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Le cadeau de Venise

Mercredi 26 juin – Nous devions quitter Venise dans l’après-midi. Nos deux valises étaient faites, l’appartement rangé et à 11 heures nous traversions pour la dernière fois un campo de l’arsenal blanc de chaleur pour nous diriger vers San Zanipolo. Nous n’avions pas vraiment de but hormis celui de faire une dernière balade, de rester encore un peu au creux de la ville, de ne pas la quitter, pas encore, pas tout de suite.

Nous marchions en silence, très lentement comme si le rythme de nos pas pouvait retarder l’heure du départ. Nous cherchions l’ombre, frôlant les murs de brique ocre, levant parfois les yeux vers l’opulence d’un jasmin s’échappant d’un jardin invisible et dont nous avions perçu le parfum sucré. La chaleur avait vidé les ruelles et même le chat de la corte del Anzolo nous regarda passer avec indifférence tout à sa somnolence dans une jardinière de plantes grasses.

Le ciel était infiniment bleu et mon âme mélancolique.

C’est au débouché de la calle Donà, alors que nous venions de franchir le ponte de la Scoazzena, que trois notes de piano résonnèrent dans le silence. Le début d’un air, le début d’un morceau, des notes que je connaissais, oui, une pièce tellement connue. « C’est Debussy, le Clair de Lune ! » murmurais-je. Nous nous arrêtâmes, intrigués, pour mieux écouter, nous tenant immobiles, sans échanger un mot. La musique provenait d’une maison dont les volets du deuxième étage étaient entrouverts. C’est de là, d’une pièce plongée dans la pénombre, que la musique semblait couler pour emplir l’espace du dehors et le silence de midi, glissant sur les façades des maisons alentour et l’eau étale du canal. La résonnance était parfaite. Il ne s’agissait pas d’un enregistrement ou d’une radio diffusant un programme classique, non, le son était trop vrai. Quelqu’un jouait, là, derrière les volets mi-clos et jouait bien.

Nous nous sommes approchés, juste sous la fenêtre, et avons continué d’écouter.

J’avais jusqu’alors toujours trouvé ce Clair de lune un peu trop facilement séduisant. Une pièce galvaudée, reprise à tout va – comme les Quatre saisons de Vivaldi – et perdant pour moi de son intérêt. C’est idiot, je l’avoue, car, un concerto ou une peinture peuvent être populaires et n’en demeurer pas moins sublimes. La jeune fille à la perle en est un parfait exemple. Même reproduite sur un calendrier des postes ou un dessous-de-verre en carton, elle aimante notre regard et contemplée « en vrai » nous laisse sidérés devant tant de beauté.

Ce 26 juin, je découvris m’être trompée. Ce Clair de lune, il me semblait l’entendre pour la première fois. J’en comprenais chaque note, chaque respiration de silence. Une évidence. La concordance parfaite entre ma tristesse, celle que l’on éprouve avant même d’avoir quitté un lieu – sachant qu’il nous échappera pour un temps – et la ville elle-même ou plus précisément, le campiello où nous nous tenions, le vert éclairci de soleil du canal, le marbre sous nos pieds. Cette musique si calme, si mélancolique nous obligeait en quelque sorte à un arrêt sur image, l’oreille tendue vers chaque note mais le regard aiguisé captant tout alentour comme pour le fixer à jamais dans notre mémoire. Ce Clair de lune exprimait ce que nous ressentions ; là à ce moment précis mais également – et j’en suis convaincue à l’heure où j’écris ces lignes – l’émotion qui serait la nôtre quelques mois plus tard à l’évocation de cet instant. Cette musique clôturait notre séjour, y mettait un point final.

Une femme s’était approchée – la soixantaine alerte, presque maigre, longue robe de jersey sombre et gros collier couleur corail, – qui nous lança un regard complice, s’arrêtant pour écouter elle aussi, un sourire aux lèvres. Quand les dernières notes résonnèrent nous applaudîmes tous les trois et la femme lança un « bravo ! » joyeux. Elle s’appelait Carla – nous apprit-elle -, était toscane et adorait Venise où elle logeait chez une amie, juste à deux pas sur le campo Santa Ternita. La musique avait repris, notre pianiste jouait maintenant un air léger. Carla esquissa trois pas de danse et nous expliqua qu’elle aimait à enregistrer – surtout lors de ses longues balades nocturnes – les sons de Venise : le clapotis de l’eau, le vent, les bruits de la vie, et comme aujourd’hui, cette musique inattendue. Nous parlâmes un moment, de Venise, de Paris qu’elle aimait tant, de musique, de la musique de cette ville. Je lui demandais la permission de la photographier, ce qu’elle accepta de bonne grâce disant même en riant que les gens la trouvaient toujours très sympathique. Elle l’était, vraiment, et j’aurais aimé pouvoir la connaitre.

Cela n’était pas possible, nous devions partir.

Carla et le musicien invisible resteraient un mystère. De ces apparitions, de ces évènements fugaces qui me font penser une fois de plus que rien, décidément rien, n’arrive par hasard.

Nous avons repris le chemin de San Zanipolo sans un mot.

Depuis, je repense souvent à cet instant et aussi à la petite phrase que me murmura alors Bruxelles, d’une voix étranglée, visiblement ému et tentant de le cacher : « tu vois, ce moment, et bien je m’en souviendrai toute ma vie … ».

Venise nous avait fait un cadeau.

Et m’en souviendrai toute ma vie …

 


 

Pour ceux qui voudraient l’écouter …

C’est ICI.


 

 

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