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Un moulin en Provence (voyage en pays connu)

Réveillée la première, j’ouvre un œil. La chambre est calme, rafraichie par la nuit, les deux fenêtres ouvertes sur une brise légère et le chant des oiseaux matinaux. Une lumière rose abricotée filtre entre les branches du chêne, promesse d’une journée de soleil, d’azur et de cigales à tue-tête. Les écureuils nous ont laissé dormir et n’ont pas sauté, rebondi, dansé à la fraiche sur le toit comme à leur habitude. Des écureuils noctambules qui, les premières nuits, nous ont réveillés en sursaut. Comment d’aussi jolies petites bêtes, légères comme des plumes, peuvent-elles être aussi bruyantes ? Cette nuit, j’ai dormi comme un loir. Tiens, à moins que ce ne soient des loirs ?

Je m’étire (mon premier réflexe le matin même si je suis très en retard), contemple mes ongles de pieds peints dans un rose indien qui me ravi (oui je sais, je reste une petite fille) et organise mentalement ma journée de vacance. Une journée de plus pour vivre comme on devrait pouvoir vivre tous les jours. Une journée de plus pour être vraiment soi, presque débarrassée des contraintes et contingences du quotidien. Livrés seulement à ce qui nous plait, à ce qui nous est nécessaire. Lire, manger, nager, contempler les aiguilles des pins toutes lustrées de soleil sur le bleu du ciel, s’enivrer du parfum des figuiers, et nager encore et encore. Sentir et ressentir. Nul besoin pour ma part de prendre des cours de lâcher prise. « L’ici et maintenant », je suis assez douée pour ça.

Et pour cela, il me fallait trouver l’endroit idoine, celui qui concentrerait tout ce que j’aime, tout ce que je voulais retrouver, tout ce qui allait me permettre de vivre pour un temps une parenthèse contemplative, un voyage immobile, des retrouvailles avec un pays connu et des sensations jamais oubliées. La Provence, le Lubéron en particulier, fût choisi puis la Bastide Le Mourre qui semblait répondre à toutes nos envies de simplicité, de beauté et de calme. Un havre au milieu des vignes et des oliveraies. Le moulin que nous y occupions s’avéra répondre à toutes nos attentes, au-delà même de ce que nous espérions. Là, au pied du village d’Oppède le Vieux, tous les ingrédients nécessaires à notre bonheur étaient réunis.

Je me levais donc. Monsieur Bruxelles dormait encore.

Mules, liquette bleue, cheveux relevées, vite descendre. J’adore être la première levée, ouvrir la porte qui mène à la terrasse, humer l’air, m’étonner d’un lieu tout neuf mais que j’ai, d’une certaine manière, déjà fait mien tant ma capacité à m’approprier ce que j’aime est grande. L’air est encore léger, presque frais et il faut le savourer comme un thé glacé car l’on sait que dans une heure ou deux, la chaleur sera stridente, les cigales tourneront à plein régime et notre volonté en sera quelque peu amollie. Pour l’heure, capsule Nespresso et Ceylan, jolie table dressée, Monsieur Bruxelles n’aura plus qu’à faire un saut à la boulangerie d’Oppède pour acheter croissants feuilletés-beurrés à souhait et baguette croustillante. Je ne manquerai pas de lui rappeler d’acheter des tartelettes amandine aux abricots car il ne faut jamais oublier d’anticiper les plaisirs, notamment celui du goûter.

Ensuite, savourer chaque gorgée de thé, se caler confortablement sur sa chaise, renverser légèrement la tête afin d’étudier l’impressionnante ramure du chêne plusieurs fois centenaire qui protège notre moulin.

Puis, mordre dans un croissant, reprendre une troisième tasse de thé – j’ai tout le temps – en observant la progression du soleil sur les flancs du petit Luberon. Un geai des chênes passe, petit éclair rosé strié de bleu et de noir. Vol rapide et silencieux. Les cigales entament leur concert. La chaleur monte doucement.

Monsieur Bruxelles attrape son bouquin. J’hésite pendant un moment à faire de même (je suis du signe de la balance) et décide finalement d’aller nager. Bruxelles me rejoindra tout à l’heure et c’est bien ainsi. J’aime être seule tout en sachant qu’il reste dans les parages … Je glisse quand même dans mon panier un livre à ouvrir au soleil entre deux séries de brasse coulée. Alternance parfaite.

Nager est l’une des choses que j’aime le plus au monde. Alors je me hâte vers la piscine, traverse l’oliveraie, emprunte le chemin des lavandes depuis lequel la vue sur les vignes et le massif du Lubéron est absolument magnifique.

Au bout du chemin, lauriers roses, figuier et le bleu miroitant du bassin.

J’aime, en entrant dans l’eau, en caresser la surface avec la paume des mains, bras tendus, en un mouvement circulaire puis attendre qu’elle soit redevenue complètement étale, miroir liquide et scintillant que je fend alors en une brasse coulée étirée et silencieuse ; faire corps avec l’eau, se sentir aussi légère qu’un petit poisson, reprendre son souffle, plonger à nouveau, revenir à la surface puis nager à l’indienne, en silence, glisser comme un animal aquatique, croiser une libellule aux ailes irisées, lever les yeux vers les pins dont le parfum de résine sature l’air alentour … Faire la planche aussi, afin de profiter à la fois du ciel et de l’eau qui nous porte, les oreilles immergées par intermittence ; glouglou de l’eau, cigales, glouglou, cigales … J’ai beau être un signe d’air, l’eau est décidemment mon élément.

D’ailleurs j’en sors toujours à regret et Monsieur Bruxelles en sait quelque chose lui qui, m’ayant rejoint, a eu le temps de faire des longueurs, de se sécher tranquillement au soleil puis lire plusieurs chapitres de son bouquin. Le voir stoïque (alors que l’heure du déjeuner est déjà passée depuis longtemps et qu’il doit être affamé), très sérieux sous ses taches de rousseur et dans son maillot de bain rouge me fait sourire. Il finit quand même par me lancer : « que voudra manger ma sirène ce midi ? ». Allez, hop, je sors de l’eau, frissonne quand même un peu malgré la chaleur car le mistral s’est levé, et pieds nus sur l’herbe toute chaude me fait cuire au soleil avant de m’en retourner au moulin. Mon cuisinier a pris de l’avance, je m’occuperai donc de cueillir les figues de notre repas.

Le domaine compte cinq énormes figuiers que Victorine, la propriétaire, offre à notre gourmandise : « servez-vous ! Les arbres débordent de figues ! ».

Et quelles figues ! Violettes, noires ou blanches, sucrées à point, pleinement rondes et gorgées de soleil ; les meilleurs figues qu’il m’ait été donné de manger ! Je choisi les plus mûres, les pose une à une sur une large feuille de figuier, assiette improvisée, et ne résiste pas au plaisir d’en gouter une, là, debout sous l’arbre dont la ramure et les fruits descendent jusqu’au sol. Je l’ouvre en deux – merveille des grains pourpres brillants de sucre. Un délice. Et, comme à chaque fois que je me délecte de ces fruits juste cueillis, je souris intérieurement en me remémorant les mots d’un ami de mes grands-parents, vigneron des Corbières. S’adressant à ma mère, alors adolescente, il s’était exclamé : « Regarde petite, cette figue, elle est à la goutte de miel ! » (à lire avec l’accent bien sûr).

Au moulin, un verre de rosé m’attend.

Prélude à nos déjeuners toujours simplement bons ; tomates muries au vrai soleil, olives fruitées et basilic poivré. Ou, comme aujourd’hui, quand l’après-midi est déjà bien avancée, à nos déjeuners-goûters composés de fromages de chèvre et de figues encore tièdes de soleil.

Une fois repu, Monsieur Bruxelles, adepte de la sieste s’enfonce dans son transat. Je préfère quant à moi, faire une escapade digestive et explorer les recoins du domaine, emprunter les escaliers de pierres sèches, repères des lézards, tourner autour des cyprès, comme autant de colonnes vers l’infini du ciel, caresser les buissons de ciste odorante, faire l’expérience de croquer dans une olive trop verte et horriblement amère puis me poser sur l’une des terrasses ombragées … Etirer le temps, ne pas le perdre, non, mais l’étirer et le savourer. Regarder, écouter, humer.

En fin d’après-midi, lorsque la lumière commence à s’adoucir, nous partons en ballade puis … revenons, très heureux de retrouver notre retraite, notre havre de beauté et de calme.

Je déplie alors l’une des nappes que j’avais emportées et en couvre notre table, allume les bougies de quelques photophores et prépare canapés de tapenade et rosé frappé. Les cigales se sont tues. Le vent a molli. La nature s’apprête pour la nuit.

Je termine mon verre de vin. Les effluves des côtelettes d’agneau en train de griller arrivent jusqu’à moi et me rappellent à l’heure. Je me lève, débouche une bouteille de Lubéron rouge et attrape un pull. La nuit sera fraiche mais nous dînerons dehors sous les étoiles, heureux de cette interruption de la chaleur pour mieux la savourer à nouveau demain.

Lorsque la nuit sera noire et la lune très haut dans le ciel, je sais que je m’endormirai, bercée par les stridulations flutées des grillons et le bruissement des branches, heureuse de cette journée écoulée, sereine. Les écureuils acrobates me réveilleront à coup sûr mais cela me fera sourire ; je pourrai alors, dans un demi-sommeil, goûter comme un petit supplément de bonheur : la clarté de la lune qui pénètre dans la chambre, le parfum de la nuit et le doux hululement d’une chouette dans un arbre tout proche … puis, me rendormir.

Vivement demain ! et une nouvelle journée de vacances … « à la goutte de miel » …

 


 

D’autres photos de cette belle journée …

 

 

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