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Les détails

La peinture ancienne est énigmatique. On a beau tenter d’en percer les mystères, je pense que finalement, elle ne livre jamais tout. On peut passer des heures enfermé dans un musée, se planter devant une toile et la regarder jusqu’à épuisement, eh bien on en ressort souvent bredouille ou plutôt avec plein de questions. Et finalement ce n’est pas si mal. Les historiens de l’art nous éclairent, oui, et c’est tant mieux, mais seulement un peu. Car tout est question de regard, d’interprétation, de supputation. Replacer les œuvres dans leur contexte, s’intéresser à l’histoire, à la géographie, cela va de pair pour comprendre Carpaccio, Bellini, Brueghel ou Memling. N’empêche que, sauf à se télé transporter dans le passé et atterrir dans leur atelier, personne ne saura jamais vraiment …

Et que dire des visages de ces peintures et des détails qui sont parfois autant de trésors pour qui veut vraiment regarder.

Les détails, fabuleux indices, clins d’œil, témoignages de la vie d’alors, messages envoyés par le peintre à travers les siècles … ils me fascinent. Souvent peu visibles, ils sont pourtant bien là. La photographie, lorsqu’elle n’est pas mise en scène, capte bien souvent le hasard et les détails, pouvant alors échapper au photographe derrière son viseur, ne seront révélés que lors du tirage … Le peintre, lui, décide de tout ; du coléoptère sur le revers d’une feuille d’iris, de cygnes dans le lointain d’un paysage flamand, de fleurs de trèfles sous les sandales d’un saint …

Quant aux visages, ils disent beaucoup. Et là encore le peintre décide, s’amuse parfois, j’en suis persuadée, et nous montre les gens, tels qu’ils sont, tels qu’ils étaient – fussent-ils simple anonyme devant le pont du Rialto dans Le Miracle de la relique de la Croix de Carpaccio ou membre d’une confrérie religieuse dont la procession a été immortalisée par Bellini ; des gens d’alors, et pourtant si semblables à nous… Mêmes visages dans la foule, dans le lointain ou presque cachés, mêmes expressions trahissant les mêmes pensées : l’ennui, l’amusement, la résignation … Et cela marche aussi dans l’autre sens. Il suffit de regarder les visages d’aujourd’hui pour s’apercevoir que rien ne change, que les visages restent les mêmes. A Venise, vous croisez bien souvent de jeunes hommes minces, boucles brunes et œil de velours, tout droit sortis d’une peinture de Bellini ou de Carpaccio. En Flandre, ce sont ces jeunes femmes à la peau très claire et aux cheveux d’un blond pâle qui semblent s’être échappées d’une peinture. Des Memling, oui des Memling, à vélo certes, et en jean, sneakers aux pieds et portable à l’oreille, mais si semblables aux filles de la famille Moreel …

Ces détails, mes détails, j’y pense, j’y repense. Petit musée intérieur, et délectation lorsque je les retrouve.

Car c’est peut-être ça finalement qui nous fait connaitre un tableau comme on connait toutes les particularités d’un visage familier: une appréhension par le cœur et par l’infime; ce que nous découvrons, ce qui nous touche, ce qui nous parle. Si les historiens de l’art nous expliquent, nous indiquent ce qu’il est important de voir et de comprendre, notre œil et notre cœur, eux, nous montrent bien d’avantage. Ce rendez-vous avec le peintre aucun audio-guide ne peut le proposer.

Evidemment, nous ne connaitrons jamais les pensées du peintre au moment précis où il peignait détails et visages. Nous ne pouvons que les imaginer, et se faisant nous rapprocher peut-être un tout petit peu de la vérité. La fascination qui est la nôtre devant le portrait de Jan Van Leeuw – ou plus précisément devant ce regard qui nous fixe, nous mettant presque mal à l’aise – ou le sourire que nous esquissons lorsque nous apercevons le tout petit écureuil du triptyque de l’abbaye de Dilegem, je suis persuadée que Van Eyck et Van Dornicke s’en réjouissaient d’avance. Car nous sommes semblables après tout, à seulement quelques siècles d’écart …

Giovanni Mansueti
La Guérison miraculeuse de la fille de Benvegnudo da San Polo, c.1520 (détail)
Gallerie dell’Accademia, Venise


Vittore Carpaccio
Le cycle de sainte Ursule
La rencontre des pèlerins avec le pape à Rome, 1493-1494
Gallerie dell’Accademia, Venise


Pieter Brueghel
Le dénombrement de Bethléem, 1566 (détails)
Musée Oldmasters Museum, Bruxelles


Vittore Carpaccio
Le miracle de la relique de la Croix au pont du Rialto, 1494-1495 (détails)
Gallerie dell’Accademia, Venise


Jan van Dornicke – Actif à Anvers premier quart XVème siècle
Triptyque de l’abbaye de Dielegem (détail)
Musée Oldmasters Museum, Bruxelles


Vittore Carpaccio
Cycle de la Légende de sainte Ursule
Le retour des ambassadeurs à la cour d’Angleterre, 1497-1498 (détails)
Gallerie dell’Accademia, Venise


Maitre de la légende de Sainte Ursule – Actif à Bruges dernier quart du XVème siècle
Sainte Anne trinitaire entourée de Saint Jean-Baptiste, Saint Louis, Sainte Catherine et Sainte Barbe (détails) – Musée Oldmasters Museum, Bruxelles



Jan van Eyck
Portrait de Margareta van Eyck, 1439
Groeningemuseum, Bruges


Maitre du Saint-Sang
Madonne avec les saintes Catherine et Barbe, c.1509-1529 (détails)
Groeningemuseum, Bruges


Hans Memling
La vierge à l’enfant
Musée Oldmasters Museum, Bruxelles


Jan van Eyck
Portrait de Jan de Leeuw, 1436
Kunsthistorisches Museum, Vienne

***

Cette entrée a été publiée dans : arts

1 commentaire

  1. Christine Guerin -Hueber dit

    Très bel article
    Et bravo pour le choix des reproductions
    J ‘ai hâte de retourner dans les musées…et surtout de voyager!!!

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