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Le temps de Bellini

J’aime les hasards qui n’en sont pas, les enchainements de circonstances, les ricochets que propose la vie pour finalement nous mener à ce que nous attendions sans même parfois en avoir conscience.

En février dernier, je partais à Venise car Venise me manquait mais aussi parce que je voulais y découvrir une certaine peinture de Giovanni Bellini. C’était là un des buts de mon voyage.

Ce qui me mena à Bellini ? La musique.

Quelques mois plus tôt, en décembre et alors que je me rendais au travail, je pianotais comme à mon habitude sur l’autoradio passant de radio Classique à France Musique, cherchant une musique en accord avec le froid vif et le ciel gris-bleu, avec ce temps d’avant Noël dont la magie, même là, enfermée dans ma Lancia, était bien palpable. Je voulais Bach ou Vivaldi, je voulais une musique comme venue du ciel, une musique qui élève l’âme et transcende le temps, nous projette dans un espace mental où la médiocrité n’a plus de prise, loin de la trivialité de nos petites existences et pourtant si pleinement dans la vie. Ce fût Bach. L’oratorio de Noël, comme un cadeau du hasard. Magnifique.

Je me dis alors qu’il me faudrait le réécouter, à Noël justement mais que … zut, nous ne l’avions pas dans notre discothèque.

Je profitai donc de ma pause-déjeuner pour filer à la Fnac où j’affrontai une foule quasi hystérique ; les chants de Noël diffusés à plein volume et la chaleur de serre régnant dans le magasin excitaient les clients et les poussaient à une consommation débridée. Vite, remplissons notre panier avant que les autres ne s’emparent de ces piles de DVD ou que l’on ne succombe aux 26 degrés ambiants engoncés dans notre doudoune polaire, voilà ce qu’ils devaient se dire, tout en jouant des coudes, l’air à la fois hébété et hargneux. La magie de Noël était loin.

J’atteignis non sans mal le rayon classique dont je me dis que, compte tenu de sa taille de plus en plus réduite, il n’allait pas tarder à disparaitre pour de bon. L’époque de la Boite aux disques de mon enfance où l’on pouvait écouter un 33 tours avant de l’acheter, discuter avec le disquaire et se faire conseiller sur les meilleures interprétations d’une œuvre était malheureusement révolue. La Boite aux disques tenait d’ailleurs plus du salon pour amateurs de musique que du magasin et lorsque j’y accompagnais mes parents, les attendre dans cette atmosphère feutrée entourée de disques et d’instruments de musique n’était nullement une punition ; bien au contraire.

Casier des B, Bach. Je cherchai mon oratorio. Rien. Je jurai intérieurement, pestai contre la Fnac qui oblige à tout acheter sur internet quand mes yeux se posèrent sur un panier « sélection prix spéciaux ». Je décidai de tenter ma chance car après tout nous n’étions pas dans un temple dédié à la musique et il était fort possible de trouver des pépites jetées de manière irréfléchie avec le tout-venant commercial (Alagna chante Noël par exemple ; même si au demeurant je trouve Alagna assez sympathique). Je passai en revue quantité de CD et, n’en croyant pas mes yeux, tombai sur mon oratorio. De plus, il s’agissait d’une version dirigée par René Jacobs. C’était inespéré. Une fois encore le hasard faisait bien les choses.

Plus tard, à Doudeauville, dans le calme de la campagne, je l’écoutai, religieusement. J’écoutai vraiment, comme je l’ai toujours fait quand j’écoute, c’est-à-dire sans rien pour me distraire, comme au concert. Je fixai simplement la pochette ne pouvant détacher mes yeux des visages qui y étaient reproduits : la Vierge et l’enfant Jésus. Il s’agissait d’un détail mais de quelle peinture? de quel artiste ? La pochette ne le précisait pas … juste un titre « La présentation de Jésus au Temple » et un lieu : Fondation Querini Stampalia, Venise. Tiens, Venise …

Je voulais savoir. Qui avait peint ces visages ? Ces visages d’une pureté, d’une douceur et d’une beauté absolues. Internet se révéla bien utile et je n’aurais de toute façon eu de cesse que d’obtenir une réponse.

Bellini. Il s’agissait de Giovanni Bellini.

La peinture qui, par la magie de deux clics de souris, était apparue toute entière sur l’écran de mon ordinateur me fascina d’emblée. Comment, mais comment, avais-je pu passer à côté de ce chef-d’œuvre ?

Je me fis alors la promesse d’aller voir cette peinture en vrai, un jour, tout en me disant que, oui, des fils invisibles sont décidément tendus entre passé et présent entre ici et là-bas entre musique et peinture et que le hasard toujours nous guide …

Nous étions en décembre et ce jour arriva finalement très vite puisqu’en janvier je décidai de retrouver Venise dès le mois suivant, au plus fort de l’hiver. Bellini n’était pas étranger à ma décision ; j’avais gardé en tête la promesse que je m’étais faite à Noël, persuadée de toutes façons que voyager c’est avant tout se fixer un but, organiser un rendez-vous secret (entre nous et un lieu, une œuvre, un paysage), satisfaire une curiosité nourrie de lectures, d’histoires familiales, de souvenirs ou simplement de rêve – un simple nom de ville pouvant suffire tant il est parfois évocateur (Karlovy-Vary, Saint-Pétersbourg, Mantoue …). Là, c’était décidé, j’avais rendez-vous avec Venise et à Venise avec Giovanni Bellini …

***

Dès le lendemain de mon arrivée, je pris le chemin de la piazza Santa Maria Formosa où se trouve le palais Querini. Je connaissais déjà ce palais – qui reste somme toute un endroit assez confidentiel – pour y avoir visité des expositions pendant la biennale d’art. Étonnamment, je ne m’étais pas alors arrêtée dans les salles consacrées à l’art ancien trop pressée sans doute de courir mon marathon d’art contemporain. C’était idiot. Mais bon, la découverte d’une œuvre étant toujours une question de moment, de disponibilité et de cheminement intérieur, la rencontre aurait peut-être été prématurée et je serais alors passée à côté de cette peinture sans l’apprécier vraiment …

Là, j’étais bien décidée à la voir, à la contempler et à en enregistrer chaque détail, dussé-je droguer le gardien et les autres visiteurs afin de ne pas être dérangée et de pouvoir prendre mon temps.

Cela ne fût pas nécessaire. Le palais était presque désert.

Je ne croisai que deux gardiens, l’air las et absent, qui m’indiquèrent où se trouvait le Bellini. Je traversai plusieurs pièces sans même m’arrêter aux peintures qui en couvraient les murs, sans un regard aux vases anciens, aux meubles précieux et aux lustres de cristal. J’avais rendez-vous.

Ma peinture était isolée – chef d’œuvre oblige – dans une salle minuscule comme une réduction des autres pièces à la différence qu’elle ne contenait aucun meuble, aucune décoration mais seulement « La présentation de Jésus au Temple » posée en son centre sur un chevalet.

Je fus tout d’abord déçue. Pourquoi diable avoir installé cette œuvre sur un chevalet ? S’agissait-il d’une contrainte d’accrochage, d’une mise en scène ? Si tel était le cas, je trouvai cela un peu ridicule … et pourquoi pas aussi la palette et les pinceaux ? Et puis, impossible de s’en approcher ; un cordon de velours rouge empêchant l’accès à la petite salle. C’est donc depuis l’encadrement de la porte qu’il m’allait falloir la contempler.

Je ravalai ma mauvaise humeur car après tout, ce n’était pas si grave. La peinture était là, j’étais seule avec elle et j’avais tout mon temps.

Je sais par expérience que certaines œuvres ne se laissent pas épuiser et que, bien au contraire, elles nous happent, nous emportent, nous fascinent voire nous hypnotisent ; cela tenant aux multiples lectures que l’on peut en faire, au traitement même du sujet, à la composition mais surtout à leur intemporalité et leur contemporanéité – un portait de Memling est fascinant car il est, au-delà des codes de son époque, d’une humanité sidérante.

Certaines peintures racontent une histoire.

Et cette présentation au temple nous raconte effectivement un épisode de la vie de Jésus. Mais là n’est pas pour moi le véritable sujet, la véritable histoire. Ce que cette peinture nous raconte va au-delà de l’histoire religieuse : elle est un instantané, un arrêt sur image qui rend visible l’ineffable. Des personnages unis par la même détermination farouche et douce, celle-là même qui rassemble afin d’accueillir et de protéger une vie nouvelle, pas n’importe laquelle certes – il s’agit de Jésus- mais pouvant être n’importe laquelle. C’est de famille, de groupe dont il s’agit, d’une force commune nourrie par chacun des personnages.

Et puis, vous faites, que vous le vouliez ou non, partie du tableau. On vous regarde. Joseph, d’abord, tout au centre, qui observe la scène et vous y englobe du regard puis ce personnage à droite qui vous fixe. On dit d’ailleurs de cet homme au manteau rouge qu’il s’agit d’un autoportrait de Bellini. Le peintre vous regarde donc ou plutôt jette un œil dans votre direction – regard rapide et légèrement courroucé – comme pour vous surveiller. Vous êtes spectateur, oui, mais on vous signifie que vous devez néanmoins rester à distance. Ce qui se joue là est l’affaire du groupe – chacun regardant dans une direction différente, au-delà du cadre, dans un hors-champ auquel nous n’avons pas accès et qui restera à jamais mystérieux, sans échanger le moindre regard et pourtant unis et soudés autour de Marie et de Syméon.

Et cette composition ! Un fragment de cadre dans le cadre (la balustrade de marbre) sur lequel Marie est appuyée devenant ainsi le personnage visuellement le plus important (bien que légèrement décentré), la barbe blanche du vieillard qui répond à la forme oblongue de Jésus emmailloté, ce fond noir dramatiquement neutre qui ne laisse pas l’œil se disperser et se perdre dans les détails d’un paysage … Notre attention est toute portée aux personnages qui font bloc, chacun fixant au-delà des limites du cadre le monde alentour, la vie d’alors, les autres – absents du tableau mais que l’on devine.

Peu d’œuvres sont à ce point à la fois limpides et impénétrables.

Je restai près d’une demi-heure dans l’encadrement de la porte à contempler ce tableau, à tenter de le comprendre ; mon regard passant d’un personnage à l’autre, s’arrêtant sur le détail d’une main ou d’un visage. Je m’éloignai aussi parfois quelques minutes mais pour mieux y revenir et tenter de saisir pourquoi cette peinture me fascinait tant.

Mes questions restèrent toutefois sans réponse. La peinture ne se livrerait pas et resterait finalement close sur elle-même, sur son mystère. Et après-tout c’était bien ainsi. Il faut parfois accepter de ne pas comprendre et puis, j’avais pu accéder pour un temps au temps de Bellini et ce n’était déjà pas si mal …

En fin d’après-midi je quittai le palais Querini – non sans en avoir fait le tour au pas de course, glissant sur le sol en terrazzo, passant d’une pièce à l’autre, un peu comme on le fait avant de quitter une maison de vacances et d’en verrouiller la porte jusqu’à l’été prochain. Je croisai à nouveau les deux gardiens – maintenant presque assoupis – et les saluai.

Dehors, une pluie glacée s’était mise à tomber. J’hésitai un moment. La journée n’était pas finie et j’avais encore devant moi quelques heures avant le diner, je pouvais très bien me balader, pousser jusqu’à l’arsenal et prendre un café au Leon Bianco ou passer à la nouvelle librairie recommandée par Lorenzo mais je grelottais et le jour commençait à décliner. Je décidai donc de rentrer. Mon esprit de toute façon restait prisonnier de la peinture et cela ne me déplaisait pas. Il me fallait seulement un sas de décompression, une bulle de calme. Je pris le chemin de la Calcina et à peine arrivée commandai un thé brûlant. Le salon de l’hôtel m’offrait le refuge désiré. Je me calai confortablement dans le velours sombre d’un fauteuil et sorti de mon sac la reproduction que j’avais achetée à la boutique du musée. Je la posai contre la théière de manière à pouvoir la regarder tout en sirotant mon Earl Grey.

Et c’est là, dans ce salon à l’ambiance ouatée, les mains refermées sur ma tasse, m’abandonnant comme un chat à la chaleur et au moelleux des coussins que je réalisai que, bien plus que la découverte d’un tableau, c’est d’une rencontre dont il s’agissait. Une rencontre par-delà les siècles avec les hommes et les femmes du tableau, figés comme sur un instantané photographique et dont la présence, l’humanité, n’avaient d’égales que leur indifférence au spectateur. Plus tard je devais lire que les deux femmes sur la gauche du tableau étaient en fait les portraits d’Anna et de Nicolosia Bellini (mère et sœur de Giovanni), que le Saint Joseph n’était autre que Jacopo Bellini (le père de Giovanni) et que l’homme à droite de Syméon, le peintre Andrea Mantegna (époux de Nicolosia). Un tableau de famille en quelque sorte.

Et puis, il y avait l’homme au manteau rouge, Giovanni Bellini lui-même, à la présence singulière voire légèrement intimidante ; nous scrutant, moi et tous les autres, ceux des siècles passés, ceux qui, à l’heure où j’écris ces lignes, contemplent le tableau, et ceux aussi qui, traversant le palais sans un regard à la peinture, ne se savent pas pourtant observés…

Je souris intérieurement et me dis que oui, Bellini était au rendez-vous et que d’une certaine manière je l’avais même bel et bien rencontré … Mais ça je n’allai le dire à personne. Qui aurait compris ?. C’était un secret. Et puis … « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » …

Je me resservis une tasse de thé et rangeai soigneusement ma carte postale.

***

 


 

Giovanni Bellini
(Venise ca. 1438/1440 – 1516)
La présentation de Jésus au Temple
Huile sur bois, ca. 1469

Fondation Querini Stampalia
Campo Santa Maria Formosa, 5252
30122 Venezia VE, Italie

 


 

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