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Vosges du Nord, des châteaux et la forêt

Peut-on se passer de la forêt ? Je ne crois pas. À un moment ou à un autre, on y revient toujours. La forêt est en nous, refuge ancestral, territoire des fées, berceau des mythologies, à jamais mystérieuse et secrète. La forêt est un monde en soi, un animal végétal. La forêt nous accompagne, nous protège, nous console. La retrouver c’est se retrouver. Et là, dans cette petite portion d’un territoire délimité par la frontière allemande, le département de la Moselle et la plaine d’Alsace, je m’y retrouve. C’est un retour aux sources, mon « recours aux forêts », à ma forêt.

Et si je dis ma forêt, c’est que j’y suis un peu chez moi tout comme les biches, les écureuils roux et les mésanges qui la peuplent. Ils y sont nés, y sont chez eux. Moi, je pourrais presque y être née. Je n’avais en effet qu’un peu plus de huit mois quand mes parents m’y promenèrent durant tout ce qui fût mon premier été, tirant (j’imagine non sans mal) ma poussette sur les chemins forestiers ; ma mère en robe claire et mon père en pantalon de toile et chemise bleue – tous les deux très jeunes, très beaux et d’une élégance qui pourrait aujourd’hui (à l’heure des vêtements techniques qui rivalisent de laideur) sembler saugrenue et pourtant la seule qui vaille face aux beautés de la nature.

Je découvrais alors le monde. Les verts et les bleus des feuillages, les vibrations de l’air, la fraicheur des sous-bois tapissés de mousse, les parfums d’humus et d’épicéa, la voûte rassurante des arbres, le vrombissement musical des insectes et le grès rose des rochers et des châteaux, tout cela dut s’imprimer en moi. Tout cela s’est imprimé en moi. De manière indélébile.

Et puis, chaque année nous y retournions dans cette forêt, comme dans une maison de famille. Et c’est là que je fabriquai sans m’en rendre compte (on ne s’en rend jamais compte au moment où l’on vit les choses) mes plus beaux souvenirs. Nous étions parfaitement heureux et la forêt y était pour beaucoup.

***

3 novembre, week-end de la Toussaint.

La salle du petit-déjeuner est encore calme. Il faut dire que j’avais prévenu Bruxelles dès le jour de notre arrivée : on ne va pas passer la matinée à dormir, réveil à 7h30, petit-déjeuner à 8h15 et départ en balade à 9 h. Il avait ouvert des yeux ronds et répondu que mon organisation était militaire et qu’il fallait prendre le temps de se laisser vivre et ne pas se mettre la pression, nous étions en long week-end après tout et il fallait en profiter. Eh bien oui, il faut prendre le temps de vivre lui avais-je asséné et ce n’est pas en restant couché que l’on profitera de la nature, de la forêt, des couleurs et des parfums d’automne. Tout était là, à nous attendre, la forêt, les châteaux de mon enfance et j’étais impatiente. En novembre, la nuit tombe vite et cela aussi nous devions en tenir compte. Il m’a écoutée, marmonné je ne sais quoi et m’a suivie.

Pour l’heure nous sommes attablés devant un petit-déjeuner pantagruélique. Bruxelles déguste œuf coque, saucisse grillée et fromage. Je sirote quant à moi ma troisième tasse de thé accompagnée de deux belles tranches de kougelhof et de confiture de mûres. Mon organisation est peut-être militaire mais prévoit toujours de pouvoir prendre le temps et de savourer l’instant présent. Par la fenêtre j’aperçois l’ancien bâtiment à colombage de l’hôtel, là où se trouve notre chambre dont je peux voir le balcon de bois. Cette chambre, nous l’avions occupée souvent par le passé – que ce soit mes parents, mon frère et ses fiancées ou moi-même – et je me dis que l’occuper aujourd’hui c’est être encore un peu hier. J’ai toujours la nostalgie de cette époque et je sais que la vie ne sera plus jamais aussi joyeuse, insouciante et pleine de promesses qu’alors. Mais j’ai cette capacité d’abolir la frontière temporelle. Je me déplace en pensée de mes dix, quinze ou vingt ans jusqu’à aujourd’hui. Ce qui fût hier perdure encore maintenant ; la force des souvenirs sans doute. Et ce, en dépit des transformations inévitables car l’hôtel a été agrandi, rénové, et la nouvelle aile flanquée d’une piscine et d’un spa. Mais de tout cela je m’en fiche, moi je sais que j’ai encore dix ans. Après le petit-déjeuner j’emprunterai le même couloir qui mène à la chambre 6 en riant intérieurement car je sais que sur le palier du premier étage s’était un jour trouvé abandonnée une revue qui titrait Demis Roussos : comment j’ai perdu 50 kilos en mangeant six poulets par jour et que je ne peux pas gravir l’escalier sans y penser. Je n’en ai rien dit à Bruxelles ; cela aurait été trop long à expliquer et j’aurais été déçue qu’il ne s’esclaffe pas comme Antoine et moi le faisons encore aujourd’hui. Certaines plaisanteries ne doivent pas sortir du clan familial.

Je déplie ma carte au 25 millième et me plonge dans l’étude des sentiers que nous emprunterons aujourd’hui. Étudier une carte et concocter le meilleur itinéraire possible en fonction du dénivelé, de l’orientation et de la durée a toujours été l’un de mes plaisirs. Mais j’ai de qui tenir ; mon père, sur les mêmes chemins (sans presque de balisage à l’époque), ouvrait la marche, carte d’état-major et boussole en main. Depuis quelques années, avec son aide – il faut nous voir penchés sur nos cartes IGN tels deux maniaques de la courbe de niveau -, je réalise même des fiches pour chacune de mes randonnées : extrait de carte sur laquelle figure l’itinéraire choisi, la liste des chemins et des balisages correspondants. Bruxelles ne comprend pas le plaisir que j’éprouve ainsi à tout préparer dans les moindres détails : repérer les vallées et les routes qui les relient, calculer les distances – et donc le temps qu’il nous faudra pour atteindre en voiture le point de départ de nos balades. Méticulosité extrême mais teintée d’autodérision car je garde toujours en mémoire les propos de ma cousine Lucile lançant un jour à son père (atteint du même syndrome et qui potassait depuis des mois ses cartes du Kamchatka) : « ben, ce n’est plus la peine de partir, tu connais déjà tout ! ». Oui c’est vrai … et non en fait. L’étude des cartes, c’est comme préparer Noël, un plaisir avant l’heure. Et puis, confronter la réalité du terrain, du paysage et de la végétation à nos projections cartographiques est assez enthousiasmant car le décalage est assuré.

Bruxelles m’arrache à ma contemplation cartographique et me demande où je compte l’emmener ce matin puis si le kougelhof vaut le coup qu’il le goûte, lui qui n’aime pas trop le sucré. Je lève un œil et lui répond que, et pour le kougelhof, et pour la balade, il ne sera pas déçu. Il se lève, se dirige vers le buffet et se sert une tranche raisonnable – il est toujours raisonnable –puis revient avec son assiette, un exemplaire des Dernières nouvelles d’Alsace sous le bras et un sourire aux lèvres – il est toujours de bonne humeur.

Pour notre séjour relativement court (4 jours) j’avais prévu de visiter cinq châteaux médiévaux, enfin plutôt leurs ruines plus ou moins bien conservées : Wasenbourg, Falkenstein, Hohenbourg, Schoeneck et Grand Arnsbourg. Cinq châteaux que l’on atteint après une marche de une à trois heures dans la forêt.

Et c’est d’ailleurs ce qui me plaisait petite et me ravit toujours : marcher, grimper (la pente est parfois rude) sur les chemins de sable rose, parmi les chênes, les hêtres, les sapins et les rochers de grès, découvrir parfois une source, apercevoir une biche, entendre le martellement d’un pic-vert et s’immobiliser pour l’écouter, marcher encore, en silence, et au détour d’un lacet, apercevoir un pan de muraille, le vestige d’une tour, avancer alors plus vite, impatient et curieux.

Le jour de notre arrivée, j’avais voulu me rendre à la Wasenbourg. D’abord parce que le chemin qui y mène démarre non loin de l’hôtel et que l’accès en est aisé mais surtout parce qu’il s’agissait de retrouver l’un de mes châteaux préférés, un lieu de mon enfance qui nous voyait revenir presque chaque année. Un pèlerinage donc.

Et puis les vestiges de la Wasenbourg concentrent tout ce qui fait le charme et le mystère de ces anciens châteaux-forts : des fenêtres à coussièges (dotées de bancs) sur lesquels nous pouvons nous poser et remonter le temps, une large baie à neuf lancettes – dont il semblerait qu’elle porte la marque d’un tailleur de pierre ayant également œuvré à la construction de la cathédrale de Strasbourg -, une énigmatique tête sculptée, des portes en arc brisé et, au dehors, si l’on botanise un peu à la belle saison, le souvenir de son jardin d’agrément (certaines plantes ayant traversé les siècles jusqu’à nous).

Chose surprenante venant de quelqu’un d’aussi casanier et peu enclin aux découvertes que lui, Bruxelles s’est pris d’une passion pour ces châteaux-forts et j’ai été très étonnée de le voir arpenter les vestiges comme il le fait dans les musées où il étudie comment ont été conçus les systèmes d’accrochage ou de sécurité ou lorsqu’il tombe en pâmoison devant une soudure parfaite. Là, il tente de comprendre comment ont pu être bâties de telles forteresses, imagine la vie des seigneurs, ce qu’ils mangeaient et s’étonne avec un intérêt propre aux enfants et à la gente masculine, de l’évacuation directe des latrines à l’extérieur de certains châteaux …

Souvent nous rentrions à la nuit tombée. Nous avions passé trop de temps à explorer une ruine et à contempler le paysage qu’elle surplombe, admirant la forêt à perte de vue et les nuances de feu du soleil couchant, oubliant que plus d’une heure était nécessaire pour redescendre dans la vallée et que d’ici peu la nuit serait là. Je pressais alors Bruxelles, soudain un peu inquiète, et lui lançais qu’il était quand même idiot d’avoir oublié son sac à dos et donc sa lampe frontale, son couteau et même le thermos de thé, lui reprochant – injustement, je l’avoue – de ne penser à rien, que si nous nous faisions trucider ce serait de sa faute, que nous n’avions même pas de réseau et que je le détestais ! Mon imagination est plutôt débordante quand il s’agit d’imaginer le pire alors que nous n’étions, somme toute, que dans une paisible forêt des Vosges du Nord.

Oui, mais quand la nuit tombe, la forêt se referme, s’enveloppe d’obscurité comme d’un manteau de velours. Les forestiers et les promeneurs sont rentrés ; ne restent que les bêtes et le bruissement des arbres qui conversent. Bruxelles marche devant. Nous avançons vite car nos pupilles se sont étonnement adaptées à la pénombre. Nous ne trébuchons pas, distinguons parfaitement les rochers et les branches en travers du chemin. Nous sommes silencieux, chacun devant penser que s’égarer serait facile et qu’il faut donc se hâter. Parfois, je m’arrête, laisse Bruxelles avancer puis me retourne pour savoir ce que cela fait d’être perdue dans la forêt la nuit. Je reste immobile quelques secondes, pour me faire peur, de cette peur venue de l’enfance, celle des contes et des loups noirs comme la nuit, aux dents acérées et aux prunelles froides comme des étoiles. Je les imagine filant entre les arbres, silencieuses bêtes des bois, éclairs de fourrure soyeuse et de pattes de velours ou tapis sous les roches observant nos petites silhouettes vulnérables. Les hommes du Moyen Age, pour qui la terre était plate et le ciel une énigme, devaient eux-aussi éprouver cette peur de la forêt, une peur ancestrale inscrite au plus profonds de notre être, en chacun d’entre nous.

La forêt est inquiétante oui, mais à la fois tellement rassurante. Elle nous entoure, nous enveloppe, nous apaise. Elle nous tient en elle loin du monde, nous en protège. La forêt est une maison.

***

Je replie ma carte et m’accorde encore quelques gorgées de thé. Le ciel est clair, d’une pureté glacée et le soleil qui se lève rose-orangé. La journée sera belle, la journée sera parfaite. Il ne nous reste plus qu’à sauter dans nos chaussures de marche, dans moins d’une demi-heure nous serons dans la forêt …

 


 

Château de la Wasenbourg

Depuis la salle principale

Le balisage réalisé par le Club Vosgien

Pierre à cupule

Chemin vers le Falkenstein

Depuis le Falkenstein

Château du Falkenstein

Château du Shoeneck

Sur les parois de grès des barres rocheuses (sur lesquelles ont été érigés les châteaux) l’érosion crée ces formes caractéristiques.

Vers le Hohenbourg (on aperçoit, au centre, le château voisin du Fleckenstein)

Château du Hohenbourg

Hohenbourg, porte Renaissance

 


 

Les château forts des Vosges du Nord

« Nous avons affaire à une extraordinaire ligne de 25 anciens châteaux forts construits (entre le 12ème et le 13ème siècle) sur un axe Sud-ouest Nord-est entre Lichtenberg et Wissembourg sur 30 km ; une sorte de « ligne Maginot » du Haut Moyen Age pour reprendre l’expression d’E. Mandel (1). Ces châteaux longeant la frontière palatine furent en grande partie détruits par le baron de Monclar en 1689 lors de la dévastation du Palatinat ordonné par Louis XIV.

Ces châteaux ont la particularité d’avoir été construits sur des pitons ou des barres rocheuses situés sur les sommets des Vosges du Nord (occupant ainsi une position défensive stratégique) – certaines pièces étant même parfois aménagées dans des cavités naturelles (on parle alors de châteaux semi-troglodytes). »

CM.

(1) Les ruines des châteaux forts des Vosges du Nord, leur origine et histoire, 1966, Niederbronn les Bains

Pour situer

https://www.geoportail.gouv.fr

Pour en savoir plus, deux sites très bien faits :
Châteaux forts d’Alsace (site de l’association des châteaux forts d’Alsace)
Vosges du Nord (site de deux frères passionnés par le patrimoine de leur région. Le site propose aussi de belles idées de randonnées). Voir notamment l’article, très bien documenté, consacré au château de la Wasembourg.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

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