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Mon Brancusi

Une exposition Brancusi se tient actuellement à Bruxelles et je ne pouvais pas la rater. En effet, Brancusi – ou plutôt ses œuvres emblématiques -, j’en fis la découverte alors que j’étais encore adolescente, à la fin des années soixante-dix en Roumanie. Je voulais donc, en ce jour d’automne bruxellois qui me vit franchir les portes de Bozar dès son ouverture, retrouver mon passé. C’est idiot, je sais. Et c’est surtout beaucoup demander à une exposition.

À la fin des années soixante-dix, mes parents, mon frère et moi avons en effet sillonné la Roumanie ; en DS blanche et caravane de romanichels, sabots suédois et robes brodées pour ma mère et moi, Ray-Ban Aviator et tee-shirts de couleurs pétantes pour mon père et mon frère. Notre clan d’explorateurs était soudé par une solidarité familiale à toute épreuve, l’amour de la découverte, le même humour et une liberté d’être et de penser qui n’a malheureusement plus cours aujourd’hui. L’époque, il est vrai, était joyeuse et mon avenir se bornait alors à de futures études artistiques. Après, c’était loin, on aurait le temps de voir … Allez dire cela à certains jeunes d’aujourd’hui, formatés jusqu’à la moelle, dénués d’humour et sans le moindre brin de fantaisie. Le « convenu » semble être devenu la norme et cela est bien triste.

Nous étions en Roumanie donc. A l’époque sous régime communiste, partie intégrante d’un bloc de l’Est qui ne voyait pas vraiment affluer les touristes ; franchir le Rideau de Fer étant beaucoup moins inspirant que d’aller se dorer sur la Costa Brava. Et pourtant … Fresques des monastères d’Olténie, forêt sombre des Carpates, enfants montant à cru de magnifiques chevaux aux crinières sauvages, cigognes partout, puits à balancier, charrettes de foin, paysans en costumes de feutre brodé, mititei grillées mangées avec les doigts, villages-rues aux maisons de bois, rivières bordées de bouleaux argentés, violons et flûtes de Pan à la radio et … Brancusi.

Bien sûr, la Roumanie de l’époque était loin d’être une carte-postale. On y manquait de tout. Les bovins paissant dans les prairies ne se retrouvaient pas dans les boucheries puisque destinés à l’exportation, les yaourts étaient une denrée de luxe, et aussi bien dans les magasins que dans les restaurants, ce n’était que du vide et du rien. D’ailleurs, bien souvent, notre diner ne fut composé que de pain grossier et d’une marmelade de prunes peu appétissante. La Securitat était partout et le pays fermé à double tour sur lui-même. Cette réalité-là aussi nous en avons fait l’expérience …

À l’époque Tîrgu Jiu*, la ville d’Olténie où se trouvent trois des chefs-d’œuvre de Brancusi, était relativement peu étendue et assez désolée. J’ai le souvenir de maisons grises, de poussière et d’un parc à la pelouse râpée. La Roumanie des villes pouvait être, il est vrai, assez déprimante. Cependant, là, se trouvaient la Colonne de l’infini, la Porte du baiser et la Table du silence. Et il n’y avait personne. Juste quelques roumains désœuvrés mais aucun touriste. Et cela fût une chance que de pouvoir découvrir de telles œuvres dans les meilleures conditions qui soient ; c’est-à-dire, de les vivre vraiment : passer sous la Porte du baiser, s’asseoir tous les quatre à la Table du silence, y passer un long moment et surtout, se planter à la base de la Colonne de l’infini ou Colonne sans fin qui semble bel et bien soutenir le ciel et s’y perdre. J’étais peut-être un peu trop jeune et prenant l’art, comme il venait (ce qui revient à le vivre et ce qui est finalement très bien) mais je garde le souvenir précis de cet instant, de cette sculpture comme un trésor au fin fond d’un parc presque oublié.

Mon frère Antoine et moi devant la Colonne de l’infini …

Alors en ce jour d’automne à Bruxelles, je fus déçue, forcément. La proximité avec les œuvres n’était pas possible. D’une part en raison de la foule qui dès le matin déambulait en filmant et en photographiant (les gens ne savent plus regarder ni d’ailleurs, je le constatais avec étonnement, tourner autour des sculptures) mais également du choix du commissaire d’associer les œuvres de Brancusi à celles de ses amis artistes de l’époque : Fernand Léger, Man Ray, Amedeo Modigliani. Ceci, bien sûr, pour nous faire comprendre, replacer dans le contexte, faire des parallèles … et ainsi mâcher tout le travail pour un public d’endormis qui ne fera plus d’effort (l’effort de lire, de comprendre, de s’intéresser vraiment). Non, il faut du « tout cuit » et des animations (danse, concerts et j’en passe) afin d’attirer les foules. Que leur restera-t-il de Brancusi ? Pas grand-chose, je le crains. Et puis, les groupes, mon dieu, les groupes ! Agglutinés comme des poissons en bancs serrés et … les audioguides ! La calamité des audioguides qui fait s’arrêter pile poil devant vous des vieilles parlant fort à leur voisine (audioguide à l’oreille oblige) ou des ados goguenards et pressés d’en finir qui n’écoutent rien mais vous bloquent la vue tout à leur séance de selfies.

Mon humeur était noire. Je me forçais cependant à prendre le temps, de vraiment re-gar-der, ignorant les regards soupçonneux des gardiens qui devaient trouver quelque peu louche ma présence parfois prolongée devant certaines œuvres. Car Le Baiser, l’oiseau Maiastra, ou la Muse endormie sont d’une beauté inouïe et vous hypnotisent. Il ne fallait que regarder, ignorer le reste.

Le Baiser, 1907

La muse endormie, 1910

Dans la dernière salle, je découvris deux photos de la Colonne de l’infini. Deux petites photos en noir et blanc prises vraisemblablement à l’époque de son installation à Tîrgu Jiu. Le parc n’existait pas encore mais on pouvait en deviner l’esquisse : de jeunes plants d’arbres, une perspective de terre battue, un espace ouvert sur du vide. Je la contemplai, un sourire aux lèvres. Cette photo n’était pas grand-chose pour les autres visiteurs agglutinés autour de leur guide commentant surtout la construction de cette colonne. Pour moi, c’était beaucoup plus. Une photo d’avant, presque comme dans mes souvenirs. Une photo venue de loin, un instantané du passé. J’y étais moi. Et c’était presque comme sur cette photo.

Vue générale de la Colonne sans fin de Tirgu Jiu, 1938

Mon saut dans le passé avait finalement eu lieu, dans cette dernière et toute petite salle. Une « fenêtre » ouverte sur les temps d’avant, celui de l’installation de la colonne et celui de ma découverte, les yeux levés vers l’infini du ciel.

Je souriais, absorbée par les détails de la photo, ignorant les autres visiteurs, et réalisant la chance qui fût la mienne de découvrir ces pièces là-bas

C’était tellement mieux que cette pauvre exposition.

Brancusi, l’Olténie, ciel bleu et nuages blancs, bruissement du vent dans les peupliers. Infini du ciel et infini du temps. C’était bien.

 

*******

 

*Tîrgu Jiu ou Târgu Jiu (c’est ce dernier nom qui est maintenant utilisé. Je préfère, quant à moi, garder celui du temps d’avant …).

 


Exposition Brancusi (dans le cadre d’Europalia Romania)
Prolongée jusqu’au 2 février 2020.
Bozar / Palais des Beaux-Arts
Rue Ravenstein 23
1000 Bruxelles

Autoportrait avec Polaire, 1927

Cette exposition « évènement » (elle est annoncée comme telle) est, vous l’aurez compris, assez décevante et surtout d’un didactisme assommant ; j’ai toujours pensé qu’il fallait faire confiance à l’intelligence des visiteurs et qu’à trop démontrer et expliquer et bien, on en arrive à l’effet inverse : plus personne ne comprends rien et le visiteur déambule un peu perdu dans une espèce de bazar artistique un peu brouillon. Mais bon, il faut bien que les commissaires se fassent plaisir et surtout les expos-évènements du chiffre et ce, à grand renfort « d’originalité ». Pourtant Brancusi ne se suffit-il pas à lui-même ? Accrochez quelques notices, faites du chronologique. Cela est simple et donne vraiment à voir les œuvres. Ah, et puis, donnez aux visiteurs un petit livret qu’ils pourront lire et relire à loisir afin de poursuivre leurs recherches ou leur réflexion, mais cela est peut-être trop simple …

Alors, je vous conseille plutôt de sauter dans un avion ou votre voiture et de vous rendre à Tîrgu Jiu ! Les œuvres de Brancusi vous seront inoubliables.


 

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