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La forêt, la forêt, la forêt …

La nuit, souvent, je pense à la forêt.

Je me couche tard, toujours trop tard, à l’heure où la ville est absolument silencieuse livrée aux chats, aux chauves-souris et au vent qui s’engouffre dans ses artères désertes, et là, avant que le sommeil ne vienne, je pense à ma forêt, ma forêt des Vosges du Nord ou plutôt de ce territoire, si l’on veut être géographiquement précis, que l’on nomme Vasgovie.

J’aime imaginer qu’à quelques centaines de kilomètres, dans la nuit si noire de la forêt, les arbres bougent doucement sous le vent. J’aime m’imaginer collant une oreille contre leurs troncs – parfaites caisses de résonance -, fermant les yeux pour y écouter les craquements de navire de leurs branches mouvantes. La nuit, je suis dans la forêt, sur le chemin qui mène au Falkenstein, je peux sentir sous mes pieds le moelleux du sol sableux, je peux caresser le grès rose du château, cette roche rugueuse, froide et dure comme le ciel et les étoiles qui depuis des siècles veillent sur ce fragment de temps arrêté. Je pense à ce jeu « Papier, ciseaux, caillou ». La pierre gagne toujours. Le papier enveloppe la pierre, certes, mais pour un temps seulement … La roche, elle, est immuable, raconte le passé de la Terre et l’Histoire des hommes. Poser la main sur ce grès rose, en effleurer la surface de sable figé qui râpe les doigts, se délecter justement de sa dureté, c’est comprendre – mieux que ne le ferait un long discours – la place qui est la nôtre dans la forêt et dans la nature.

Je pense aux scarabées, bijoux sur pattes minuscules aux carapaces lustrées, que nous observions sur les sentiers et dont j’admirais la ténacité. Feuilles, brindilles, cailloux, rien ne semblait pouvoir les empêcher d’avancer, d’atteindre lentement mais avec obstination quelque but mystérieux. Dorment-ils ces petits courageux au plus profond de la nuit ? Il faudra que je me documente sur la vie des coléoptères … Et puis cette martre rousse, à la fois inquiète et nonchalante, longue bête à belle fourrure aperçue sur la route forestière de Wengelsbach, dort-elle roulée en boule dans un nid de mousse ?

Penser à la forêt. Respirer. S’endormir.

Et non, je n’ai pas besoin de cours de relaxation, de m’initier à la méditation, au zen, au lâcher-prise, de jeûner ou de suivre les pas d’un gourou barbu. D’ailleurs l’évocation même de ces pratiques pour gogos occidentaux lancés dans une quête presque indécente du bien-être me donne envie de hurler. Il faut « se ressourcer, se recentrer, se retrouver … faire le vide » ! Pour faire le vide et ne plus penser à rien, attendons la mort, elle s’en chargera. Pour l’instant tant que je suis stressée, je suis vivante. D’aucuns diront que du coup je ne ferai pas de vieux os. Oui, peut-être et alors ? Le tapis de yoga, les tisanes d’herbes et les bols tibétains, très peu pour moi. Je préfère m’épuiser (et là je sens mon corps), boire du Gigondas et avaler trois gâteaux de chez Meert. L’excès plutôt qu’une retenue méditative somme toute assez assommante. D’ailleurs, il suffit de pénétrer dans un spa, « temple du bien-être », pour s’apercevoir que cette quête de la zénitude est loin d’être une partie de plaisir : concentration extrême et visages fermés des candidats au lâcher-prise. A cela je préfère la piscine – sans les remous mon dieu ! – afin de nager comme un poisson.

Et puis je ne suis pas persuadée que l’on s’épanouira en se concentrant sur son nombril. Non, non, les amis. Pensez aux autres et oubliez-vous, voilà la clef. Et si moi je pense à la forêt avant de m’endormir c’est juste parce que la forêt est une maison dans laquelle je peux être un enfant …

Dans ma forêt justement, nous y étions à la fin du mois d’avril et le printemps explosait. J’avais, après maintes hésitations et tergiversations, choisi cette période, me disant que les feuilles des arbres seraient déplissées et le soleil peut-être au rendez-vous. Il le fût. Et je retrouvai ma forêt comme on arrive à bon port. D’ailleurs, la première balade que nous fîmes autour du Wintersberg me fit pousser des cris de joie et j’avançai sur le sentier avec un sourire béat tous les sens en éveil. J’ai remarqué que dans la forêt ma perception des sons, des odeurs, des couleurs est comme aiguisée. Peut-être grâce à son silence, un silence propre à la forêt, enveloppant, prenant, et qui invite à se taire, à faire silence justement comme lorsque l’on pénètre dans une église ; un silence habité des milles bruits, parfois ténus, de la nature : bruissement doux des feuilles, plocs secs que font les pommes de pins en tombant sur le sol et chants de printemps des oiseaux. Il m’était rarement possible d’apercevoir les mésanges dont je reconnaissais les vocalises mais, quel concert ! Nous nous figions parfois, posions nos sacs, devenions muets, respirions à peine pour laisser une mésange invisible nous régaler de son chant.

Mais pour cela, il faut marcher sans presque échanger un mot, s’arrêter parfois, souvent, d’abord pour reprendre son souffle mais surtout pour écouter et regarder très loin, très haut et là tout près, à nos pieds. Se laisser envahir, imprégner. Et puis cette fois nous avions décidé de prendre notre déjeuner dans la forêt. Chaque jour, quand la faim commençait à nous tenailler, nous déballions le pique-nique préparé par l’hôtel. Juste quelques sandwiches, des fruits et du thé brûlant. Mais, dégustés dans la forêt, quel festin ! J’ai le souvenir précis d’une halte au pied du Rothenbourg – château dont ne subsistent que des pans de muraille en ruine accrochés sur un piton rocheux devant lequel, traversée par le sentier d’accès, une clairière semblait nous attendre. Nous nous y sommes installés, au soleil, sur un tapis de mousse sèche, les pieds dans les myrtilliers et jamais jambon-beurre ne m’a semblé si bon.

A l’inverse des randonneurs suréquipés que nous croisions parfois (bâtons de marche, vêtements techniques – décidément hideux – et sacs à dos de couleurs criardes), dotés pour les plus vieux d’une énergie artificielle car il faut « se maintenir en forme et marcher pour rester jeune ! » … je préfère une certaine lenteur contemplative. Non que je sois un limaçon, je marche vite et suis, je pense, en dépit de mon peu d’entrainement, assez en forme mais suis hermétique à toute injonction à faire du sport pour être en bonne santé.

Je préfère marcher à mon rythme vêtue d’un pantalon noir et d’un pull en cachemire (ma seule concession au dressing sportif étant des chaussures de marche pour lesquelles je n’ai absolument pas lésiné sur la qualité), sans maquillage mais avec quand même un soupçon de rouge Dior sur les lèvres et en bandoulière une besace Longchamp superbement patinée, idéale pour ranger Olympus et carte d’état-major. Ma tenue n’est pas faite pour courir (quelle idée !) sur les sentiers mais pour prendre le temps de déguster la forêt ; et ce dans tous les sens du terme. Car j’aime en effet, et je l’avoue quitte à ce que l’on émette des doutes sur ma santé mentale, suçoter des bourgeons de sapins au goût puissant de résine, porter à mes lèvres une jeune feuille de hêtre pour en sentir la douceur de soie, caresser sur les arbres la mousse rase, sèche et rugueuse comme le pelage de certaines bêtes, ramasser un caillou, le tenir dans la paume de la main pour en observer les veinures puis le glisser dans ma poche. S’arrêter et découvrir sous les feuilles des violettes en fleur, petits bijoux d’un mauve délicat de robe pour soirée viennoise, des fougères en crosse et des pervenches aux fleurs en étoiles, cachées dans les ruines des châteaux de grès rose, vestiges dit-on de leurs anciens jardins …

Penser à la forêt. Respirer. S’endormir.

Et se promettre d’y revenir, très vite.

 


 

En novembre dernier, avant notre précédent séjour et alors que j’exprimais mon envie de forêt, Diane était allée chercher dans sa bibliothèque un ouvrage de poésies, se souvenant de celle-ci qui, avait-elle dit, était pour moi :

La forêt voilà la forêt
Malgré la nuit je la vois
Je la touche je la connais
Je fais la chasse à la forêt
Elle s’éclaire d’elle-même
Par ses frissons et par ses voix

Chaque arbre d’ombre et de reflets
Est un miroir pour les oiseaux

Paul Eluard

S’il me fallait comprendre pourquoi j’aime tant la forêt … la réponse est dans le cadeau de ce poème ou plus exactement dans la lecture que Diane m’en fit au petit-déjeuner, comme lorsque j’étais petite. Car c’est bien cela, ce goût me vient de l’enfance ; une enfance nourrie de poésie, de merveilleux, de contes, de liberté et de l’apprentissage de la forêt. Grâce à Diane.

 

 

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