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Parlez-vous belge ?

Monsieur Bruxelles est exotique. Il me surprend tous les jours en truffant nos conversations d’expressions typiquement belges ou de mots de brusseleir, ce parler bruxellois qui tend à disparaitre mais que l’on peut encore entendre chez les vrais autochtones (mon Bruxelles est de ceux-là).

Des exemples ? Allez ! Un petit récit prétexte, juste pour vous faire sourire et vous laisser deviner le sens de mots parfois si étrangement comiques …

Dimanche dernier, nous étions invités à un barbecue avant l’heure – je pourrais même dire très très avant l’heure, car, pour moi, sortir un barbecue par 10°c en plein mois de février, c’est un peu tôt. Mais le Belge est ainsi fait, qu’au premier rayon de soleil, c’est l’été et on l’entend s’exclamer, alors qu’il sirote une bière en terrasse : »Ah, mais qu’est-ce qu’il fait doef ici ! ».

Pour tout vous dire, je n’avais pas trop envie de m’y rendre à ce barbecue mais Suske* (mon bruxellois) ne résiste pas à l’appel de la viande grillée. « Allez fieke ! Tu vas voir ça va être tof ! J’ai déjà sorti les vélos du kot et si on file volle gaz, on y est en dix minutes, c’est juste de l’autre côté du ring ! ». Je ne bronchais pas, faisant mine d’être absorbée par le livre ouvert devant ma tasse de thé. Le chat, installé sur la table entre la corbeille de fruits et la théière, me regardait fixement ; de ce regard propre aux chats, interrogateur et réprobateur à la fois, comme s’il lisait dans mes pensées. Cela me mit légèrement mal à l’aise et je les soupçonnai même tout à coup d’être de mèche tous les deux, Suske et le chat. Me voir fermer mon livre, c’était l’assurance d’une entrecôte grillée pour l’un et d’une maison silencieuse pour l’autre … Je ne pouvais pas refuser. À contrecœur donc mais bonne fille, j’ai enfilé mon manteau (10°c quand-même) alors que Suske, tout à coup très prévenant car soulagé et heureux, me lançait : »Eh chou ! N’oublie pas ton pinnemouche, il fait un peu cru quand même hein ! ».

Mon pinnemouche sur les oreilles nous nous sommes alors mis en route vers ce qui ne s’annonçait pas comme une partie de plaisir … Et c’est peu dire.

En quelques tours de roues nous sommes arrivés sur le lieu des festivité. « Dommage que ce soit une maison de dikkenek !  » a grommelé Suske. Mon bruxellois aime les grillades, un peu moins la prétention de certaines architectures – à moins que ma mauvaise humeur n’ait été contagieuse …

Alors que nous rangions nos vélos devant la grille en fer forgé et les lions de pierre – ce qui laissait effectivement supposer que le propriétaire des lieux était un dikkenek -, la porte de la maison s’est ouverte d’un coup, un gamin (moustaches de chocolat et mine renfrognée) a déboulé, s’est planté devant nous et nous a observé sans dire un mot. Suske crut alors bon de me mettre en garde et m’expliqua à mi-voix que : « Ce ketje tout krollé eh ben, c’est Jack ! Le fils de la maison. Et fais gaffe hein, parce qu’il a toujours les mains plek … ». Effectivement, Jack m’a tendu une main plek – vraiment très plek – et alors que je tentais d’attraper kleenex et solution hydroalcoolique au fond de mon sac, il a ouvert son autre main – qu’il tenait jusqu’à alors bien fermée : « Tiens madame, une spinnekop pour toi ! ». Une araignée de belle taille semblait assoupie au creux de sa paume poisseuse (l’art d’offrir version ketjes ai-je pensé). « Amaï ! C’est une mygale ou quoi ? s’est étonné Suske, en tous cas, elle est répugnante, bèke !!!! ». Je me contentai quant à moi, de manière un peu fourbe je l’avoue, de trouver le spécimen « intéressant ». On ne se méfie jamais assez des enfants …

Dirk, notre hôte, surgit alors derrière son fils, lança à l’attention de Suske : « Salut fieu ! Super temps aujourd’hui hein !? » et me fit la bise à la mode belge, c’est-à-dire sur une seule joue (me laissant comme toujours l’autre joue en suspens, dans une attitude un peu ridicule – je ne m’y habituerai jamais à leur bise unique  ; d’ailleurs le Belge s’excuse à chaque fois : « ah, oui, vous les français, c’est deux ! »). Après avoir houspillé le petit Jack (« Nom de djû, tu vas remettre tout d’suite ta saloperie de spinnekop dans le kotche sinon j’te l’écrase d’un coup de slache ! », il nous invita à rejoindre les autres invités au jardin.

Comme nous traversions la maison, et s’adressant à moi cette fois : « Sorry Virginie pour tout le brol mais j’ai vraiment pas eu le temps de ranger ! ». Bah, je l’avais constaté … « En fait, j’ai passé toute la matinée à déboucher l’évier et, pas d’bol, ça a spité partout ! Mais alors partout ! Et l’eau sale, eh ben, ça stink à mort ! Du coup Anneke a piqué sa crise, elle m’a hurlé que j’étais qu’un pauv’ snul et que ménant j’avais intérêt à kocher vite-fait toute la cuisine sinon elle allait m’zigouiller. Tiens, regarde, j’ai encore ma loque à la main. » Suske prit l’air contrit de celui qui comprenait et lui donna même une petite tape sur l’épaule dans un élan de solidarité masculine qui me fit sourire. Dirk reprit : « Pourtant c’est quand même pas d’ma faute si le siphon était bouché par des restes de chicons ! Y’en avait partout, mais alors partout ! J’ai même dû sortir l’escabelle ! … Ben ouais, ça avait spité jusqu’au plafond … ».

Nous arrivâmes au jardin où trônait un barbecue de la taille d’une Fiat 500. Dirk avait repris du poil de la bête : « Tiens voir Suske, c’est pas du buchte ça hein ! Question barbecue, c’est la Rolls ! On peut faire rôtir un mouton entier dit ! ». Pas de doute, je n’étais pas chez des végétariens, encore moins chez des vegans. Suske, légèrement impressionné (lui qui s’obstine à griller nos côtelettes sur un foyer à même la pelouse – façon indien ou homme des bois – car « un barbecue c’est un truc pour les vieux » …) s’exclama : « Oufti ! Je dirais même que tu peux faire rôtir un mouton avec tous ses agneaux ! ». Je cru m’évanouir.

Bon, je dois reconnaitre que le déjeuner ne fût pas si atroce et les amis de Suske plutôt sympathiques et attentionnés : « Alleï Virginie, sers-toi un beau stuck de bœuf seulement, avec de la salade de blé ! Et le stoemp, ça te goûte ? Ah, et puis tiens, prends donc un des pistolets d’Anneke. Elle les a sorti du four tantôt mais y’a aussi des pains français si tu préfères ».

De plus, devant ma réticence à faire ami-ami avec l’araignée que leur charmant bambin s’obstinait à vouloir m’offrir, ils lui intimèrent l’ordre d’aller jouer ailleurs : « Godverdoeme manneke ! Laisse cette bête tranquille ménant sinon pas d’dessert ! Tes gosettes, j’te les fous à la poubelle. Compris ? ».

Moi des gosettes aux pommes, j’en ai mangé trois. J’avais bien droit à une récompense.

D’autant que leur chien – ils avaient un chien, croisement hideux de Yorkshire et de rat d’égout – avait copieusement bavé sur mes chaussures neuves et ce, en dépit des ordres répétés de son patron : « Arrête espèce de zinneke !! On voit bien que tu viens de chez les baraquis toi ! ». Devant ma mine interrogative, Dirk se sentit obligé de m’expliquer que cet affreux cabot avait été recueilli par Anneke alors qu’il errait sans collier du côté de Schaerbeek et que dès qu’elle l’avait vu, bien qu’il fût puant et crotté, elle avait eu un boentje pour « ce petit con qui, me dit-il, restera malgré tout un baraqui toute sa vie ».

Après le déjeuner (ou plutôt le « dîner », car en Belgique, on déjeune puis on dîne et enfin on soupe), ce fût tournoi de volgel-pick, dégustation à l’aveugle de bières trappistes puis visite de l’atelier d’Anneke (artiste à ses heures et en pleine préparation de sa prochaine exposition). Suske lui ayant confié que l’art contemporain était ma tasse de thé, elle brûlait d’impatience de me montrer ses dernières productions : « Tiens Virginie, on va faire un tour dans mon kot que je te montre mes dernières pièces une fois ! ». Bon, moi je voulais bien, ça me permettait d’échapper à Jack et au cabot. Cela dit, une nouvelle épreuve m’attendait, celle de trouver les mots. Habituellement, je sais très facilement sembler captivée et admirative (même si intérieurement je suis atterrée), là ce fût difficile. Je fis donc parler Anneke : « Bon, ben tu vois, on dirait des craboutchas hein, mais en fait c’est un portrait de Josy ma femme d’ouvrage. J’ai utilisé de la mayonnaise en guise de peinture et pour faire ses cheveux, ben c’est les franges de son mop … Josy elle dit que c’est un peu du brol mais moi, je dis que c’est peut-être mon œuvre la plus politique tu vois… ». Je me contentais, à nouveau un peu lâchement, de répondre : « Ah, oui, c’est très intéressant … ».

Il était plus de 18 heures quand il nous fût possible de prendre congé. Dirk et Anneke nous firent jurer de revenir le mois prochain pour un nouveau barbecue. « Non peut-être ! » avait dit Suske. Mais là, il faut être bruxellois pour comprendre. Suske venait d’accepter l’invitation …

 

***

* Suske [suss-ke] : François en bruxellois.
La mère de mon bruxellois l’appelle ainsi depuis le jour de son baptême lorsque l’abbé qui officiait s’était exclamé (après avoir demandé comment se prénommait ce joli nourrisson) : « Ah un François ! Eh bien on va l’appeler Suske alors ! ».


 

Petit lexique

les mots typiquement bruxellois sont précisés (Bxl).
Pour ce qui est de la prononciation : le « oe » se prononce « ou » et le « sj » se prononce « che ».

Allez / Alleï ! (Bxl) : allez, pouvant être prononcé alleï à Bruxelles est extrêmement courant. Il ponctue bon nombre de phrases dans différentes situations.
Amaï : exclamation servant à exprimer l’étonnement, l’incrédulité, l’admiration ou la consternation.

Bèke ! [bèè-ke] : pouah ! beurk ! Marque le dégoût. Le « è » est souvent appuyé : bèèke !
Boentje (Avoir un) [bountch-e ] (Bxl) : être amoureux, avoir un béguin pour quelqu’un.
Brol (Bxl) : désordre, bazar, foutoir, choses sans valeur. D’usage très courant.
Bucht [bukte] (Bxl): mauvaise qualité.

Ça te goûte ? : ça te plaît ?
Chicons : endives.
Chou : je ne sais pas si cela est typiquement bruxellois mais « chou » est très souvent utilisé pour interpeller ou s’adresser à quelqu’un de manière affectueuse : « Comment tu vas chou ? Eh chou, où t’as mis les allumettes ? Allez chou, fais pas la tête ! ». Ce « chou » est prononcé en chuintant légèrement le « ch » et en trainant sur le « ou » : chhooouuu.
Craboutchas : gribouillis.
Cru : froid (en parlant des conditions météorologiques).

Dikkenek : de « dikke » (gros) et « nek » (cou), gros cou : un prétentieux, un frimeur, un vantard.
Doef [douf] (Bxl): lourd, étouffant, chaud et humide.

Escabelle : grand escabeau.

Femme d’ouvrage : femme de ménage.
Fieu (Bxl) : vieux, mon vieux, mec, gars (en interpellant) « eh, fieu ! ». Très courant dans le langage bruxellois. Utilisé pour s’adresser de manière familière à un homme, à un garçon.
Fieke [fîî-ke] (Bxl) : féminin de « fieu » utilisé familièrement lorsqu’on s’adresse à une femme.

Godverdoeme [god-v(f)er-dou-me] : « Nom de Dieu » (juron).
Gosette : viennoiserie / chausson fourré (en général aux fruits). Equivalent de notre chausson aux pommes.

Ket / Ketje [ket-che] (Bxl) : gamin, garçon. Un ketje (avec le diminutif « je ») désigne plutôt, de manière affectueuse, un petit garçon.
Kocher (Bxl) : nettoyer.
Kot (Bxl) : studio, chambre, cagibi, bureau ou atelier (dans un contexte professionnel ou de travail). A Bruxelles, une chambre d’étudiant est un kot (on peut lire « kot à louer » dans les annonces immobilières) et kot a d’ailleurs donné le verbe kotter (vivre dans un kot).
Kotje, kotche (Bxl) : débarras.
Krolle, krol (Bxl) : boucle de cheveux. Krollé : bouclé.

Loque (Bxl) : torchon, serpillère, tissu utilisé pour le nettoyage. On parle parfois de loque à reloqueter (à nettoyer).

Manneke (Bxl) : gamin.
Ménant (Bxl) : maintenant.
Mop : balai à franges.

Nom de djû : « nom de dieu » (juron).

Oufti ! : interjection qui marque la surprise, l’étonnement ou le soulagement.

Pain français: baguette.
Pinnemouche (Bxl) : bonnet pointu. Et, par extension différents couvre-chefs (bonnets, bérets …). Ne concerne toutefois pas les chapeaux.
Pistolet : petit pain rond.
Plek (Bxl)° : colle. Pleker : coller (çà plek : ça colle).

Ring : périphérique, rocade.

Salade de blé : mâche.
Slaches (Bxl) : pantoufles, savates, plus généralement, chaussures.
Snul (Bxl)° : nul, crétin, idiot, imbécile.
Spinnekop (Bxl) : araignée.
Spiter (Bxl) : éclabousser, jaillir.
Stoemp [stoump] : purée de pommes de terre et de légumes.
Stuk (Bxl)° : morceau (stukske : « petit morceau).

Tantôt: tout à l’heure.
Tof (Bxl)° : super, chouette, beau, sympathique.

Vogel-pick : jeu de fléchettes.
Volle gaz / Volle speed / Volle petrol (Bxl)° : aller vite, à toute vitesse, vite.

Zinneke (Bxl)° : bâtard, corniaud.


 

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