne. Nigella ne cite pas ses sources mais j’imagine qu’elle dit vrai. D’ailleurs on retrouve également ce même type de gâteau aux carottes (et aux noisettes cette fois) dans la cuisine juive alsacienne.

Pour ce qui est du gâteau aux carottes proprement dit, il semble que ses racines remontent au Moyen-âge, époque où le sucre était une denrée rare et coûteuse ; la carotte, légume sucré, permettait alors d’édulcorer naturellement les préparations pâtissières.

C’est au 19ème siècle que le gâteau aux carottes tel que nous le connaissons apparait en Europe et plus précisément en Suisse (dans le canton de l’Argovie) qui en revendique la paternité. Ce gâteau prend alors le nom de Rüeblitorte. (« L’une des recettes imprimées, sans doute parmi les plus anciennes, remonte à 1892 ; elle figure dans un recueil culinaire de l’école ménagère de Kaiseraugst »).

Ensuite, avant de devenir un classique de la pâtisserie américaine, c’est en Angleterre que le Carrot Cake s’est fait connaître. On dit que durant la seconde guerre mondiale, le gouvernement britannique fit la propagande des carottes pour en favoriser la consommation, insistant sur leur capacité à améliorer la vue, notamment celle des pilotes de la Royal Air Force ! En fait un stratagème destiné à garder secret les radars nocturnes embarqués sur les avions afin de détecter l’arrivée des bombardiers allemands en laissant penser que seule la vue excellente des pilotes britanniques le permettait … Néanmoins, cela favorisa la consommation de ce légume, notamment sous forme de pâtisserie. Comme quoi …

Pour ce qui est de notre gâteau, contrairement au carrot cake, il ne contient ni beurre ni farine, n’est pas fourré ni recouvert d’un glaçage ou décoré de carottes miniatures. Non, il est simplement vénitien … c’est-à-dire d’une richesse que l’on ne découvre qu’en le dégustant à l’instar de ces palais aux façades austères qui, la porte franchie, nous révèlent un monde délicieusement luxueux.

***

Les détails

La peinture ancienne est énigmatique. On a beau tenter d’en percer les mystères, je pense que finalement, elle ne livre jamais tout. On peut passer des heures enfermé dans un musée, se planter devant une toile et la regarder jusqu’à épuisement, eh bien on en ressort souvent bredouille ou plutôt avec plein de questions. Et finalement ce n’est pas si mal. Les historiens de l’art nous éclairent, oui, et c’est tant mieux, mais seulement un peu. Car tout est question de regard, d’interprétation, de supputation. Replacer les œuvres dans leur contexte, s’intéresser à l’histoire, à la géographie, cela va de pair pour comprendre Carpaccio, Bellini, Brueghel ou Memling. N’empêche que, sauf à se télé transporter dans le passé et atterrir dans leur atelier, personne ne saura jamais vraiment …

Et que dire des visages de ces peintures et des détails qui sont parfois autant de trésors pour qui veut vraiment regarder.

Les détails, fabuleux indices, clins d’œil, témoignages de la vie d’alors, messages envoyés par le peintre à travers les siècles … ils me fascinent. Souvent peu visibles, ils sont pourtant bien là. La photographie, lorsqu’elle n’est pas mise en scène, capte bien souvent le hasard et les détails, pouvant alors échapper au photographe derrière son viseur, ne seront révélés que lors du tirage … Le peintre, lui, décide de tout ; du coléoptère sur le revers d’une feuille d’iris, de cygnes dans le lointain d’un paysage flamand, de fleurs de trèfles sous les sandales d’un saint …

Quant aux visages, ils disent beaucoup. Et là encore le peintre décide, s’amuse parfois, j’en suis persuadée, et nous montre les gens, tels qu’ils sont, tels qu’ils étaient – fussent-ils simple anonyme devant le pont du Rialto dans Le Miracle de la relique de la Croix de Carpaccio ou membre d’une confrérie religieuse dont la procession a été immortalisée par Bellini ; des gens d’alors, et pourtant si semblables à nous… Mêmes visages dans la foule, dans le lointain ou presque cachés, mêmes expressions trahissant les mêmes pensées : l’ennui, l’amusement, la résignation … Et cela marche aussi dans l’autre sens. Il suffit de regarder les visages d’aujourd’hui pour s’apercevoir que rien ne change, que les visages restent les mêmes. A Venise, vous croisez bien souvent de jeunes hommes minces, boucles brunes et œil de velours, tout droit sortis d’une peinture de Bellini ou de Carpaccio. En Flandre, ce sont ces jeunes femmes à la peau très claire et aux cheveux d’un blond pâle qui semblent s’être échappées d’une peinture. Des Memling, oui des Memling, à vélo certes, et en jean, sneakers aux pieds et portable à l’oreille, mais si semblables aux filles de la famille Moreel …

Ces détails, mes détails, j’y pense, j’y repense. Petit musée intérieur, et délectation lorsque je les retrouve.

Car c’est peut-être ça finalement qui nous fait connaitre un tableau comme on connait toutes les particularités d’un visage familier: une appréhension par le cœur et par l’infime; ce que nous découvrons, ce qui nous touche, ce qui nous parle. Si les historiens de l’art nous expliquent, nous indiquent ce qu’il est important de voir et de comprendre, notre œil et notre cœur, eux, nous montrent bien d’avantage. Ce rendez-vous avec le peintre aucun audio-guide ne peut le proposer.

Evidemment, nous ne connaitrons jamais les pensées du peintre au moment précis où il peignait détails et visages. Nous ne pouvons que les imaginer, et se faisant nous rapprocher peut-être un tout petit peu de la vérité. La fascination qui est la nôtre devant le portrait de Jan Van Leeuw – ou plus précisément devant ce regard qui nous fixe, nous mettant presque mal à l’aise – ou le sourire que nous esquissons lorsque nous apercevons le tout petit écureuil du triptyque de l’abbaye de Dilegem, je suis persuadée que Van Eyck et Van Dornicke s’en réjouissaient d’avance. Car nous sommes semblables après tout, à seulement quelques siècles d’écart …

Giovanni Mansueti
La Guérison miraculeuse de la fille de Benvegnudo da San Polo, c.1520 (détail)
Gallerie dell’Accademia, Venise


Vittore Carpaccio
Le cycle de sainte Ursule
La rencontre des pèlerins avec le pape à Rome, 1493-1494
Gallerie dell’Accademia, Venise


Pieter Brueghel
Le dénombrement de Bethléem, 1566 (détails)
Musée Oldmasters Museum, Bruxelles


Vittore Carpaccio
Le miracle de la relique de la Croix au pont du Rialto, 1494-1495 (détails)
Gallerie dell’Accademia, Venise


Jan van Dornicke – Actif à Anvers premier quart XVème siècle
Triptyque de l’abbaye de Dielegem (détail)
Musée Oldmasters Museum, Bruxelles


Vittore Carpaccio
Cycle de la Légende de sainte Ursule
Le retour des ambassadeurs à la cour d’Angleterre, 1497-1498 (détails)
Gallerie dell’Accademia, Venise


Maitre de la légende de Sainte Ursule – Actif à Bruges dernier quart du XVème siècle
Sainte Anne trinitaire entourée de Saint Jean-Baptiste, Saint Louis, Sainte Catherine et Sainte Barbe (détails) – Musée Oldmasters Museum, Bruxelles



Jan van Eyck
Portrait de Margareta van Eyck, 1439
Groeningemuseum, Bruges


Maitre du Saint-Sang
Madonne avec les saintes Catherine et Barbe, c.1509-1529 (détails)
Groeningemuseum, Bruges


Hans Memling
La vierge à l’enfant
Musée Oldmasters Museum, Bruxelles


Jan van Eyck
Portrait de Jan de Leeuw, 1436
Kunsthistorisches Museum, Vienne

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Gypso …

Lorsque je suis à la campagne, loin de la métropole lilloise et de ses territoires perdus, j’oublie pour un temps la violence et l’agressivité de ceux qui, la bave aux lèvres et la haine dans le regard, massacrent votre voiture à coups de pied car vous avez eu l’impudence d’actionner l’ouverture automatique de la grille de votre parking alors qu’ils passaient par là. Je sais de quoi je parle puisque j’en ai fait l’expérience récemment et, soit dit en passant, cela m’a coûté la bagatelle de mille euros en réparation de carrosserie…

Rien d’extraordinaire me direz-vous ; cette violence faisant maintenant partie du quotidien des grandes villes. D’ailleurs on vit avec, adoptant des comportements défensifs et anticipant les agressions possibles. Cela dit, parfois je n’en peux plus et me félicite de pouvoir filer à la campagne. Là, c’est encore un autre monde.

La plupart des gens sont assez placides, se saluent au supermarché et engagent facilement la conversation. Quant aux jeunes du village, ils se retrouvent dans la cabine de bus en face de la maison et me font plutôt sourire. Ils jouent aux durs, parlent fort et font pétarader leurs mobylettes mais il suffit que je leur lance un regard un peu sévère (qui me fait rire intérieurement) pour qu’ils décampent gentiment.

C’est de cela dont nous parlions la semaine dernière avec l’élagueur venu éclaircir la ramure de nos aulnes, de la vie à la campagne et de la vie en ville devenue parfois si insupportable. Lui habite près des arbres et de la forêt, se passionne pour son métier et n’envisage pas une seconde de se rendre en zone de combat… Il l’a fait pourtant il y a quelques mois et il en rit encore.

Il s’était rendu dans une ville déshéritée du Nord – devenue en quelques années ville-poubelle avec ses sympathiques zones de non-droit et son commerce on ne peut plus prospère en substance illicites – pour le mariage de sa cousine.

Arrivé de bon matin le jour de la cérémonie, il avait découvert que le dress code imaginé par la mariée imposait aux hommes un petit bouquet de gypsophile à la boutonnière. Il lui fallait donc trouver illico presto un fleuriste ! Chose – mais il ne le savait pas – qui n’allait pas s’avérer facile car les fleuristes ont été chassés du centre ville par les vendeurs de kebabs et de pizzas, les échoppes de bric à brac et les solderies en tous genres ; le tout drainant une clientèle que je vous laisse imaginer …

Notre élagueur s’en fût donc, accompagné de quelques amis, à la recherche d’une boutique de fleurs et ils n’eurent pas fait trois pas qu’un jeune homme se dirigea vers eux :

« Eh ! Salut ! Vous êtes perdus les gars ? Vous z’êtes pas du coin, hein ?
Notre élagueur et ses amis furent légèrement surpris mais expliquèrent qu’ils n’étaient effectivement pas d’ici et qu’ils avaient besoin de gypsophile.
— Ah, tu cherches du gypso …, du gypso quoi ?
— Du gypsophile !
— Ah, ouais, ben j’connais pas trop mais, attends, attends ! J’peux t’en avoir, pas de problème … Ton gypso, j’ai un pote qui va t’en trouver d’la bonne. Ouais, ouais, attends mec, j’appelle mon pote. Et sinon, dis, ton gypso, tu le fumes alors ? ».

Notre élagueur en rit encore et moi aussi …

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Cartes de Voeux

Ah l’heureux temps des cartes de vœux ! Enfin, le temps où l’on en recevait encore … Les textos, parfois des plus laconiques (« B.an 21 ! ») les ayant remplacées. Cela est consternant mais c’est ainsi. Il en va des vœux comme de tout, c’est-à-dire que la facilité remplace l’exigence et surtout l’envie de faire plaisir, tout simplement.

J’ai toujours pensé qu’une carte de vœux choisie avec soin et répondant au double critère de nous ressembler et de plaire à son destinataire était un petit cadeau postal. Comme toute vraie correspondance d’ailleurs ; une enveloppe de papier vergé sur laquelle on aura eu soin de coller un beau timbre étant la cerise sur le gâteau.

Mais bon pour cela il faut se rendre dans une papeterie, acheter une carte de vœux, l’écrire – et là, plus question d’être trop bref – puis affronter la queue toujours interminable au guichet « envois » de la poste. Il faut prendre du temps, oui.

Pourtant cela en vaut la peine.

Je suis pour ma part toujours ravie de découvrir dans ma boite aux lettres une enveloppe dont je sais d’avance, rien qu’en la soupesant, en lisant le nom de l’expéditeur ou à la vue d’étoiles poétiquement dessinées  à côté de mon adresse, que non, il ne s’agit pas d’une facture, mais de la carte de vœux envoyée par un ami qui connait mon goût du merveilleux, de la forêt sous la neige, de la nuit d’hiver, des constellations et du gui vert d’eau sous le givre et dont cette carte en sera le reflet.

Ouvrir alors cette enveloppe, c’est ouvrir un cadeau d’attention et de délicatesse. Des vœux ainsi souhaités ne peuvent être que sincères.

Moi-même, tous les ans, j’envoie des cartes de vœux. Pas à tout le monde, j’en conviens car j’applique le conseil de Mao Tse Toung « conduis toi avec les autres comme les autres se conduisent avec toi ». Un texto rapide reçu sur mon Smartphone me verra répondre de la même manière. Quant aux envois en nombre, comble de l’impolitesse, je n’y réponds même pas.

En revanche, pour ceux de mes amis qui continuent à présenter leurs vœux comme moi, je choisis de belles cartes et m’applique à ce que tout soit parfait, de l’écriture, à l’enveloppe en passant par le timbre que je tiens toujours à coller moi-même – les employés des postes n’ayant pas mon exigence quant à son positionnement parfait …

Certains diront que je suis d’une autre époque et que les vœux, ben, on s’en fout. Mais que dire alors des anglais pour qui l’échange de cartes est une tradition (il faut voir sur Instagram toutes leurs cartes reçues exposées en bonne place!). Que dire aussi de Raymond, le voisin d’en face à Bruxelles, déposant chaque 1er janvier un poème de son cru dans la boite aux lettres ? Ah, oui, c’est vrai, Raymond doit bien avoir dans les nonante ans … Donc, même si je suis loin d’avoir son âge, je dois être d’une autre génération ou d’une autre planète.

Qu’à cela ne tienne, je remettrai ça l’année prochaine et peut-être même à l’attention des rédacteurs de textos. Après tout, il n’est jamais trop tard pour leur apprendre à bien faire …

Chers fidèles lecteurs, bonne année !

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Christmas cake

Autant l’avouer, je suis une fan absolue de la série britannique Downton Abbey. Alors quand mes yeux se posèrent sur Downton Abbaye, recettes de Noël, exposé en bonne place au Furet du nord, j’en saisi un exemplaire, le feuilletai avec délectation – découvrant de superbes photos, une mise en page élégante et des recettes à l’avenant – puis me dirigeai vers les caisses, un exemplaire sous le bras et un sourire de satisfaction aux lèvres. Car si j’aime Downton Abbey, j’aime aussi Noël et l’idée de tester de nouvelles recettes anglaises comme ce Christmas cake. La photographie figurant à côté de la recette me donna en effet immédiatement envie de faire ce gâteau, promesse de réconfort, d’authenticité et de Noël traditionnel. Qu’il est loin en effet le temps où ma grand-mère petite-fille s’émerveillait d’une orange et où amandes et figues séchées composaient un dessert de fête. Ce cake de Noël me semblait parfait. A la fois simple et somptueux car riche en raisins secs, amandes, zestes d’agrumes, parfumé au Cognac et décoré de fruits confits.

L’auteur conseille de réaliser ce gâteau dès le premier dimanche de l’Avent afin qu’il se bonifie avec le temps – comme pour le Christmas pudding (son cousin) que ma mère fait chaque année dès la Sainte-Catherine. Toutefois, ne le faisant, faute de temps, que juste avant Noël, je fus surprise du résultat plutôt pas mal et du goût excellent. Donc, si vous êtes en vacances, avez du temps et êtes un peu gourmands, vous pouvez encore préparer un Christmas cake (considérez-le alors comme un essai pour l’année prochaine) et le déguster par petites portions avec une tasse de thé ou simplement noter sur votre agenda d’en faire un l’année prochaine … Pour ma part, une alerte est déjà installée sur mon téléphone. Le premier dimanche de l’Avent de 2021 me verra en train de préparer mon Christmas cake (si tout va bien, je croise les doigts).

Voilà la recette !

Christmas cake

Ingrédients

  • 225 g de farine
  • 170 g de beurre
  • 170 g de vergeoise ou de cassonade
  • 2 œufs
  • 3 c. à s. + 2 c. à c. de mélasse raffinée ou de sirop de canne brun
  • 300 ml de lait entier
  • 450 g de raisins de Corinthe
  • 115 g de zestes d’agrume confit haché
  • 2 c à s. d’amandes entières blanchies, grossièrement hachées
  • 1 c. à s. d’amandes douces d’abricot très finement hachées (je les ai remplacées par des amandes)
  • Cognac ou whisky pour parfumer le gâteau (je préfère le Cognac)

1 moule à manqué à fond amovible et antiadhésif de 18 cm de diamètre.

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Je vous donne ma façon de faire, très légèrement modifiée pour plus de facilité.

Garnissez le fond du moule d’une double couche de papier sulfurisé. Découpez 2 carrés de papier kraft, un peu plus larges que le moule et réservez. Découpez une double bande de papier kraft de la hauteur du moule et suffisamment longue pour envelopper entièrement la circonférence du moule.

Préchauffer votre four à 135 °c.

Dans un robot muni d’une lame (utiliser un robot pour cette première partie est beaucoup plus pratique), mettre la farine puis le beurre très froid coupé en petits morceaux. Actionnez le robot afin d’obtenir un mélange sableux. Ajoutez la vergeoise ou cassonade et mélangez à nouveau. Incorporez ensuite, en mélangeant à chaque ajout d’ingrédient : les 2 œufs puis la mélasse ou sirop de canne. Ajoutez enfin le lait en filet tout en mélangeant.

Versez votre appareil dans un grand bol et incorporez les raisins, les zestes confits et les amandes.

Versez la pâte dans le moule. Entourez-le avec la bande de papier kraft et fixez-la avec de la ficelle de cuisine. Posez l’un des carrés de papier kraft directement sur la grille du four et posez le moule dessus. Posez l’autre carré sur le gâteau.

Laissez cuire pendant 3 heures jusqu’à ce qu’une pique insérée au centre du gâteau en ressorte propre.

Laissez refroidir environ 1 heure dans le moule, sur une grille puis desserrez les parois du moule (ne garder que le fond du moule sur lequel repose le gâteau) et posez le gâteau sur la grille. Laissez refroidir. Piquez le dessus en plusieurs endroits à l’aide d’une pique en métal puis nappez la surface de 3 à 4 cuillerées à café de Cognac. Enveloppez le gâteau de papier sulfurisé, rangez le dans une boite hermétique et conservez-le jusqu’à Noël, dans un endroit frais et sombre, en l’humidifiant de cognac une fois par semaine.

Au moment du service, enlevez soigneusement le papier sulfurisé du fond du gâteau et déposez-le sur un joli plat. Chauffer dans une petite casserole quelques cuillerées de confiture d’abricot et passez-la à travers un chinois au dessus d’un bol. Badigeonnez ensuite le dessus du gâteau de confiture à l’aide d’un pinceau. Disposez harmonieusement un mélange d’amandes blanchies, de noix et de fruits confits en les pressant légèrement contre la surface pour qu’ils adhèrent au glaçage.

L’auteur précise que cette recette est issue d’un livre de cuisine de 1920 et que ce gâteau peut être décoré de fruits secs et confits mais aussi recouvert d’un glaçage blanc. Pour ma part, je trouve qu’un décor de fruits confits est du meilleur effet.

Petit conseil : ne lésinez pas sur la qualité des fruits confits car le goût et l’effet visuel en dépendent. Aussi fuyez les fruits des supermarchés et faites plutôt vos emplettes dans une épicerie fine ou une bonne confiserie.

Prenez un peu de recul, admirez votre chef-d’œuvre et préparez-vous à recevoir les compliments de vos invités ! Ce Christmas cake est en effet un pur délice.

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Cette recette est extraite de :

Downton Abbey, Recettes de Noël – Le livre officiel – De Regula Ysewijn (éditions Marabout). Voir ICI.

The Official Downton Abbey Christmas Cookbook By Regula Ysewijn (Weldon Owen US, Titan Books UK, DK Verlag Germany).

Venise d’automne : album photo

Au risque de lasser ceux que Venise laisse de marbre, mais en pensant à ceux qui comme moi n’ont de cesse que de s’y rendre même virtuellement, j’ai sélectionné quelques photos sans prétention, prises lors de mon dernier séjour et reflet de ce j’aime particulièrement. Certains reconnaitront facilement le canal de l’arsenal, le campo San Zanipolo, les Zaterre, San Giorgio … Mais finalement peu importe, il n’est pas question ici de proposer un mini-guide touristique mais plutôt des fragments de la ville, une lumière, des couleurs … Tout ce qui pour moi fait Venise.

J’espère que ces quelques images parleront à ses amoureux en attendant que nous puissions retrouver enfin Venise pour de vrai. Et là, en cette fin décembre, à la veille d’une troisième vague, et au lendemain d’un nouveau confinement en Italie, cela semble malheureusement compromis … Pour l’heure, des images en attendant le retour.

Sous les fenêtres de mon appartement, les bancs rouges …
Pas de selfies, des autoportraits …
Clin d’oeil, pour ceux qui ont lu l’article « Venise d’automne ».
Turner à Venise …
Moi aussi. Comment résister ?

Un café ou un spritz ? Deux, trois adresses à Venise …

Loin de moi l’idée de vous donner une liste exhaustive de tous les cafés de Venise mais plutôt de partager quelques adresses que j’apprécie tout particulièrement. Car à Venise, prendre le temps de savourer un espresso, un petit gâteau ou un spritz fait selon moi partie du bonheur de vivre la ville. Quoi de mieux en effet que de déguster un café tout en étant à la fois parfaitement détendu et d’une attention extrême à tout ce qui nous entoure. Une expérience multi sensorielle comme je l’écrivais dans mon précédent article … Et puis, pour connaitre véritablement une ville, j’ai toujours pensé qu’il n’y a pas mieux que les librairies et … les cafés.

Certaines adresses ne sont plus à présenter mais, je me suis aperçue que, malgré tout, certains répugnent à s’y rendre, par snobisme sans doute – le « trop connu » devant être pour eux synonyme de vulgaire – ou par crainte d’une addition trop salée. Dans les deux cas, c’est idiot. Du troquet minuscule aux ors de chez Florian, Venise dévoile là aussi son âme à qui sait l’entrevoir. Il faut, pour cela, faire siens les endroits que l’on aime, les retrouver comme de vieux amis fidèles et profiter tout simplement de l’amertume de son café et de la douceur de son croissant, prendre le temps de regarder, d’écouter, d’absorber la vie vénitienne.

Caffè Florian

Je souris toujours intérieurement lorsque j’entends certains s’écrier « Ah, Florian ! Mais c’est complètement surfait, un cliché pour touristes ! ». Eh bien non. Certes Florian est un café mythique, le plus ancien de Venise, qui a vu défiler Goldoni, Verdi, Proust … – mais c’est avant tout un endroit absolument exquis : banquettes de velours rouge, peintures sous verre, boiseries sombres, guéridons de marbre blanc et miroirs … Ici rien n’a changé depuis le 18ème siècle et s’installer dans l’un des petits salons pour y déguster un chocolat chaud ou un capuccino, c’est remonter le temps, tout simplement, car là encore passé et présent s’entrechoquent. Et puis le décor est somptueux, l’atmosphère feutrée et la gentillesse des serveurs on ne peut plus plaisante.

Bien sûr, ce café figure dans tous les guides touristiques et parfois ses salons sont tellement bondés que l’expérience peut être décevante voire absolument atroce. J’ai ainsi le souvenir d’un après-midi de pluie et d’une envie de chocolat chaud qui me vit filer chez Florian. Malheureusement, lorsque j’arrivai, presque toutes les tables étaient occupées et je dus m’installer à côté de ce que je découvris être un groupe de chinois. Envahissement sonore et spatial assuré. Le charme du lieu ne pouvait agir … J’avalai mon chocolat songeant avec nostalgie à ce vieil anglais aperçu dans ces mêmes salons quelques années auparavant ; costume de lin grège et panama, il était lui d’une élégance discrète, en totale harmonie avec le lieu. Les barbares en jogging fluo en étaient loin …

Donc, vous l’aurez compris, Florian est à fuir en haute saison, durant le carnaval et les week-ends, périodes à haut risque d’invasion touristique auxquelles on préfèrera le plein hiver ou le début de matinée. Lors de mon dernier séjour, je m’y suis ainsi rendue dès l’ouverture pour y prendre le petit déjeuner et … j’étais la seule cliente. Bonheur décuplé que de déguster café brûlant et croissants dans l’un des petits salons déserts. Je me suis d’ailleurs surprise à soupirer d’aise.

J’avais le temps, les serveurs discutaient entre eux sous les arcades des procuraties, la lumière était belle et mes croissants à la confiture d’abricot et aux amandes – au diable la taille de guêpe – absolument divins (les meilleurs que j’ai mangés à Venise). « Calme et volupté » … une belle façon de démarrer la journée.

Alors, pas de snobisme, allez chez Florian !

Pour ce qui est des prix (on me pose souvent la question), tout est relatif et dépend de vos goûts et de vos habitudes. Pour ma part, je ne trouve pas excessif de débourser un peu plus de 20 € pour un caffé latte et deux croissants de haute volée ; le tout servi sur un plateau d’argent avec un souci du détail et de la perfection à l’image du cadre…

Caffè Florian – Piazza San Marco. Plus d’infos ici.

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Tonolo

Une référence. Pour moi, la meilleure pâtisserie de Venise. Et même s’il y a toujours foule, le service est extrêmement agréable – aucune impatience des serveuses lorsque l’on hésite entre plusieurs gâteaux. Les croissants (de toutes sortes : aux amandes, à la confiture d’abricot et au chocolat) ainsi que les petits gâteaux sont excellents, tout comme les cafés, servis dans de jolies tasses blanches et bleues.

J’aime bien m’installer au comptoir, au fond du magasin, pour déguster café et viennoiserie. On peut alors, en plus du plaisir gustatif, observer la vie de la boutique, la préparation des commandes et parfois, engager la conversation avec son voisin, vénitien habitué du lieu … Car même si Tonolo n’échappe pas aux touristes, sa clientèle est surtout vénitienne.

Les prix : seulement quelques euros pour une mini-pâtisserie (ou un croissant) et un espresso. Gâteaux individuels : environ 4 €.

Tonolo – Calle S. Pantalon, 3764 (Dorsoduro). Plus d’infos ici.

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Rizzardini

Cette toute petite et très ancienne pasticceria vaut le détour. D’abord pour son décor années vingt tout en boiseries mais également pour ses pâtisseries et ses biscuits vénitiens. Tout est très bon et on peut ici aussi prendre un café, accoudé au bar tout en échangeant quelques mots avec les serveuses adorables.

Bon nombre de vénitiens viennent y acheter leur gâteau du dimanche et là encore, le tourisme de masse n’a pas eu la peau de cet endroit qui reste authentique !

Les prix : comme chez Tonolo, très raisonnables. Seulement quelques euros pour un café sur le pouce accompagné d’une douceur.

Pasticceria Rizzardini – 1415 Calle dei Meloni (San Polo).

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Café Al Leon Bianco

Le café, à côté de « chez moi », mon café donc !

Al leon bianco est un petit café de quartier avec sa clientèle d’habitués. L’hiver, pas de terrasse et peu – voire pas – de touristes mais des gens du quartier et une ambiance de vrai café. On parle autour du bar, on s’apostrophe, on admire le chien d’un client venu boire d’un trait un ristretto, des étudiants dévorent leurs tramezzini et vous souriez du spectacle. Dehors, il pleut des cordes mais vous pourriez ici passer des heures.

L’été, c’est tout aussi agréable. La terrasse est ouverte dès 8 heures et y prendre un premier café, alors que le campo de l’Arsenal est encore désert et donc très calme, est un vrai bonheur. Mais c’est pour l’aperitivo que ce café à ma préférence. Dès 18 heures, sa petite terrasse fait le plein : des habitués, quelques touristes et des militaires – uniformes blancs et épaulettes dorées – au sortir de l’arsenal. Il vaut donc mieux s’y rendre assez tôt. Les serveuses sont sympathiques et efficaces et le spritz absolument parfait. Et puis, depuis la terrasse, vous avez vue sur le campo, la porte terrestre de l’arsenal et l’imposant lion du Pirée qui vous regarde siroter votre drink. On ne peut rêver meilleure compagnie.

Ce café propose également tramezzini et autres en-cas pour un déjeuner rapide.

Les prix : quatre malheureux euros pour un spritz. A ce tarif, on en boit deux …

Al Leon Bianco – Campo Arsenale (Castello). Plus d’infos ici.

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Rosa Salva

Une institution à Venise avec deux adresses, calle Fiubera dans le quartier de San Marco et Campo San Giovanni e Paolo qui a ma préférence. Ici encore cette pasticceria nous fait remonter le temps avec ses façades de bois vert bouteille et la typographie si particulière de son enseigne. On peut y prendre un café au bar ou s’installer dans la toute petite salle ou en terrasse.

Leurs gâteaux et biscuits (zaleti, buranelli, fregolota …) sont excellents ainsi que leurs tramezzini (au jambon, aux légumes grillés ou aux crevettes). Tout est préparé dans leurs ateliers et d’une grande fraicheur. Franchement, le meilleur endroit pour un déjeuner sur le pouce mais de qualité. D’ailleurs, Rosa Salva – qui est aussi un traiteur – organise bon nombre de réceptions dans les palais de la ville, c’est dire …

L’été, sa terrasse est très agréable et ses glaces artisanales un pur délice. Je vous recommande particulièrement le sorbet aux fruits des bois et celui au citron !

Cette adresse, bien que fréquentée par les touristes, reste elle aussi authentique et les vénitiens y ont leurs habitudes. Le bar est toujours bondé, l’atmosphère effervescente mais vous arriverez toujours à vous faufiler entre deux camarades sirotant leurs spritz bianco ou une dame un peu âgée, bien mise et le cheveu un peu trop laqué, emportant religieusement des choux à la crème joliment emballés.

Les prix : plus que raisonnables compte tenu de la qualité. Comptez environ 2 € pour un tramezzino ou un mini croissant fourré au jambon cru et 1.50 € pour une mini pâtisserie.

Rosa Salva – Campo SS. Giovanni e Paolo (Castello). Plus d’infos ici.

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San Giorgio Café

Situé sur l’île de San Giorgio juste derrière le port de plaisance, et donc assez confidentiel, ce café est l’un de mes préférés. J’aime y prendre un spritz en fin de journée car leur petite terrasse est toujours assez calme (il faut venir sur l’île ! – même si elle n’est qu’à quelques minutes de vaporetto de la place Saint Marc) et fréquentée surtout par les visiteurs ou l’équipe de la fondation Cini). Moi, je peux faire le déplacement juste pour un verre et … la vue sur le bassin de Saint Marc – de la Pointe de la Douane aux Giardini. D’ici, on contemple Venise d’un seul coup d’œil, en en étant éloigné juste ce qu’il faut comme lorsque l’on prend un peu de recul devant une toile monumentale.

Photo : D’Uva srl

Leur spritz est toujours accompagné de cichetti délicieux et très frais. Le service est à la fois cool et efficace et on vous laisse siroter votre apéritif tranquillement. Je prends donc toujours le temps, savourant chaque gorgée, chaque bouchée, les couleurs ocres et roses de la Riva degli Schiavoni dans la lumière du soir, je peux aussi griffonner quelques notes, passer un ou deux coups de fil (faisant des envieux lorsque l’on me demande « mais t’es où ? »). Ensuite, par ce qu’il faut bien rentrer, j’attends le vaporetto en admirant le ciel orangé au dessus du canal de la Giudecca … Là encore, une belle manière de terminer la journée !

Les prix : environ 5 € pour un spritz. On peut également déjeuner ou dîner (cuisine d’inspiration méditerranéenne et plats vénitiens) dans le restaurant au décor contemporain simple et chic.

San Giorgio café – Ile de San Giorgio. Plus d’infos ici.

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Café du musée Correr

Là, j’y vais moins pour le café (bon mais sans plus) que pour le lieu lui-même et la vue (la vue ! ) sur la place Saint Marc.

Ce café – pour ceux qui ne le connaitraient pas encore – est situé au premier étage du musée Correr, dans l’aile Napoléon des Procuraties. Ses fauteuils de velours prune, les délicieuses fresques de style Empire et les hautes fenêtres donnant sur la piazza font le charme du lieu. Encore une fois, je vous recommande d’y aller à l’ouverture car il n’y a personne. Et peu de monde également dehors. C’est donc l’endroit parfait pour un petit café avant d’attaquer les collections du musée ou pour simplement respirer l’air du temps – le nôtre et celui du passé -, un livre à la main et un œil sur la place Saint Marc encore calme. Et ce café étant accessible même si vous ne visitez pas le musée, vous pouvez en faire un lieu de rendez-vous avec vos amis ou juste avec vous-même (ce qui est bien aussi …).

Musée Correr – Piazza San Marco. Plus d’infos ici.

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J’aime aussi …

La terrasse sur l’eau de La Calcina

Cet hôtel qui fût mon préféré a beaucoup perdu en charme depuis sa reprise par des français propriétaires également d’un hôtel à Megève (c’est tout dire …). Je regretterai toujours l’ancien décor délicieusement suranné : boiseries sable, fresques florales en ton sur ton, bibliothèques de bois précieux regorgeant de livres anciens, fauteuils de velours passé, guéridons et gravures anciennes. C’était un hôtel d’écrivains (John Ruskin y séjourna et plus près de nous Sollers y avait ses habitudes et y écrivit bon nombre de ses romans), un hôtel pour voyageurs amoureux de Venise … Nous en sommes maintenant un peu loin. Néanmoins sa terrasse sur l’eau reste des plus plaisantes. Je vous la conseille surtout pour un apéritif ou thé d’après-midi car le restaurant n’est plus non plus celui qu’il était.

La Calcina –  Fondamenta Zattere Ai Gesuati, 78 (Dorsoduro). Plus d’infos ici.

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Sulla luna

Photo : Sullaluna

Une librairie-bistrot ou un bistrot-librairie … un peu bobo mais très sympathique. On peut prendre un thé ou déjeuner sur le pouce au milieu des livres. Leur sélection de romans graphiques et de livres pour enfants est très intéressante et le décor un mélange de simplicité brute et de raffinement. C’est l’endroit parfait pour une petite halte dans le quartier de Cannaregio et j’y retourne toujours avec plaisir pour déguster un Earl Grey bio et une part de gâteau maison. Et puis, je trouve qu’à Venise, de tels lieux font du bien. Rien ici pour attirer le touriste mais plutôt les amoureux des livres. Un endroit où il fait bon passer un moment, même seul, un livre à la main et une tasse dans l’autre tout en profitant du soleil qui inonde la pièce. Un endroit pour ceux qui furent chat (vénitien) dans une autre vie en quelque sorte …

Sulla luna –  Fondamenta Misericordia, 2535,  (Cannaregio). Plus d’infos ici.

Venise d’automne

Je devais m’y rendre en juin. Ce fût partie remise, l’épidémie ayant eu raison de notre liberté. Coincée, j’étais coincée. Je repoussai donc mon vol et la réservation de mon appartement de l’arsenal à fin septembre me disant qu’après tout, je ne connaissais pas Venise en automne, que les jours devaient encore y être doux, la lumière dorée et les touristes pas trop nombreux. Je croisais quand même les doigts, priant pour que la deuxième vague ne m’empêche de partir. Ce qui s’avéra inutile. On a beau prier, le pire est toujours certain. Deux jours avant mon départ, l’Italie instaurait de nouvelles règles d’entrée sur son territoire obligeant les voyageurs à fournir un test covid négatif … Autant dire que ce fût une course effrénée. Trouver un laboratoire, faire un test et surtout obtenir des résultats en moins de 24 heures s’avéra un véritable parcours du combattant. J’atterris finalement dans un drive dédié au goupillonnement nasal et obtins mon résultat en moins de douze heures. Ouf, je pouvais partir. La suite cependant fut tout aussi pénible : pluie diluvienne et tempête le jour du départ, contrôles zélés dans un aéroport de Zaventem si désert qu’il en était presque inquiétant, longue attente, fatigue et énervement … J’en venais presque à me dire qu’il aurait mieux valu que je ne parte pas tant tout semblait être contre moi. D’ailleurs, si j’ai appris une chose dans la vie, c’est qu’il ne faut jamais rien forcer. J’avais voulu Venise à tout prix, faire fi du virus, me persuader que tout était possible et facile et bien non. Tout était odieusement compliqué et je n’arrivais même pas à éprouver de plaisir à ce départ. J’arrivai à l’aéroport Marco Polo épuisée, pestant contre les tapis roulants hors service et à la vue d’une queue interminable devant l’embarcadère des transports d’eau. J’attendis presque une heure un bateau de la seule linea blu, frigorifiée et dans un silence inhabituel car le virus, à l’évidence, rendait les autres voyageurs soupçonneux et peu portés à l’échange ne fut-ce que, masque oblige, par un sourire avec les yeux … Ça commençait mal.

Ce n’est qu’une fois assise dans le bateau que je me détendis un peu. Je m’étais installée dans la partie arrière, là où il n’y a que quelques places. Nous étions donc peu nombreux, juste une jeune femme d’une élégance toute italienne – trench beige, pantalon noir, bracelet manchette et grande besace dorée -, des résidents de Murano avec leurs chariots à roulettes débordant de provisions, riant et parlant fort, et un jeune couple, des allemands, tout à leur contemplation de la lagune, s’échangeant des regards qui en disaient long sur leur émerveillement. Le ciel était gris bleuté et la lagune d’un vert opalescent. Il me restait juste à décompter les arrêts de ce bateau-bus : Fondamente nove, Ospedale, Bacini, Certosa … Je me calai confortablement sur mon siège, plus sereine. Je savais que dans moins d’une heure, j’allais enfin arriver, que tout cela était bien réel et que oui, j’étais bientôt à Venise …

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Je descendis à Arsenale et retrouvait tout. Je n’étais pas partie en fait, je m’étais juste absentée. J’aurais pu rejoindre mon appartement les yeux fermés. Emprunter l’étroite calle dei Forni, passer devant la boutique du photographe puis l’osteria Al Forno, tourner à droite puis tout de suite à gauche et rentrer « chez moi ».

Giuseppe m’attendait près des bancs rouges afin de me remettre les clefs. Alors qu’il peinait à ouvrir la porte de l’appartement, je lui indiquai comment tourner la clef avec de légers à coups car je savais la serrure récalcitrante. Cela me fit sourire et je pensais que c’est finalement cela qui nous rend un lieu familier. La connaissance intime de ses particularités, de ses défauts. Moi, la serrure ne me résistait pas, tout comme les stores-moustiquaires que je savais devoir dérouler avec précaution …

Giuseppe reparti, je n’avais qu’une hâte: m’installer et chasser la mélancolie sourde qui, à mon grand étonnement, m’avait envahie. Certes je retrouvais l’appartement inchangé et cela me plaisait, moi qui aime tant être rassurée par ce qui est immuable – c’est d’ailleurs peut-être un peu pourquoi j’aime tant Venise – mais j’y retrouvais aussi le souvenir des derniers bons moments avec Bruxelles. Il y a un an, nous nous écharpions copieusement mais avions encore malgré tout une certaine complicité. Cette année j’y revenais seule, c’était un choix. Cela n’empêchait pas une légère tristesse. J’avais sous les yeux le décor de la fin de notre histoire et ne pouvais m’empêcher de revoir Bruxelles préparant un risotto dans la petite cuisine, sirotant son café à la fenêtre ou, bien que cela avait le don de m’agacer au plus haut point, faisant la sieste.

Alors je m’activais. Ranger, mettre en ordre est toujours un bon remède, tout comme la pizza que j’allais ensuite m’acheter via Garibaldi et que je fis suivre d’un petit espresso. Un estomac satisfait permet bien souvent de tout envisager différemment. J’attrapais donc mon sac et le chariot à roulettes mis à ma disposition, indispensable pour faire ses courses à la vénitienne, puis m’engouffrais dans le premier vaporetto en direction des Zatterre. Car tant qu’à me rendre dans un supermarché autant choisir celui se trouvant face au canal de la Giudecca et qui est, soit dit en passant, l’un des mieux achalandés. Et puis cela m’amusait de m’y rendre en bateau.

Je rentrais alors que le soir tombait assombrissant le ciel et l’eau. La ligne graphique des Zatterre s’étirait, éclairée par la lumière des réverbères et des restaurants. J’étais restée debout dans la partie à l’air libre du vaporetto, mon chariot de courses calé contre moi. Les arrêts se succédaient rythmant le retour et en me penchant un peu je pouvais apercevoir, vers Marghera, les lueurs oranges du soleil couchant. Le bateau tanguait légèrement et je retrouvais avec amusement cet automatisme qui consiste à se laisser porter par le mouvement tout en le contrebalançant afin de garder l’équilibre même sans appui. L’air était frais, iodé, revigorant. Les sons – glissement des barrières métalliques, cris des mouettes, clapotis de l’eau – m’étaient familiers, tout comme l’église de San Giorgio dont la blancheur irradiait dans la pénombre. Aussi, en dépit du léger voile de tristesse qui ne me quittait pas, je me sentais plus calme. Tout semblait encore un peu irréel mais je revenais doucement à moi ou plutôt à Venise.

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Ce n’est toutefois que le lendemain que je retrouvais vraiment Venise. Car tout est affaire d’état d’esprit et même d’état physique. Et en ce dimanche matin, réveillée tôt et ravie de constater que le soleil entrait par l’une des fenêtres dont j’avais laissé les volets ouverts, je me sentais parfaitement bien. Je trainais un peu au lit, les yeux fixés sur les poutres du plafond, laissant mon esprit vagabonder. Qui habitait ici auparavant ? Je me suis toujours posé la question lorsque j’ai été amenée à séjourner dans de vieilles bâtisses, persuadée que les lieux gardent la mémoire de leurs occupants et des évènements heureux ou malheureux dont ils furent témoins. J’en ai d’ailleurs fait l’expérience dans les combles d’un château qui m’a vu les fuir tant l’atmosphère y était lourde d’évènements à n’en pas douter douloureux, ce dont j’eus ensuite la confirmation. Pour ce qui est de mon appartement, j’avais lu que la calle della Pegola où il se trouve devait son nom aux pegoloti qui calfeutraient les fissures des navires du temps où l’arsenal tout proche pouvait produire une galère en une seule journée. Certains d’entre eux avaient donc peut-être vécu dans la maison où je me trouvais. Il n’en restait cependant nulle trace. En revanche, je savais que les reflets sur l’eau vert céladon, le ciel bleu frais par-dessus le mur d’enceinte de l’arsenal, il l’avaient vu, l’avaient perçu, s’en étaient peut-être délectés comme je le faisais à cet instant. Un lien sensible, comme ce rayon de soleil par la fenêtre que j’avais maintenant ouverte…

Il faisait magnifiquement beau et calme. Seul le bruit de l’eau coulant de la fontaine près des bancs rouges parvenait jusqu’à moi. Je décidais de me faire un thé mais me ravisais. J’avais envie de croissants aux amandes encore tièdes et surtout de sortir très vite, de renouer avec mes habitudes matinales, de reprendre ma balade rituelle. La boulangerie était un prétexte. Je fus donc dehors en moins de trois minutes et c’est là finalement, au moment où je franchissais le pont de l’arsenal qu’eurent lieu mes vraies retrouvailles avec Venise. Une brise légère ridait la surface de l’eau, l’air était frais, la lumière à la fois froide et dorée, une lumière de matin d’automne, et le ciel d’un bleu lavé plein de promesses. Ce fut un éblouissement, une évidence. Je me souviens d’ailleurs n’avoir pu réprimer un rire de bonheur et m’être dit que c’était beau, que tout était là, que je comprenais pourquoi j’étais revenue, pourquoi j’aimais tant cette ville, ce « haut lieu de la religion de la beauté ». Là sur ce pont de l’arsenal – également si bien nommé ponte del paradiso -, ça commençait bien …

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Cette année, je n’attendais rien ou plutôt ne m’étais fixé aucun programme. Pas de liste d’expositions à voir ou de musées à revoir. Je souhaitais simplement prendre le temps : flâner, bouquiner en dégustant un capuccino, aller au marché … Ne rien attendre étant d’ailleurs peut-être le meilleur moyen pour que les choses arrivent … Et à Venise comme partout ailleurs.

Je sortais néanmoins chaque matin assez tôt. Je voulais avoir le temps de perdre du temps. Cela commençait par ma promenade vers la boulangerie ; une grande boucle à travers les ruelles avec toujours un passage le long de la riva degli Schiavoni. J’aimais ce rendez-vous quotidien avec la lagune au petit matin. Toute seule, les mains dans les poches, libre, toute à ma contemplation des couleurs de l’eau et du ciel, de San Giorgio ocre-rose dans le soleil levant ou disparaissant presque dans la brume. Parfois, un promeneur solitaire faisait de même et nous échangions alors un sourire en guise de salut comme le feraient les membres de quelque société secrète. Nous savions que se lever tôt nous donne à voir une Venise qui s’ébroue, s’éveille, une Venise des vénitiens, une Venise pour initiés ou plutôt pour ses amoureux qui alors ne sont pas gênés par les touristes.

Cette heure est aussi celle de la promenade des chiens. Petits ou grands modèles, leurs maîtres les promènent en silence et les bêtes elles-mêmes donnent rarement de la voix, conscientes peut-être du privilège qui est le leur. Un matin, alors que je rentrais, suivant de loin un grand labrador, je m’arrêtais net au pied du pont de l’arsenal. De l’autre côté de la rive, le chien, à la demande de son maitre, posait entre les lions de pierre. Il était assis et attendait placidement la prise de vue. L’homme prenait son temps, avançant, reculant pour choisir le meilleur cadrage. Le chien avait légèrement penché la tête de côté et regardait l’objectif. Il posait, encadré par deux des félins de pierre de l’arsenal dont il avait l’exacte couleur blanc cassé. J’aime les gens qui photographient ; enfin, ceux qui photographient vraiment en prenant le temps de d’abord regarder. Et ce matin là, sur le campo de l’arsenal encore désert, c’était le cas. Cet homme avait vu la correspondance plastique entre son chien et les lions, avait dû s’en amuser et décidé de faire une photo. C’était à la fois drôle et touchant.

Cette scène aurait-elle la même saveur dans une autre ville ? Je ne le pense pas. A Venise l’art est partout et les scènes les plus banales prennent une dimension cinématographique sans d’ailleurs que les acteurs en soient conscients. C’est cela qui est beau. Comme ces trois ouvriers cassant la croûte au pied de la façade de l’église de San Francesco della Vigna. Assis côte à côte en rang d’oignon, ils discutaient entre deux bouchées et deux gorgées de bière. Le chef d’œuvre de Palladio au pied duquel ils se trouvaient, ils n’en avaient sûrement que faire et c’était très bien. Tout comme cette petite fille que je croisais un jour sur le côté de cette même église. Elle jouait à courir entre le haut mur ocre rouge de l’édifice et le canal tout proche puis s’était assise elle aussi contre le mur, essoufflée par sa course. Pull rouge sur mur rouge, les genoux dans les mains et le regard espiègle. Je lui avais souri, demandé si je pouvais la photographier ce qu’elle avait accepté avec un grand hochement de tête. Elle aussi, de Palladio, elle n’en avait que faire. Elle jouait et c’était très bien. Tant que l’on vivra à Venise comme dans n’importe quelle ville, Venise vivra …

C’est aussi ce que je faisais d’une certaine façon. J’y vivais comme chez moi, avec des habitudes autres certes, mais avec des habitudes et une connaissance du quartier qui parfois m’amusait. Comme ce voisin qui chaque jour s’en allait de bon matin à la pêche. Nous sortions de concert, moi pour ma balade vers la boulangerie, lui – short rouge un peu trop grand et faux cabas Vuitton – vers quelque endroit poissonneux de la lagune. Et aussi, chaque soir, le spectacle de l’arsenal éclairé aux couleurs du drapeau italien ; le spectacle n’étant pas tant dans les jeux de lumière que dans les préparatifs : installation des projecteurs de chaque côté de l’entrée, hésitations comiques quant à leur positionnement, déploiement des rallonges électriques et essais techniques par deux employés qui le lendemain matin remballaient le tout. Une installation du décor à la fois amateur et bon enfant et que les lions de pierre devaient trouver quelque peu dérisoire. Tout comme la diffusion de l’hymne italien, à heure fixe, matin et soir, par deux haut-parleurs astucieusement dissimulés dans le mur d’enceinte. Le son était exécrable, grésillant, et l’effet produit, assez loin de celui recherché, prêtait plutôt à sourire …

Sans programme, je vivais la ville, tout simplement ; dans une disponibilité que permet la solitude et le temps puisque j’étais là pour une longue semaine.

J’allais à mon rythme, décidant le matin d’aller au marché ou de revoir les Carpaccio de l’Accademia, d’aller petit-déjeuner chez Florian ou simplement de me balader le nez au vent parce que le temps ce jour là était délicieusement beau. Les pauses café rythmaient mes journées. Chose étonnante pour une buveuse de thé mais à Venise, déguster un espresso, debout, au comptoir d’une pasticceria, est une expérience multi sensorielle; d’abord pour le café – que j’accompagne toujours de croissants ou de petits biscuits (alliance délicieuse) – mais surtout pour le va-et-vient des clients, la plupart vénitiens : habitués avalant d’un trait leurs cafés, collègues sur la route du travail, vieux messieurs distingués ou jeunes hommes élégamment vêtus, d’une beauté surprenante – cheveux mi-longs et œil de velours sombre, comme échappés de Vogue ou d’une peinture de Bellini -savourant avec une gourmandise retenue capuccino crémeux et viennoiserie dorée.

Chuintement des percolateurs, musique de la langue, effluves de café et de brioches, serveuses affairées, rangées de petits gâteaux, bruit des tasses que l’on pose sur le comptoir de marbre … Bien souvent je commandais un second café (et un second croissant !) tant j’aime ces lieux si vivants.

Je constatais qu’il y avait, comme je l’espérais avant mon départ, peu de touristes. Bien sûr les gondoles faisaient le plein mais les hordes de chinois nous étaient épargnées. Le virus avait du bon. Aux premières heures du matin la ville était vide et ne s’emplissait qu’en milieu de journée d’une foule relative, enfin pour ce qui était de la place Saint Marc, et des autres endroits touristiquement « incontournables ». Les musées eux-mêmes – hormis le dimanche – étaient quasiment vides. J’eus ainsi la chance d’avoir le musée de l’Accademia pour moi seule, ou presque. J’avais réservé mon billet la veille par internet, comme cela était recommandé en cette période d’épidémie et donc de restrictions du nombre d’entrées, et avais choisi le créneau disponible dès l’ouverture. Je voulais notamment revoir le cycle de Sainte Ursule de Carpaccio. A 8h30 tapantes, je pénétrais dans un musée désert. Luxe inouï que ce tête à tête avec les œuvres sans gêneurs audio-guidés ou troupeaux trainant leur ennui (je me suis toujours demandé pourquoi certains s’obstinent à encombrer les musées simplement parce qu’il faut « les faire » …). Ma « visite » à Sainte Ursule dura près d’une demi-heure. Seule, absolument seule, et pouvant ainsi prendre le temps de regarder, encore et encore, de découvrir de nouveaux détails, d’y revenir, de plonger dans l’énigme des visages, d’y retrouver aussi ceux d’aujourd’hui, croisés chez Tonolo ou Rizzardini et que je me plais à observe à la dérobée, entre deux gorgées de café, étonnée et fascinée par cet aller-retour incessant ici à Venise entre passé et présent.

A Venise, j’ai souvent fait l’expérience de la facilité des rencontres lorsque j’y séjournais seule. Ma disponibilité, la décontraction qui est la mienne alors, devant y être pour beaucoup et aussi cette « reconnaissance » des voyageurs entres-eux, de ceux qui de manière discrète tentent de pénétrer la ville, de s’y fondre pour mieux la connaitre. Une après-midi, alors que je m’étais arrêtée sur le petit campo della Gorne, on me demanda très poliment si je parlais anglais. Oui je parle anglais, pas très bien je l’avoue mais sans complexe – la peur du ridicule m’ayant quittée avec l’âge – et, comme celui qui m’avait posé la question me semblait plutôt sympathique avec son allure un peu brouillonne d’intellectuel ou de scientifique, j’entamais ce qui allait finalement être une longue conversation.

Les affinités, voilà une chose bien étrange. J’ai souvent remarqué que, même en faisant tous les efforts du monde, certaines personnes nous restent à jamais étrangères, la communication véritable ne passe pas. En revanche, avec d’autres, cela est aisé et d’un naturel déconcertant. Richard faisait partie de ceux-là. Il était irlandais, séjournait à Vérone et était venu passer la journée à Venise, avant de rentrer dans son pays où l’attendait une inévitable quarantaine. Il était venu sur un coup de tête, parce que Venise était si proche et qu’il ne la connaissait pas et avec la seule volonté de la découvrir en marchant au hasard. Cela me plaisait. Nous décidâmes de concert d’aller prendre un capuccino au petit café Al leone bianco et notre conversation se poursuivi sous le regard du lion du Pirée dont je lui racontais l’histoire. Nous parlâmes de l’Irlande – so green, too green selon lui -, de l’Ecosse, du gaélique – langue que je lui confiais adorer et dont il imita l’accent avec beaucoup d’humour -, de l’Italie et de Venise. Je lui conseillais itinéraires en dehors des sentiers battus, églises secrètes, musées et pasticcerias. Je lui parlais de Venise en hiver, de Venise en été …  Ce qui lui fit me demander « you live in Venice Virginie ? ». Que l’on eut pu me prendre pour une résidente, certes française mais vénitienne d’adoption, me fit très plaisir …

La sympathie avait été immédiate et l’échange simple et direct comme savent si bien le faire les enfants et qu’ensuite les adultes oublient. J’ai toujours apprécié ces  échanges avec d’autres voyageurs, instants que nous savons éphémères mais de totale liberté, où Venise nous rassemble et assemble ceux qui peut-être se ressemblent …

Mon séjour fut ainsi construit. De petits riens, de balades, de cafés, de peintures, de contemplation de détails. La lenteur permet cela. Rien d’extraordinaire il est vrai dans une ville pourtant extraordinaire. Mais y vivre de manière ordinaire, voilà peut-être l’une des clefs pour tenter de mieux la connaitre ?

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