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Échappée

7 heures, ce matin. Le temps est lourd, l’atmosphère poisseuse et l’humidité ambiante quasi tropicale. Encore une nouvelle journée de chaleur moite qui s’annonce ; insupportable pour moi qui n’aime rien tant que la sècheresse des paysages désertiques. Ensommeillée, pieds-nus et une tasse de thé à la main, je sors sur mon balcon-jardin. Je serais en retard au travail. Tant pis. Respirer le parfum poivré de mes œillets roses et de ma menthe marocaine est aujourd’hui une nécessité, l’antidote à ma lassitude et au besoin grandissant que je ressens chaque jour de plus en plus fort de partir. Partir, prendre la route, rouler vers le sud, les cigales et les parfums de l’été. Rouler pour le plaisir de rouler et de s’échapper.

Avec les beaux-jours me revient chaque année cette envie, non pas de vacances, mais d’insouciance et de liberté – celles de l’enfance et de la jeunesse lorsque tout était encore neuf et crissant de promesses. Prendre la route, partir, c’est ouvrir une parenthèse et s’extraire pour un temps de sa vie d’adulte. C’est ne plus être chez soi et pas encore arrivé. Une vacance qui nous rend pour un temps et notre liberté et notre jeunesse ; à moins que ce ne soit cette jeunesse (que certains gardent encore en eux) qui nous permet de retrouver la liberté ? Oui, ce doit être cela.

Partir de bon matin, lorsque le ciel est encore pâle et la ville endormie, mettre les bagages dans le coffre, passer à la boulangerie acheter des pains au chocolat encore tout chauds et vite, prendre l’autoroute. Ne pas emprunter les petites routes de campagne, non, mais le long ruban de l’autoroute et se laisser glisser du nord au sud.

Il y a une poésie de l’autoroute.

Le moteur ronronne doucement, la vitesse est constante et la voiture fend l’air avec le même bruit régulier que celui d’un avion ayant atteint sa vitesse de croisière. Les paysages défilent, à la fois bien réels et en même temps tellement lointains.

L’habitacle de la voiture est un cocon qui nous rend à nous même.

Monsieur Bruxelles conduit. J’observe les nuages et leurs formes d’oiseaux, de monstres ou de poissons puis allume la radio et tombe sur cette chanson un peu bête mais qui me plait bien « I’ve loved, I’ve lost and loved again … ». La fredonner, fermer les yeux, se laisser bercer, s’assoupir, perdre la notion du temps puis se réveiller et s’étonner d’être à moins de deux heure de Lyon.

Même les haltes sur les aires d’autoroute me réjouissent. Lieux hors du réel et que seuls les noms inscrits sur les enseignes des boutiques et les objets-souvenirs permettent de localiser. On y croise des voyageurs (l’autoroute étant un voyage en soi) légèrement hébétés, en transit tout comme nous. Il y a, d’une certaine manière, un peuple de l’autoroute comme celui des caravanes dans le désert ou des aéroports.

J’achète deux cafés, des cookies aux noisettes et du chocolat noir. Nous pouvons reprendre la route. Je conduis ; toujours plus vite que Bruxelles qui ne partage pas mon goût de la vitesse et encore moins celui des berlines allemandes (il y a pourtant un vrai plaisir à conduire une voiture à la fois silencieuse, sûre et puissante). J’enclenche le régulateur de vitesse, me cale sur la voie de gauche et avale les kilomètres. Mon esprit peut galoper il est libre. Je m’arrêterai lorsque nous aurons franchi ce que je pourrais nommer « la frontière des cigales ».

Car après avoir traversé Lyon et plongé dans la vallée du Rhône, je sais que lorsque nous nous arrêterons, nous pourrons deviner, même les yeux fermés, que nous sommes dans le sud.

Je gare la voiture sous des pins parasols et coupe le moteur. Silence. J’ouvre ma porte : cigales ! Krrrkkrrrkrrrkkrrrr régulier de leurs cymbales invisibles, rythme hypnotique. Une chaleur de four brûlante et parfumée à la résine de pin nous enveloppe d’un coup. Il est des sensations, des « balises sensorielles », qui mieux qu’une carte routière nous font réaliser la distance parcourue … Nous sommes loin, l’air est d’été, le ciel infiniment bleu et notre cœur léger. Le quotidien n’est plus. Nous l’avons remisé gentiment dans un coin de notre esprit, on verra plus tard … Pour l’heure nous pouvons nous consacrer à nous-mêmes et retrouver une légèreté que l’on perd inéluctablement avec l’âge.

Reprendre le volant en riant du bonheur d’être ailleurs, de ne plus être dans la routine mais en partance, dans cet entre-deux qui n’appartient qu’à nous. Je fais défiler les stations de radio d’un doigt rapide, à la recherche d’une musique en accord avec mon humeur et me surprend à fredonner Into The Groove. Si Madonna ne fût pas vraiment ma tasse de thé, cette chanson du film « Recherche Susan désespérément » – vu à l’époque avec Antoine – reste associée à une période insouciante de ma vie. La réentendre, c’est m’y replonger, avec certes un peu de nostalgie mais avec bonheur. Et puis, Madonna ou pas, certaines chansons, certains rythmes me mettent de bonne humeur.

Midi, l’autoroute est plus calme et la voiture file à nouveau. Au loin, sur la ligne d’horizon, l’asphalte tremble et s’évapore dans la chaleur. Les coteaux plantés de vignes, la géométrie des lignes blanches, les panneaux bleus et blancs, les camions que l’on double et le ciel qui semble agrandi, tout défile en rythme, se déploie, s’étire.

L’autoroute est cinématographique ; notre déplacement un long plan-séquence.

La musique l’accompagne et s’accorde parfois étonnamment au rythme de l’autoroute. Lancinantes ou éthérées, certaines musiques semblent faites pour la route et je peux ainsi écouter en boucle plusieurs morceaux de Air ou, de façon surprenante (moi qui ne jure que par Purcell et Ravel), les rythmes pulsatiles d’An der Beat. Les kilomètres et les notes se succèdent, synchronisent leur cadence. Le voyage pourrait ne jamais finir.

Le soir venu, à cette heure entre chien et loup, lorsque le jour s’évanouit et que la nuit s’annonce, le spectacle du ciel est d’une beauté renversante ; un dégradé de bleu piqueté des premières étoiles et qui fait scintiller – dans un accord parfait de couleurs – les lumières des phares, les néons orange des péages et les petits clignotants des éoliennes au loin. Les stations services prennent des allures de vaisseaux spatiaux. L’instant est mélancolique. Bruxelles conduit, je me laisse bercer par la musique. Nous arriverons bientôt.

Le voyage pourtant pourrait se prolonger bien au-delà de notre destination car prendre la route, c’est prendre la poudre d’escampette, être nomade pour un temps et en tête à tête avec soi-même. Rouler à l’infini et avoir la tentation de prolonger encore et encore ce moment …

Mais bon, sans descendre dans le sud de la France, un simple trajet de Lille à Bruxelles n’offre t-il pas aussi une heure de retour à soi et … d’échappée !

Il faut toujours revenir, bien-sûr.

Mais pour mieux repartir …

 

***

 

Mes musiques pour la route (liste absolument non exhaustive !) :

Pour les écouter, cliquer sur le titre !
Knuf – An der Beat
Elizabeth Taylor – Claire Maguire
3, 6, 9 – Cat Power
Playground Love (with Gordon Tracks) – Air, Gordon Tracks
Into The Groove – Madonna
Inside and Out – Feist
The Rip Tide – Beirut

***

Cet article est dédié à Tony McEnsy …

 

 

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