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Retrouver Venise (3/3)

L’une des deux peintures de Giovanni Bellini que je voulais découvrir se trouvait dans l’église de San Francesco della Vigna, au nord de la ville, dans un coin de Castello que je ne connaissais pas. J’étais donc doublement impatiente de m’y rendre en dépit de la pluie qui tombait sans discontinuer depuis le lever du jour. Le ciel était sombre, lourd de nuages, et le vent soufflait si fort que je devais tenir à deux mains le grand et solide parapluie noir prêté par l’hôtel. Le froid en était d’autant plus vif et je remerciais mentalement Max Mara pour la qualité de ses manteaux et les chèvres du Cachemire de produire des pulls aussi chauds …

Je croisais peu de monde, essentiellement des vénitiens reconnaissables à leur pas rapide et à leurs vêtements de ville ; avez-vous remarqué que les touristes, pour la plupart, adoptent la tenue du touriste ? Chaussures de sport, coupe-vent, sac à dos et blouson en polaire … J’avais croisé, bien sûr, de très jolies japonaises vêtues avec élégance et d’une retenue toute nippone mais cela était malgré tout relativement rare. À Venise l’élégance discrète ou légèrement excentrique devrait pourtant être la règle, un dress code imposé ! Mais ne rêvons pas. Par temps de pluie, certains touristes revêtent d’abominables ponchos en plastique transparent roses, bleus ou verts dans lesquels le vent s’engouffre les faisant ressembler à de gros ballons balourds. J’en croisais quelques-uns, des chinois, l’air à la fois ahuri et déçu de constater que, et bien oui, à Venise aussi il pleut !

Venise est un labyrinthe. Je me suis donc perdue, ai demandé mon chemin à plusieurs reprises, n’ai fait aucune photo (trop de pluie, trop de vent) et suis finalement arrivée sur le campo San Francesco. Très étrange avec ses colonnades ocres et blanches.

Dans l’église, personne, hormis un prêtre qui m’indiqua où se trouvait le Bellini. J’empruntais un couloir sombre dont l’une des portes vitrées donnait sur un cloître puis je pénétrais dans une chapelle en contrebas, tout aussi sombre. Il me fallut m’habituer à la pénombre avant de distinguer la minuterie permettant, moyennant quelques euros, d’éclairer la toile.

Et là, quel face à face ! Même si cette peinture (Vierge à l’Enfant avec quatre saints, 1507) peut, d’une certaine manière, être un peu décevante (ce n’est pas le meilleur Bellini), la découvrir dans cette ville, dans cette église, dans cette chapelle, dans cette pénombre, c’était remonter le temps, en perdre la notion. Nous sommes quelques siècles en arrière, seuls, face à une peinture qui pourrait juste venir d’être achevée. Pas le moindre bruit, aucun autre visiteur pour perturber ce moment de temps arrêté. Je glisse mes dernières pièces pour prolonger encore un peu ma contemplation. Le temps s’étire. J’enregistre chaque détail, chaque couleur. Nous devrions toujours pouvoir être ainsi seuls face aux œuvres. Sans rien pour nous perturber, sans musique, sans murmures, sans audioguides, sans gêneurs. Juste nous, notre regard, le silence, nos yeux pour voir, notre mémoire pour enregistrer, et ajouter telle ou telle peinture à notre musée mental. J’ai eu la chance de pouvoir, dans mon ancienne vie professionnelle, vivre de nombreux face à face de ce type, solitaires et silencieux et le rapport que nous entretenons alors avec l’œuvre est complètement différent. Un peu comme si elle nous chuchotait à l’oreille ce qu’elle a à nous dire et abolissait d’un coup la distance entre nous et l’artiste. Cela dit, certaines œuvres nous resterons étrangères et même si notre intellect peut en admettre l’intérêt, et apprécier la démarche qui a présidé à sa création, la rencontre ne se fera pas. Certaines œuvres ne nous sont pas destinées voilà tout.

Il est des moments, des découvertes qui se gravent dans notre mémoire. Ce Bellini, même s’il ne fût pas un choc artistique (comme allait l’être celui de la fondation Querini ; mais j’en parlerai plus tard …) contenait en fait tout Venise. Ou plutôt, ce lieu, ce moment, ce silence, le chemin même que j’avais du parcourir pour venir jusque ici, la pluie, quelque chose d’impalpable et de mystérieux dans l’air, le secret de cette chapelle, tout cela m’était offert comme un concentré de la ville et du temps.

Le noir se fit soudain et le bruit métallique de l’arrêt de la minuterie me fit presque sursauter. Le tableau avait disparu, protégé par la pénombre et le silence. Je quittais la chapelle lentement, comme si je revenais au présent ou plus exactement de voyage. D’un voyage dans le temps. Le temps de Bellini.

 

Je visitais ensuite les deux cloîtres voisins en me faisant la promesse d’y revenir l’été lorsque les lavandes et les cyprès seront odorants et les cigales au rendez-vous. Puis, avant de quitter l’église, je brûlais un cierge et fis un vœu comme je le fais toujours, dans toutes les églises.

Dehors la pluie s’était transformée en une bruine fine aussi impalpable qu’un nuage mais qui néanmoins noyait tout.

Je pris la direction de San Pietro. Un autre quartier, tout comme Castello, dans lequel – si l’on ne court pas après les clichés et à « entrer dans la carte-postale » -, on rencontre la vraie Venise. Marchand de légumes sur l’eau, boucheries, boulangeries, vieux messieurs, journal sous le bras, livreurs pressés tirant leurs chariots … Des quartiers vivants.

Je fis peu de photographies mais ne pu résister à ce clin d’œil, cette juxtaposition très cinématographiquement italienne …

Je rejoignis ensuite la via Garibaldi puis le bord de la lagune.

 

Mes pas me menèrent ensuite tout naturellement au café de l’Arsenal, le si bien nommé Al leon bianco.

 

Les cafés sont des refuges et celui-là particulièrement ; la proximité des lions du Pirée sans doute, mais aussi la gentillesse de la patronne et son atmosphère de petit café de quartier avec ses habitués au comptoir et des étudiants volubiles dévorant tramezzini et sablés à la confiture…

Tout en sirotant mon espresso je me dis que je me verrais bien passer plusieurs semaines dans ce quartier, l’été, loin des touristes. Des livres, du thé glacé, du temps à étirer et des spritz le soir sur la lagune …

Mais bon, l’été était encore loin et je savais qu’il ne fallait rien précipiter. Venise sera de toutes façons toujours aux rendez-vous que l’on fixe, elle nous attend et c’est cela qui est à la fois rassurant et merveilleux.

Je commandais un second café que je bus à petites gorgées, un œil sur les félins de marbre. J’étais bien.

 

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